CendrillonDepuis le début de l’après-midi, il est assis là, sur un muret à l’entrée du village. Il domine la route en contrebas, et peut ainsi voir déboucher sur celle-ci randonneurs et marcheurs qui sortent du chemin rocailleux qui la prolonge. Ce n’est qu’une fois la partie goudronnée atteinte qu’il peut les apercevoir, car auparavant, une épaisse végétation les cache à la vue.
Pour les marcheurs, pèlerins pour certains, la descente sur le village signifie la fin d’une étape, la fin d’une épreuve de plus de huit heures, démarrée dès l’aube, vers 7 heures du matin. Hâte de retrouver le gîte communal ou privé ou la chambre d’un particulier, hâte de prendre une douche et surtout de quitter ce sac si pesant et si contraignant. Il faudra aussi laver son linge du jour, soigner les douleurs qui apparaissent sur les pieds, et faire un minimum de ravitaillement pour le lendemain. Après, après seulement, on jouera les badauds, les touristes, on écrira des cartes postales, on boira, on dînera et on se couchera tôt.
C’est pour cela qu’ils ne prêtent guère attention au spectateur attentif du bord de route. Pourtant chaque femme se voit interpellée :
— S’il vous plaît !
Surprises dans un premier temps, elles ne manifestent guère de crainte en s’approchant de l’inconnu. Une grande solidarité règne sur le chemin de Saint-Jacques, on s’aide, on répond aux questions des autres, aux interrogations des passants, on est ouvert aux autres. Peu de « pèlerines » haussent des épaules et passent leur chemin.
En arrivant à la hauteur de l’homme, celui-ci tend une chaussure de marche en demandant de l’essayer pour voir si elle va et correspond à la pointure. Interloquées, la plupart s’imaginent que c’est un gag, ou bien une promotion commerciale. Elles cherchent des yeux d’autres témoins, une caméra cachée, une affiche publicitaire, rien… Mais ces femmes sont tellement lasses, que souvent elles s’exécutent machinalement sans faire le moindre commentaire. Et comme la chaussure ne va pas, l’homme navré leur dit :
— Désolé, ce n’est pas vous !
Et l’homme repose sur le muret près de l’autre, la chaussure test.
Faut dire que l’homme, s’il a le regard un peu vague, fou, diraient certains, paraît convenable. Il arbore lui aussi un pantalon de marcheur, un chapeau en toile, un débardeur doté de poches de reporteurs. Une courte barbe encadre un visage souriant et des yeux sombres, mais rieurs.
Si certaines marcheuses étaient restées en rade deux jours durant dans le village, elles auraient pu constater que le manège se répète chaque matin. Il en a vu défiler des marcheuses. Maintenant, il est devenu incollable quant à leur nationalité, rien qu’à la vue de leurs tenues. La Suissesse au chapeau rouge, à la chemise verte tombant négligemment sur un pantalon jaune ; les bonnes Germaniques solidement campées sur un pantalon de toile kaki, le gros pull gris, le chapeau cloche cachant une tignasse blonde aux cheveux emmêlés ; l’Anglaise toute en laine et forcément en short ; la Canadienne, habillée chaudement comme pour le Grand Nord, au rire clair et sonore ; la Française en jean et t-shirt et qui tremble de froid… Faut dire que la traversée de l’Aubrac même sous le soleil n’est guère « chaude » au printemps. Les étrangers ayant vu écrit sur la carte « Massif Central » s’y sont préparés, les Français n’ayant retenu que les mots sud de la France, Aveyron, Lot… se voyaient déjà dans la Meseta.
La séance d’essayage terminée, l’homme aide souvent la dame à se rechausser. Agenouillé devant elle, parfois, il relace la chaussure. C’est à ce moment seulement que certaines s’imaginent qu’il va se permettre un geste déplacé, et il sent la jambe se raidir. Il ne lève pas la tête et finit son travail en s’écartant un peu plus de la personne pour la rassurer. L’instant de gêne est vite dissipé. C’est là qu’elles en profitent pour lui demander le chemin du refuge ou bien l’adresse d’un bon restaurant pratiquant des prix pèlerins. Il devient rouge de confusion, bafouille :
— Désolé, je ne suis pas du coin…
Bien peu pensent à se renseigner sur lui. D’abord parce que c’est une habitude du chemin : on demande le prénom et la nationalité, mais jamais plus. Sur le chemin, chacun est pèlerin et anonyme. Si l’on désire en dire plus, c’est son choix, mais cela ne procède jamais d’un interrogatoire.
Comme l’homme se tait, on ne saura donc rien.
Jamais pendant toute sa journée il ne se découragera. Jamais il ne manquera une seule passante hormis les rares qui refuseront la halte. Parfois, des hommes assistent à la scène, soit des compagnons de marche soit des passants, aucun n’interviendra. Goguenards, ils croiront eux aussi à un gag, ou bien à une sorte de publicité dont ils découvriront la teneur le lendemain sur une autre partie de la route.
Vers 4 heures de l’après-midi, alors que le gros des marcheurs est déjà passé et même installé dans le village, voilà une b***e composée de deux femmes et trois hommes. Ils parlent haut et fort. Ils ont dû en baver, leurs exclamations sont à la hauteur du soulagement de voir enfin se profiler la fin de la journée de marche. Il les entend avant même qu’ils ne débouchent sur la route. Enfin les voici :
— S’il vous plaît !
Ils se retournent tous en même temps, les hommes et les femmes. Pourtant, l’une d’entre-elles, sans même qu’il tende la chaussure, se dirige lentement vers lui. Elle boite. Depuis ce matin, elle a une ampoule sous la voûte plantaire du pied droit ; c’est elle qui a retardé le groupe. Pas étonnant au vu des chaussures qu’elle a : montantes et rigides. Des chaussures de montagne, en cuir certes, mais sans doute pas adaptées à de longues marches sous le soleil avec un sac pesant sur le dos.
Sans rien dire elle prend la chaussure et debout, appuyée sur l’épaule de l’homme, se démet de sa godasse à elle.
— Ça semble aller, fait-elle avec un sourire forcé tant son pied même à l’arrêt la fait souffrir.
— Est-ce bien certain ?
Il s’est mis à genou devant elle. L’excitation qui le gagne ne paraît pas contagieuse :
— Mais oui, si je dis que c’est bon, c’est que c’est bon ! répète-t-elle agacée.
Il tâtonne avec le pouce pour sentir si les orteils touchent au fond, il passe un index derrière le talon pour être sûr que la chaussure « joue » bien et que la demi-taille en plus nécessaire pour la marche est bien présente… Tout est parfait. Alors il se relève ému aux larmes et s’exclame :
— Tu es ma Cendrillon !
— Bien, mon Bernard, ça ne te vaut rien deux semaines de séparation ! Tu en as mis du temps à t’apercevoir que j’étais ta Cendrillon : 37 ans de mariage ! Bon, je te remercie quand même d’avoir fait le voyage pour m’amener cette autre paire de chaussures. Avec les autres, je souffrais le martyre pratiquement depuis le départ du Puy.
Quand il s’en retourne le soir même pour Avignon, leur ville de résidence, Bernard ne se rappelle plus bien s’il a rêvé avoir fait essayer des chaussures à toutes ces femmes ou bien s’il s’est endormi adossé à son muret…