Cherchez le curé !

1607 Mots
Cherchez le curé !C’est une bourgade perdue, comme il y en a tant le long du chemin de la Voie de Vézelay. Dans cette France ignorée des grandes migrations saisonnières, qui se meurt doucement, mais qui survit toujours en s’accrochant à quelques lambeaux de passé. Sur son guide, le pèlerin a relevé cette ancienne institution religieuse, désormais animée par une association de paroissiens qui accueillent les pèlerins pour peu de les prévenir la veille de l’arrivée. Sous un ciel couvert de lourds nuages qui ne se sont pas trop ouverts dans la journée, il atteint enfin le bourg. Il ne peut pas se tromper, dès l’entrée il a repéré le grand bâtiment doté sur son flanc d’une petite chapelle et dont chaque fenêtre se trouve encadrée par des statues de saints et de vierges. Sûrement pas d’origine ! On voit bien que des stèles ont été maçonnées récemment, le crépi de la façade n’ayant pas été repris. Le bâtiment comprend deux étages, le dernier étant mansardé. Le nombre de statues qui ornent ses façades impressionne le marcheur peu accoutumé à découvrir pareil décor au fin fond de la France. C’est à croire que toutes les églises du coin ont été dépouillées pour embellir les lieux. Car il ne fait nul doute que se retrouvent là des statues que l’on a l’habitude de rencontrer dans les édifices religieux des villages ! Quand il pénètre dans la cour, une pancarte indique que l’accueil se fait à l’arrière. Il contourne l’angle et aperçoit une verrière, sous laquelle semble être la porte d’entrée. Le long de l’allée, là encore à chaque pas, des anges et des gargouilles encadrent l’arrivant : « C’est un musée d’œuvres pieuses ! » s’exclame-t-il mentalement. Il frappe à la porte : rien ne se passe. Il se dit que vu la grandeur du bâtiment, s’il y a quelqu’un, il a peu de chance de l’entendre. Il remarque alors la cloche sur le côté. Celle-ci doit être un vestige de la vocation première de l’édifice : un séminaire. Il sonne. — Bonjour ! Il sursaute, cela vient de son dos. Un homme en bleu de travail est debout au milieu d’un jardin potager et lui fait signe : — Je termine mon plan et je suis à vous. Le pèlerin pose son sac au bord de la véranda et attend. Cela ne dure pas, car le « jardinier » arrive en trottinant, un panier de légumes à la main gauche. — Que puis-je pour vous ? lance-t-il en s’approchant. — Je fais Saint-Jacques. J’ai appelé hier… — Ha oui ! Bien sûr. Le pèlerin ! Je suis à vous tout de suite, suivez-moi. Attrapant son sac sur une épaule, le marcheur suit donc son hôte. Ils débouchent tous les deux dans un couloir majestueux, comme le sont la plupart des couloirs de ces anciennes institutions religieuses. Là encore s’offre au regard, toute une kyrielle de statues, à ceci près qu’elles encadrent cette fois des tableaux de toutes tailles. Surprenant le regard perplexe de son visiteur, l’homme s’exclame : — Oh ! Vous verrez, ça ne manque pas. Il y en a partout : c’est monsieur le curé qui les récupère dans tout le département et ailleurs. Arrivé dans la cuisine, il lui dit, posant son panier : — Je m’appelle Henri. Je suis l’homme à tout faire… Je vous ferai à manger ce soir. Je ne me débrouille pas si mal. Demain, c’est ici que vous déjeunerez avant de partir. Ce soir pour le dîner, je vous installerai dans la grande salle à manger. Bon, je vais vous montrer votre chambre. Plus tard dans la soirée, il lui expliquera qu’il était SDF, et qu’un jour, de passage, il avait rendu des services. On lui a proposé de rester. Il bricole, fait le jardin, accueille les gens. Pas de salaire, mais il est nourri et logé : le bonheur ! — Voilà, c’est la chambre la plus près de l’escalier. C’est exprès : comme il n’y a pas de chauffage, ça coûterait trop cher en entretien, vous pensez toutes ces pièces vides… on a installé un grand poêle en bas de l’escalier et la chaleur en montant chauffera la chambre… Si vous laissez la porte ouverte, bien sûr. Il a remarqué effectivement l’imposant poêle au bas de l’escalier. Il a eu plaisir à le frôler : enfin un peu de chaleur. L’hiver joue les prolongations. La chambre est froide. — Je n’ai mis en marche le poêle qu’il y a une heure. Vous verrez, ça va se réchauffer. Il se veut rassurant. Il a vu la mine déconfite du « pôvre pérégrinos ». Anticipant la question suivante, il enchaîne : — Il y a des douches, mais l’eau est froide bien sûr, mais si vous avez des affaires mouillées, je vais installer une grille près du poêle et en moins d’une heure tout sera sec, fait-il en clignant de l’œil. Bon je vous laisse vous mettre à l’aise. Dîner à sept heures ! Vous avez le droit de vous promener partout, sauf de monter au dernier étage… heu, c’est là qu’habite monsieur le curé. Sans plus de commentaires, il tourne les talons. La chambre comprend deux lits, une armoire en bois qui renferme des couvertures et sur laquelle trônent, là encore, des statues de saint Roch. Seule consolation, le lit est doté de draps propres : il n’aura pas à extraire son sac de couchage et échappera ainsi à la corvée du repliage le lendemain. En empilant les couvertures, il ne devrait pas avoir trop froid la nuit. Les murs sont bien évidemment couverts de tableaux : la Cène, la Nativité, la Descente de Croix, l’ouverture du tombeau. Se déshabillant prestement, il enfile la tenue de soirée du pèlerin : le pantalon de surfeur, un t-shirt propre et ses sandales en plastique. Les pieds à l’air, quel bonheur, malgré le froid ! Un rapide tour aux douches lui confirme qu’il sera dans l’impossibilité d’y passer la tête, ni même le quart d’une jambe : l’eau avoisine sans doute les trois ou quatre degrés… Avec un gant de toilette, il pare au plus pressé. On se lavera mieux demain. Réunissant toutes ses guenilles trempées, ainsi que ses chaussures il descend au rez-de-chaussée, près du poêle. La grille est là. Par comparaison, il règne dans le voisinage une chaleur torride. Peut-être après tout que la chaleur finira par monter ? Il installe tout sur la grille. Les chaussures bourrées de papiers journaux, qui absorberont l’eau interne, se retrouvent accrochées par les lacets sur le tuyau de la machine infernale qui émet un ronflement rassurant. Un énorme tas de bois, posé à même le sol, conforte plus encore le pèlerin sur ses chances de survie la nuit prochaine. Plus tard après sa visite des lieux, il viendra s’installer près du feu et écrira ses cartes et son carnet de route, les pieds pratiquement sur la grille. « La caverne d’Ali Baba », telle est l’expression qui lui vient à l’esprit quand il parcourt le domaine. La chapelle possède tellement d’œuvres d’art qu’on dirait une véritable bonbonnière. Plus tard en Espagne, il visitera des chapelles avec des retables somptueux présentant une foultitude de décorations baroques, mais rares seront celles contenant autant de statues, de tableaux, d’angelots, de crucifix… Dans le reste de l’immeuble, pas un seul mur lisse ! Au premier étage, toutes les anciennes chambres sont remplies de meubles liturgiques. Dans une aile, une double porte sur laquelle est gravé le mot « bibliothèque » a attiré son regard. Elle n’est pas fermée à clef ! Surprise ! Les murs sont couverts de livres anciens ; la première chose qu’il remarque c’est un pan de mur complètement garni de bibles de toutes origines et de toutes tailles et types de reliures. En cuir ou en dos cartonné, en format poche ou en taille capable d’être sur un lutrin, avec gravure ou sans : véritable inventaire dans le genre. Sur les autres murs, des livres en tout genre, dont la thématique reste tout de même la religion. Il note en particulier les œuvres complètes de Teilhard de Chardin. Il en a le souffle coupé. C’est Henri qui le sortira de là : — Bonsoir, je dois fermer la bibliothèque chaque soir… pour la nuit ! — Bien, bien, je me sauve, c’est magnifique ! — Ha ! Vous croyez. Moi, je n’y connais rien. Lorsqu’il se présente à la salle à manger, il n’est pas surpris par la déco : elle est conforme au reste. Par contre, il est étonné de ne voir qu’une assiette sur la grande table vernie de la pièce. Quand Henri lui apporte l’incontournable potage, il interroge : — Il n’y a que moi qui dîne ? — Je mange en cuisine. — Mais monsieur le curé ? — Oh, il dîne dans ses appartements. — Mais je pourrai au moins le saluer, ne serait-ce que pour le remercier de son hospitalité… — Je ne crois pas que cela soit possible… Il est très occupé en ce moment. Devant l’air perplexe du pèlerin, Henri rajoute : — Peut-être descendra-t-il dans la soirée. Le repas fut vite expédié. Simple, mais efficace pour rassasier un marcheur : du rôti de porc, des pâtes, du fromage et des pommes. Le curé ne descendit pas. Après une nuit paisible, pas un bruit, même pas en provenance de l’étage du dessus, celui du curé fantôme, voilà le moment du départ. Le café a été généreux et chaud. — N’hésitez pas à revenir ! lui lance Henri au moment où il s’harnache. Le temps, comme la veille, est couvert, mais ses vêtements sont secs et ses pieds au chaud grâce aux chaussures qui ont passé la nuit contre le poêle. Quelques jours plus tard, notre pèlerin se retrouve dans la cathédrale de Périgueux et croise un prélat qui officie dans les lieux. Ils se parlent un peu et la conversation tombe sur cette curieuse halte et son mystérieux curé collectionneur d’œuvres d’art : — Quel curé ? Il n’y a plus de curé depuis longtemps dans ce village ! Mais, maintenant je me souviens, je vois de qui vous parlez : c’est un imposteur ! On nous a rapporté les faits, il y a quelque temps déjà. Au début, on a cru à un canular, puis il a fallu se rendre à l’évidence : il y a bel et bien un curé, mais qui n’a pas été envoyé par notre diocèse ! Impossible à déloger, les locaux ne nous appartiennent pas… mais c’est gênant. La mairie ne dit rien : les lieux sont bien entretenus, et les gens vont à la messe, eux qui n’allaient nulle part ailleurs. A-t-il un jour été ordonné prêtre, une enquête est en cours… Réflexion faite, cette « caverne d’Ali Baba » gagne à rester mystérieuse, même si elle ne paraît pas franchement catholique.
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