La nonne

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La nonneLa double porte en bois qui donne accès à la chapelle se fait discrète dans l’angle de la salle à manger de la maison d’hôte. Hier soir, quand elle lui a fait visiter les lieux, la sœur en civil assurant l’accueil dans le couvent a surpris son regard interrogatif sur la signification de la croix sur l’un des panneaux : — Il s’agit de la chapelle du couvent. Cette porte vous permettra, si vous le désirez, d’aller vous y recueillir avant de reprendre votre chemin. Il n’a rien dit sur-le-champ. La maison d’hôte située à l’entrée du couvent s’avère finalement une adorable pension de famille, et le pèlerin y trouve une halte sympathique et bienfaitrice après ces premiers jours de marche particulièrement galère. Mais immense est sa frustration de constater que les sœurs sont invisibles pour le grand public. Seule la sœur assurant la gestion de la maison d’hôte côtoie le monde. Accueil occasionnel pour les pèlerins faisant le chemin de Compostelle sur la voie de Vézelay, la maison a pour vocation de recevoir les familles rendant visite aux jeunes nonnes du couvent. Sur son guide, le pèlerin a repéré cette halte. Curiosité, soif de découverte et besoin de comprendre lui ont fait choisir cet endroit. Arrivé tard en soirée sous une pluie battante, il n’a vu du couvent qu’une grande grille donnant sur une cour intérieure desservant des bâtiments ressemblant à n’importe quels pensionnats scolaires. À côté de la maison d’hôte, située à l’extérieure de l’enceinte, une petite pièce vitrée propose à la vente des produits fabriqués par les pensionnaires. Sobre et spartiate, la chambre lui a offert une nuit de sommeil bien venue. Ce matin levant le nez de son bol de café fumant il regarde une nouvelle fois la porte de la chapelle : oui, il va y aller… En fait, la double porte ne donne pas directement sur la chapelle, mais plutôt sur un couloir étroit de quelques mètres terminé par une petite porte en bois. Une veilleuse évite la chute. Le voilà dans la chapelle. La porte permet d’accéder dans un des transepts à gauche de l’autel. Bien qu’il ne soit que six heures du matin, l’ensemble des lieux est déjà très éclairé : spots dans les angles, mais également moult cierges aux pieds de l’autel et de certaines statues de la Vierge. Il s’assoit sur le premier banc le plus proche de la porte. C’est là que, levant les yeux, il la voit. Agenouillée, bien droite, sur le prie-Dieu, les bras entrelacés à la manière des prélats, il ne distingue du visage que son profil. Des traits fins, doux et réguliers, un nez délicat et de longs sourcils noirs : il la trouve magnifique ! Le long du chemin, il n’a rencontré que des sœurs isolées, franciscaines ou dominicaines, finissant leurs jours à deux ou trois dans des maisons isolées. Toutes parlaient de la crise des vocations, pourtant l’une d’elles avait dit un soir qu’un ordre récent, « les sœurs de la Visitation » était en vogue et attirait beaucoup de jeunes femmes. Elle semblait donc dire vrai pour ce couvent. Plusieurs minutes se sont écoulées, le mécréant n’a toujours pas formulé de prière, il a gardé ses yeux rivés sur la nuque de la nonne. La grande chasuble donne l’impression d’être bleu clair et le voile paraît blanc. À un moment, elle tourne la tête et deux grands yeux noirs lui sourient : comme elle a l’air heureuse ! Derrière, sur d’autres gradins, par groupe, des sœurs s’assoient en se bousculant. Quelques rires fusent, laissant deviner l’âge des nonnes : des gamines ! Il semble régner la même ambiance sans doute que dans un pensionnat de jeunes filles, simplement un peu plus feutrée… Nulle autre de ses « camarades » ne vient s’asseoir près d’elle, elle reste seule sur son banc. À un moment, elle change de position et ses coudes viennent reposer sur l’accoudoir, la tête penchée en avant. Pendant tout ce temps, il cherche à comprendre ce qui a bien pu la pousser à cette vie de recluse. Trop jeune pour un amour déçu ? Trop belle pour en vouloir à la vie ? Son imagination galopante ne trouve pas l’once d’une explication plausible… Et s’il l’enlevait ? Enfin, elle se lève et comme si elle avait senti son regard pesant sur elle pendant toute la « séance », elle se tourne vers lui. Un sourire resplendissant illumine son visage et il le reçoit comme un éclat de rayon de soleil. Qu’elle est belle ! Mais aussi comme elle a l’air radieuse, calme et sûre d’elle. Sans un mot ni aucun geste déplacé, elle s’en retourne alors lentement et se dirige vers la grande porte de sortie ; ses pieds paraissent ne pas toucher le sol. Un dernier regard, ils savent qu’ils ne se reverront plus. Ce fut bref, mais il a l’impression que cela a duré une éternité. Il croit avoir compris le message. « De quoi te préoccupes-tu ? Moi je fais mon chemin, fais le tien ! L’homme tourmenté qui cherche sa voie c’est toi ! Celui qui doute et remet tout en cause, se cherche, c’est toi. Ne t’inquiète pas pour mes choix, je les assure, assure les tiens ! Je t’accompagnerai tout au long de ton dur chemin, je t’aiderai de mes prières. » Bien souvent par la suite, pendant les étapes où le découragement l’assaillira, il reverra ce doux regard serein et souriant : « Allez, marche ! »
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