II
Les charrettes de JérichoLorsqu’il pleuvait, Pierre, qui avait grandi, aimait courir dans les vignes, cheveux au vent. Il lui arrivait de chanter à tue-tête. L’automne assaillait le mas, le vent rôdait dans les genoux de Pierre. Les souches étaient aussi hautes que lui, maintenant dépouillées de leurs fruits, avec leurs feuilles mordorées et rougeoyantes. Chaque matin pourtant, en compagnie de Sara, à l’exception du jeudi et de la fin de la semaine, il partait à l’école, bien au chaud dans sa pèlerine, portant son cartable en bandoulière.
Augustin était sous le hangar. Il contemplait les nuages afin de prévoir le temps qu’il allait faire. À vrai dire, le vigneron n’aimait pas les jours de pluie. Quand il pleut, le vigneron ne fait rien dans la vigne. Il en profite pour graisser les harnais, conduire le cheval chez le maréchal-ferrant. Il a déjà remisé, quelques jours auparavant, les souches pour l’hiver et les roseaux pour la litière du cheval. Le vin, dans les fûts, se boise.
Ce matin-là, après avoir jeté un dernier regard aux nuages, Augustin rentra à la maison et dit à Vinciane :
— Il fait un temps de cochon !
Pierre et Sara l’entendirent ronchonner. Ils éclatèrent de rire. Sara tendit la main, elle croyait pouvoir arrêter le vent. Mais celui-ci tournait autour d’elle en tourbillons légers. Elle cria :
— Je le tiens !
Mais le vent, doux et humide, lui échappa encore, l’éreinta, s’esclaffa dans quelques buissons. La pluie, pendant ce temps, piquait leurs visages. C’était un temps qui vous poussait à courir les chemins bas, à errer le long des ruisseaux familiers, à rêver devant les clos de vignes au parfum enchanteur.
Les grives babillaient, soûles de grappillons. Les yeux de Sara s’éclairèrent. Pour Pierre, à cet instant précis, le monde tenait dans le seul regard de la fillette. Il sauta un talus en sifflotant. Puis les deux enfants coururent sur le chemin bordé de platanes pour ne pas être en retard. Devant l’abattoir, ils entendirent bêler les pauvres brebis que la mort attendait. Il leur sembla que les platanes se plaignaient du sang répandu. Ils entrèrent bientôt dans le village.
Sur la grande avenue, les enfants affluaient. Les voix venues des habitations montaient alors vers eux dans la rumeur de la pluie. Les mères, sur le seuil des maisons, houspillaient leur marmaille. Le forgeron ranimait sa forge, le boucher dans son magasin aiguisait ses couteaux, le boulanger, sur le pas de sa porte, paraissait sortir tout éveillé des profondeurs de la nuit. Pierre et Sara avaient sous le nez l’odeur blanche du « paillasse », le friselis de la fougasse aux gratons. Ah ! la tendresse du pain chaud dans la bouche !
Quand ils arrivèrent devant le café du père Mauchin, leurs chemins bifurquèrent. Pierre fila bien vite vers l’école des garçons, sautant dans chaque flaque d’eau rencontrée, tandis que Sara se pressait vers l’école des filles.
* * *
En janvier, cette année-là, Pierre eut quatorze ans. Vinciane invita ses amis pour fêter son anniversaire. Une lumière grise ourlait le bord du toit. Dans la grande salle du mas, ils dansèrent, burent du jus de raisin, mangèrent le gâteau que Vinciane avait préparé.
Puis un flocon dans le ciel gris fit son apparition. Puis un deuxième. Puis un troisième. Le ciel se déchirait comme un édredon décousu qu’on secoue. Il neigeait. Des plumes légères descendaient du ciel. Le petit groupe d’amis quitta le mas pour rejoindre le village. Sara, Fausto et Ange Agnéli partirent en tête, tandis qu’Oriane et Pierre s’attardaient.
Peu à peu, le chemin fut recouvert d’une mince couche de neige. Une lumière glacée s’installait, chassant la vision ordinaire que Pierre avait du paysage. Les souches s’habillaient de blancheur.
Oriane souffla dans ses mains et demanda :
— Tu viendras, dimanche, au concert de la Saint-Vincent ?
Pierre, les yeux mi-clos à cause de la neige, vit le visage d’Oriane tout près du sien. L’émotion illuminait le beau visage de l’adolescente. Sa bouche s’entrouvrit pour un b****r. Oriane attendait qu’il l’embrasse.
— Je ne sais pas, dit-il en s’écartant légèrement.
Que lui arrivait-il ? Il était mal à l’aise. Il regarda Oriane à la dérobée.
— Hâtons-nous, recommanda-t-elle, pressée soudain de rejoindre les autres, ils vont nous attendre !
Quand il revint du village, Pierre eut du mal à reconnaître le chemin du mas. Il neigeait toujours. Des pinsons froufroutaient au pied des souches.
— Neige à Saint-Vincent, vin fondu pour le vigneron, murmura le jeune garçon.
C’était un dicton qu’il avait entendu dans la bouche de son père. Le froid donnerait au vin de cartagène sa douceur de miel et foncerait la robe du rouge.
Lorsque Pierre arriva dans la cour du mas, son père, qui l’attendait sur le pas de la porte, lui annonça que c’était le jour de la purification du vin. Ce soir-là, comme l’on venait en aide autrefois aux familles des vignerons défunts, Augustin avait convié ses amis à goûter le vin nouveau. À la Saint-Vincent, le vin rend aux vieillards leur jeunesse. Pierre, qui était monté dans sa chambre, entendit venir de loin, sur le chemin neigeux, les amis de son père.
Tirée par une mule âgée, la carriole des Jéricho, où s’entassaient les invités, déjà joyeux d’une gaieté promise, gémissait dans les ornières. Par moments, elle brinquebalait sur le chemin. À la vue de l’attelage, un sourire éclaira le visage de Pierre. Paul Jéricho tenait les rênes d’une main ferme. Sa femme, Minga, et leur fille, Sara, étaient à ses côtés, habillées chaudement. Jeanne, la marchande d’escargots, coiffée d’un vieux bonnet de laine rouge, grelottait sur le siège arrière. Ils avaient hâte, sûrement, de goûter le vin nouveau.
Mélanie et Léonce Macaire arrivèrent à pied. En temps normal, Léonce puait comme un chiffonnier qui se serait roulé dans le fumier. Mais, pour l’occasion, sachant que Vinciane ne plaisantait pas avec la propreté, il avait pris un bain et s’était correctement vêtu. Sa longue barbe lui donnait l’air d’un moine mystique roulant de gros yeux aussi noirs et brillants que cette nuit d’hiver. Il avait entortillé son cou avec un cache-nez, chaussé des bottes fourrées qu’il avait dénichées Dieu sait où !
Mélanie s’accrochait à son bras par crainte de glisser dans le fossé. Bientôt, dans le cellier, il sortirait sa pipe qu’il mâchonnerait en silence, car Augustin interdisait que l’on fumât au milieu de ses barriques. Léonce Macaire achetait tout et revendait tout. Son occupation principale de garde était pourtant de surveiller les vignes, de régler les conflits entre vignerons, d’arrêter les chapardeurs. Mais le vice d’acheter à bas prix et de revendre au prix fort était en lui.
Il habitait avec Mélanie une modeste maisonnette. À l’époque des vendanges, il sillonnait les domaines qu’il avait sous sa surveillance. L’automne venu, l’hiver approchant, il avait l’œil sur les voleurs de souches ou de sarments. Le garde-vigne était aussi redouté des chenapans qui, au crépuscule, à la belle saison, venaient se régaler de quelques belles pêches ou voler quelques cagettes de raisins.
Pierre entendit les invités s’installer bruyamment autour de son père. Depuis de nombreuses années, comme toutes les femmes âgées du pays, Jeanne ne s’habillait qu’en noir. Elle avait des joues de petite vieille et d’immenses yeux vifs. Le grand air des champs avait cuit la peau de son visage. Jéricho, lui, avait la passion des charrettes miniatures. Il en fabriquait des quantités, ainsi que les ustensiles qui les accompagnaient : le tonneau de sulfatage avec sa bonde verte, le tombereau de vendange, la pompe à sulfater. Le cheval lui-même avait son harnais avec ses œillères, son anneau d’attelle, sa courroie de reculement.
Jéricho tenait tellement à ses créations qu’il n’en vendait ou n’en offrait jamais une à qui que ce soit. Les camarades de Pierre, à l’école, disaient d’un objet précieux ou rare :
— Ouais, c’est comme les charrettes de Jéricho !
Le créateur exposait pourtant ses œuvres à l’époque de la rentrée des classes dans la grande salle communale du village. Le maître y conduisait les enfants dont les parents travaillaient à peu près tous dans les vignes. À propos du vin, il en profitait pour dire à ses jeunes élèves quelques mots sur le Marché commun naissant.
Le soir de la Saint-Vincent, devant ses amis réunis, Augustin versait lentement le vin dans les verres. Puis il levait le sien dans la lumière de la lampe électrique et contemplait la robe du vin d’un œil ravi. Glissant d’un coup de main expert le vin sous son nez, il le humait avec délicatesse. Il agitait ensuite son verre, le respirait une deuxième fois.
Ses amis, silencieux, l’observaient. Si l’on n’avait pas été en hiver, ils eussent entendu une mouche voler. Puis le vigneron prenait une gorgée de vin dans sa bouche, poussait une sorte de gloussement, remuait ses lèvres, fermait les yeux.
— Il est long en bouche, je crois qu’il aura de belles rondeurs, finissait-il par dire.
L’assemblée de la Saint-Vincent était soulagée.
Augustin servait ensuite chacun de ses invités.
Vinciane, en général, ne participait pas à ces agapes. Elle restait au salon avec Minga et Sara. Lorsque Pierre lui en demandait la raison, elle lui répondait simplement :
— Ton père fait sa messe. Dans ces cas-là, je le laisse tranquille !
Pierre allait retrouver son père et ses amis. Maintenant, autour de la barrique où l’on offrait le vin, chacun y allait de sa remarque. Après le rapport au palais, la première gorgée bue, les yeux brillaient.
La vigne avait livré ses fruits tendres et veloutés, le maître de chai avait façonné avec bonheur le breuvage des dieux. Paul Jéricho félicitait son ami Augustin. L’alchimie du vin, en ce temps-là, n’était pas chose facile. Il ne fallait pas qu’il se désincarnât rapidement, qu’il devînt flot boueux ou mousse d’écume. Augustin le décantait avec mille précautions. Il le soutirait au bon moment. Il y avait une heure, affirmait-il, pour soutirer le vin. C’était en général à la pointe du jour. Le temps jouait aussi son rôle. L’air du matin, pourtant frais, ne devait pas être chargé d’humidité. Dans ces moments-là, Augustin optait pour un temps sec, préférant que souffle une tramontane légère ou un mistral cristallin.
Quand il soutirait, la barrique qui recevait le vin avait été au préalable assainie par la mèche soufrée qui grésillait dans le noir tout en purgeant le vieux bois qui retrouvait une nouvelle jeunesse. Augustin n’affirmait-il pas à ses amis que le soufre, à lui seul, faisait gagner la bataille du précieux liquide ?
Le vin n’était encore qu’un liquide jeune, peu vigoureux, manquant de force, mais il vivait. Dans sa nouvelle barrique, il serait au propre, prendrait des forces, se ferait le dos contre les douves de bois.
— Pensez donc, disait Augustin à ses amis, les Gaulois ont compris avant tout le monde l’importance du bois ! Ce sont eux, les premiers, qui ont remplacé les amphores en terre cuite et les outres en cuir par des tonneaux. Ils aimaient les futailles de chêne qui donnent au vin tout son tanin et son parfum !
Peu à peu, dans le cellier, le vin aidant, les langues se délièrent. Seules Jeanne et Mélanie restaient silencieuses, à déguster leur verre dans leur coin. Augustin récita des vers du Cantique des Cantiques :
Il me baisera, des baisers de sa bouche
Oui, tes étreintes sont meilleures que le vin
Il m’a fait venir à la maison du vin
Son étendard sur moi, c’est l’amour
Qu’elles sont belles, tes étreintes, ma sœur fiancée
Qu’elles sont bonnes tes étreintes, plus que le vin.
Mais personne ne prêta attention à la poésie amoureuse déclamée par le maître des lieux pour honorer le vin. Macaire se plaignait de l’état des chemins. Jéricho parlait de la chasse ou des cabanes tout en mâchonnant sa moustache. Puis le facteur, répondant à une question de Jeanne, se mit à parler charrettes. Comme Pierre n’avait jamais vu dans le village que des charrettes dont la couleur était le bleu, il en demanda la raison à Jéricho. Le facteur, surpris par la question, toussota avant d’expliquer :
— C’est parce que le bleu chasse les mouches.
— Et le rouge, ça ne chasse pas les mouches ?
— Non, lui répondit Jéricho, d’ailleurs, le rouge, c’est trop agressif pour une charrette.
— Et le jaune ?
— C’est criard et ça vieillit mal !
— Le blanc, alors ?
— Trop salissant.
— Le noir, peut-être ?
— Le noir, c’est bon pour le corbillard !
Augustin servit une nouvelle fois ses amis. Pierre n’était pas satisfait des réponses de Jéricho. Il le harcela :
— Les moustiques et les taons, ça les chasse aussi, le bleu ?
— Oui, c’est à cause du pastel ! finit par avouer Jéricho. Dans ses feuilles, il y a des constituants dont on fait la peinture bleue, et les vignerons se sont aperçus que ces constituants avaient des propriétés insecticides.
Le jeune garçon était subjugué par le savoir du facteur. Il se promit de vérifier la théorie du miniaturiste dès qu’il le pourrait.
La nuit était fort avancée lorsque les invités partirent.