La dame au livre d’or

1358 Mots
La dame au livre d’orLe chien aboie, le marcheur s’arrête hésitant. Ce n’est pas le premier chien pourtant depuis son départ, mais c’est le premier de la journée ! Il vient de quitter le gîte communal de la petite bourgade de Dordogne, par une belle matinée printanière, une des rares de cette année pluvieuse et venteuse. La grimpette pour s’éloigner des rives de la Dordogne a été dure ; mais n’est-ce pas le cas tous les matins quand il faut remettre le corps en marche et que l’on sait qu’il devra « fonctionner » sept à huit heures de rang ? Arrivé dans ce petit hameau, il peut voir les premières vignes du Bordelais, et il peut entendre les premiers jappements de chien du jour. Apparemment, le chien s’était assoupi au soleil, car ce n’est qu’une fois dépassée la maisonnette que le pèlerin est rattrapé par le glapissement frénétique de la bête. C’est alors qu’une porte s’ouvre précipitamment et qu’un cri s’en échappe : — Monsieur ! Monsieur ! Curieusement, il s’attendait à ce que le propriétaire fasse taire son animal, agacé… mais l’effet est pourtant le même, car le toutou s’en retourne se blottir contre le mur et reprendre sa sieste matinale. Le pèlerin voit venir à lui une petite vieille, boitillante, sourire aux lèvres : — Vous allez bien vous arrêter ? Une minute… Il y a dans son regard comme une imploration, une supplique. Arrivé près de la barrière en bois, toute proche du pèlerin, la vue de la coquille pendant à l’arrière du sac semble la ravir : — Un pèlerin, ça prendra bien un café avec des tartines de confiture « maison » ? — Non, merci. C’est gentil à vous, mais je viens de déjeuner ! À peine a-t-il dit ces mots qu’il les regrette. Le visage de la vieille se ride plus encore et ses yeux s’humidifient même. Il n’a pas réfléchi. Parti depuis seulement une demi-heure, concentré sur son étape du jour qu’il sait être longue, il n’a pas souhaité lui faire de peine, mais il ne peut « perdre » trop de temps dès le début de matinée. — Vous ne voulez vraiment pas vous arrêter un instant ? Juste quelques minutes ? répète-t-elle. Il ne peut devant tant de détresse apparente se soustraire, bien qu’il ne comprenne pas les raisons de cette offre pressante. La vie qui semble grouiller dans le village, la fermière, au bout de la rue qui donne à manger à ses poules, rien qui ne lui fasse craindre d’entrer dans un quelconque « coupe-gorge ». Il franchit le seuil et accède à la cour pour suivre la vieille dame. En passant devant son chien, cette dernière lui lance en maugréant : — Fainéant, un peu plus tu ratais ce pèlerin ! Propos qui n’a pas pour effet de rassurer le héros du moment. Telle est donc la mission du berger, sonner l’alarme ! Non pour écarter, mais pour inviter… — Asseyez-vous, et mettez-vous à l’aise ! lui dit-elle en lui tendant une chaise en bois, près d’une table ronde nappée d’une toile cirée verte. Se déharnachant, il pose son sac contre la chaise, ruminant de sinistres pensées. Tant de temps passé pour enfiler le sac, l’équilibrer, le hisser à l’épaule avec un coup de reins et serrer toutes les sangles : gestes qu’il faudra renouveler dans quelques minutes à peine… La pièce est petite et sombre, un lit de coin en occupe le fond, une petite commode lui faisant face, il a pu voir en entrant un évier sous la fenêtre. Un escalier, bien raide pour une personne âgée, monte dans un étage où elle ne doit plus guère aller. — Vous ne voulez vraiment rien ? insiste-t-elle à nouveau. — Bon, allez, un café, mais léger s’il vous plaît, si vous en avez de prêt bien sûr. Il ne se voit pas attendre ! — J’en ai de prêt sur la cuisinière. Il y en a toujours, toute la journée, pour les pèlerins qui passent. Je le prépare dès le matin ! Le pèlerin commence à comprendre les motivations de son hôtesse. Elle s’est investie d’une mission hospitalière bénévole. Il a lu dans certains récits de voyage qu’il s’en rencontre le long du chemin entre Vézelay et Santiago. N’ayant rien à voir avec les hospitaliers d’associations responsables des gîtes, ils sont souvent de simples particuliers recevant chez eux des pèlerins pour un café, une pomme, un verre de vin et un brin de causette. Tandis qu’il boit son café en tenant d’une main un bol en faïence bleue ébréché sur les bords, il la surveille de l’œil. Elle s’affaire devant la commode et fouille fébrilement dans un tiroir. — Mais où est-il ? Décidément, je ne trouve jamais rien… Oh ! ma pauvre tête… puis soudain : Ha ! le voilà ! Elle se retourne rayonnante vers l’homme assis et lui tend un vieux cahier d’écolier Clairefontaine : — Vous allez me mettre quelques mots dans mon livre d’or ! Il a failli éclater de rire quand elle a prononcé « livre d’or » pour ce petit cahier aux bords écornés. — Mais bien sûr ! fait-il en évitant de croiser le regard de la vieille de peur qu’elle n’y lise la lueur amusée qu’elle pourrait interpréter comme de la moquerie. Le cahier, bien ouvert sur deux pages blanches, est étalé devant sa tasse de café. Elle lui a tendu un stylo à bille Bic, encre bleue. Curieusement, il hésite : il pourrait mettre une banalité, certes, mais peut-être attend-elle quelque chose de particulier. Tant qu’à faire, autant faire plaisir jusqu’au bout… Elle s’est assise devant lui et le dévore des yeux, anxieuse de savoir ce qu’il va bien pouvoir écrire. Devant son embarras et pour combler le silence du moment que seul le tic tac d’un vieux réveil posé sur la commode trouble, elle lui dit : — Écrivez ce qui vous passe par la tête, ce n’est pas grave… L’important c’est que vos mots, quand je les relirai par la suite, puissent me permettre de me rappeler votre visage. Loin de l’inspirer, ces paroles le désorientent plus encore. C’est alors que la vieille dame se met à parler, à lui raconter une histoire, son histoire, sa vie… — Jean, mon mari, était ouvrier dans le nord de la France. Nous avions une petite maison dans un coron, on vivait simplement. Nous avions du mal parfois à boucler les fins de mois, mais enfin nous y arrivions. Nous n’avons pas pu avoir d’enfants. Un jour, il a été licencié. À son âge, comment retrouver du travail ? Je le voyais bien tourner en rond dans la maison, ou alors rester assis sur le pas de la porte pendant des heures sans bouger. Un soir à la télévision, on a regardé une émission qui parlait du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Le lendemain, il m’a dit : « Je vais faire ce chemin-là ! » J’ai été surprise, car il n’avait pas beaucoup de religion. Oh ! il n’en disait pas de mal : il n’en parlait pas. J’ai été contente. J’avais peur qu’il vire mal, qu’il aille au bistrot… vous voyez ce que je veux dire. Il a acheté un livre où il donnait des conseils. Un copain lui a prêté un sac, un autre un sac de couchage. Un matin de printemps il a quitté la maison : « Je t’enverrai une carte de là-bas, à l’arrivée ! » Quand on m’a appelé au téléphone, il était arrivé dans ce village. On m’a dit de venir vite, qu’il n’était pas bien, malade quoi… La valise a été vite faite, mais le voyage a été long : ce n’est pas facile de traverser la France en train pour venir jusqu’ici. Les gens du pays ont été gentils : ils sont venus me chercher à la gare du chef-lieu. C’était un adjoint au maire. Pendant le trajet, il n’a pas beaucoup causé ni répondu à mes questions. En arrivant, j’ai compris : mon mari était mort la veille. Sans moi… sur le chemin de Saint-Jacques. En atteignant le village, il avait eu un malaise. Un villageois l’avait fait entrer chez lui, l’avait fait coucher sur son lit. Celui qui est devant vous. Et c’est là qu’il est mort. On l’a enterré dans le cimetière du pays. Je ne voulais pas interrompre son voyage vers Saint-Jacques. Je suis revenue plusieurs années durant me recueillir sur sa tombe. Un jour, on m’a annoncé que le monsieur qui l’avait hébergé était décédé et que sa maison était en vente, il n’avait pas d’héritier. On avait gardé la prime de licenciement, j’ai pu faire affaire. J’étais contente de vivre dans sa dernière demeure, sur la route de son dernier rêve. Un jour, peut-être, je finirai son rêve, j’irai à Saint-Jacques. On dit que l’an prochain, le club du troisième âge envisage d’affréter un car. Je pense m’inscrire pour le voyage, bien sûr je ne peux pas y aller à pied. Je terminerai le chemin de mon Jean… En quittant la maison, et pour la première fois depuis le départ, le pèlerin sent son sac moins lourd. Pourtant il sait qu’il a rajouté une pierre dans son sac, mais une fois arrivé au terme du voyage, il pensera à Jean et à sa veuve, pour que là-bas une étoile de plus brille dans le ciel de Saint-Jacques.
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