La marque blanche

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La marque blancheDans ce village de Galice, Miguel, garde municipal de son état, prend son travail très au sérieux. Arborant le même regard sévère que les membres de la Guardia Civil, rien n’échappe à son œil inquisiteur. Il inspecte les rues de sa petite cité, chaque matin, avec la même vigilance : ses concitoyens peuvent être rassurés, l’ordre règne et le calme également. Il pourrait être satisfait de la respectueuse considération que lui portent les administrés de sa chère ville, et pourtant Miguel est mal à l’aise depuis plusieurs jours. Une partie de son travail quotidien consiste à faire le tour, matin et soir, des lieux fréquentés par les pèlerins. Situé à environ six jours de marche de Santiago, le village accueille chaque jour plus d’une centaine de personnes. Parfois même, pas loin de 200 quand adviennent les fêtes de Saint-Jacques vers la mi-juillet. Il examine attentivement cette faune bigarrée, soucieux que ne s’y glissent pas d’éléments douteux. En général, il n’a guère de soucis, les marcheurs arrivent fatigués et n’ont qu’une envie : trouver une albergue ! Ceci fait, ils se douchent, lavent le linge, font quelques achats, et se promènent, boitillant dans leurs sandales légères et arborant de drôles de tenues fripées. Au début, Miguel avait été choqué de ces allures de bohémiens et avait été tenté de faire des remarques : jamais sa mère ne l’aurait laissé se balader en ville dans des vêtements aussi peu corrects. Quand il s’était aperçu que cette population ne troublait nullement l’ordre public, se couchait tôt, partait tôt et que certains fréquentaient l’église, il en vint à la respecter. Plus même, avec Alfredo, le directeur de l’albergue municipale, il se sent le devoir de les protéger, de les aider. Souvent le soir, on peut le croiser en escortant quelques-uns en perdition, à la recherche d’habitaciones (chambres chez l’habitant). Il ne tient pas à ce qu’une fois à Santiago, les pèlerins puissent rapporter que le village n’est pas « chrétien ». Donc, Miguel a des soucis. Posté comme chaque début d’après-midi, à l’entrée du village, le long du camino, il surveille nonchalamment les premiers marcheurs qui arrivent. Souvent, ces derniers lui font « Hola ! », et il leur répond d’un signe de tête bref, un peu distant. Faut dire qu’aujourd’hui est un grand jour, et que, contrairement à d’habitude, il scrute certains marcheurs possédant un trait caractéristique… Il a en effet découvert un transport de sacs qui le trouble beaucoup. Certes, il sait bien que c’est usage courant et que bon nombre de pèlerins se font porter le sac, surtout dans cette fin de voyage. Il sait que cette petite industrie est très lucrative et que certains de ses compatriotes en vivent. Mais là, il y a quelque chose de choquant dans la façon dont cela se pratique ! C’est en terminant sa tournée matinale qu’il a un jour repéré un amas de sacs de voyage posés là devant une porte de garage à l’écart du camino. « Curieux ! » s’était-il dit. Ces gens n’ont pas peur qu’on leur vole leur sac ! Le lendemain, passant au même endroit, il remarque encore un tas. Le même ? Non, car il avait noté la présence d’un sac rouge, or il n’y est plus. Hier, il avait compté les sacs : une douzaine. Aujourd’hui, il en compte neuf. Le jour suivant, il décide de passer plus tôt pour surprendre qui est responsable de ce trafic. Il se doute de l’heure. Il en a parlé à Alfredo, qui lui a expliqué le processus. En début de matinée un taxi passe, le chauffeur empile les sacs restés dans le hall soit d’une albergue soit d’un hôtel, il a un nombre à prendre. Il les dépose ensuite dans une autre albergue ou un autre hôtel, vingt ou trente kilomètres plus loin. — Quand il s’agit d’une sorte de voyagiste, c’est un mini-bus qui fait une virée sur deux ou trois étapes. Il peut même embarquer un pèlerin éclopé. — Oui, je comprends. Mais là, les sacs sont posés en ville, dans un endroit où il n’y a pas d’hôtel, insiste Miguel. — Ha, je vois. C’est ceux qui veulent malgré tout avoir droit au refuge municipal ! Tu comprends : ils passent récupérer leurs sacs, reviennent sur le chemin, et arrivent à l’albergue sac sur le dos. — Mais c’est de la triche ! Tu ne les repères pas ? — Si parfois ! Ils arrivent en général les premiers. Parlent plus fort que les autres et me paraissent moins fatigués. Mais que veux-tu que je fasse ? Comment le prouver ? Une fois, j’ai pu, car j’ai passé ma main dans le dos de l’un d’entre eux : son dos était sec ! Pas de trace d’humidité ! Je le lui en ai fait la remarque. Ça a fait un scandale. Je lui ai dit qu’il ne rentrerait qu’en fin de journée, s’il y avait de la place. Il a eu de la chance : ce jour-là, on en resta là. — Ça veut dire que non seulement ils prennent la place de pèlerins fatigués, mais qu’également ils s’offrent les meilleures places… La chasse aux places de couchage en Espagne est le problème majeur du marcheur. Il est interdit de réserver la veille. Heureusement, il existe des chambres chez l’habitant, mais il faut se regrouper. En principe, la règle veut que ceux qui ne portent pas leur sac aillent plutôt dans des gîtes privés ou des hôtels. Sa planque ne dure pas longtemps. C’est José qui fait le transfert. Il s’en serait douté, toujours dans les coups tordus… Il n’a même pas sa licence de taxi professionnel. Bref, on lui réglera son compte plus tard. Dès que le déchargement s’est réalisé et que la voiture de José a contourné l’angle de la rue, Miguel se rapproche lentement de l’amoncellement de sacs. Personne dans les parages. Il sort alors une grosse craie blanche et se met à tracer des croix sur chacun des sacs. Satisfait à la fin de son œuvre, il s’en retourne, un sourire aux lèvres : on va bien s’amuser ! Cela fait une bonne heure que ces marques blanches ont été faites sur les sacs. Il a déjà repéré un groupe d’Espagnols sans sacs… Sans doute des Madrilènes, d’après leur accent. Ils sont passés sans rien dire, un hola mesuré, cherchant visiblement à ne pas se faire remarquer. Miguel ne se presse pas. Alfredo n’ouvrira les portes de l’albergue municipale que lorsque le garde municipal sera là. Il l’a mis dans la confidence, il a trouvé l’idée géniale. Quelque temps après, le garde estime qu’il est temps d’y aller. Le gros des tricheurs a dû passer devant lui. Sans compter les malins qui le repérant de loin sont entrés en ville par une autre route. Quand il parvient au refuge, tout un attroupement s’agglutine devant le bâtiment. Les sacs soigneusement posés le long du mur, par ordre d’arrivée. Certains pèlerins sont debout et discutent par petits groupes, beaucoup sont assis à même le sol, jambes écartées, chaussures délacées. Alfredo qui le guette depuis quelques minutes derrière la fenêtre de l’accueil et l’a vu apparaître avec soulagement lui ouvre la porte aussitôt. Un grand « Ha ! » parcourt la petite foule. Personne n’a encore fait le lien entre l’arrivée du garde municipal et l’ouverture du refuge. Commence alors la lente entrée des pèlerins et leur procédure d’inscription. Alfredo note sur un cahier le nom, la nationalité et tamponne la credencial, ce passeport indispensable sur lequel à chaque étape on porte le tampon du lieu, la date et la signature. Miguel se tient debout à côté de la petite table de bois qui sert de bureau. Un regard distrait sur le sac et s’il aperçoit sa « marque » il fait un signe de tête à Alfredo qui demande alors à la personne de se ranger sur le côté pour l’instant. Comme elle ne comprend pas la raison, on lui dit qu’on lui expliquera après, qu’elle doit rester calme. Le regard impérieux de Miguel coupe court à toute palabre. Ils ont en effet décidé d’un commun accord de traiter tous les tricheurs ensemble. Afin d’éviter un esclandre pour chaque contrevenant, qui retarderait l’admission de tous, ils ont opté pour une action en deux temps : on isole les sacs à croix, et on donne les raisons ensuite, une fois les pèlerins sans fautes admis. Voilà, c’est fait, il n’y a plus personne dehors. Il y a huit marcheurs qui attendent, anxieux. Il avait compté neuf sacs. Un retardataire ? Ou sans doute quelqu’un qui possède deux sacs, et qui dans la soirée le rentrera sans que nul ne le remarque. Le groupe comprend cinq femmes et trois hommes. Certainement trois couples… C’est Alfredo qui prend la parole : — Mesdames et messieurs, vous avez été écarté, car vous n’avez pas porté votre sac. Vous connaissez la règle. Vous ne serez admis qu’après six heures s’il reste des places. La plupart des « tricheurs » étant espagnols, il s’attendait à une tempête. En fait, c’est la stupeur qui prévaut. Comme des gosses pris en faute, ils demeurent interdits. Ils savent qu’ils ne coucheront pas là ce soir : avec une quarantaine de lits, l’auberge municipale sera vite pleine. De plus s’ils veulent ne pas payer trop cher et ne pas se retrouver au Parador à 50 euros la chambre au moins, il faut vite se mettre à la recherche soit d’un refuge privé, soit de chambres d’hôtes. Pour la forme quand même quelqu’un pose la question : — Quelle preuve avez-vous ? C’est Miguel qui parle alors : — Vous avez été dénoncés par d’autres pèlerins qui se plaignaient de ne plus avoir de place dans les auberges municipales. — Mais j’ai mal au dos, mon médecin m’a dit de ne pas porter de sac ! s’enflamme une petite blonde qui ne fait pas ses quarante ans. Nullement démonté, Miguel rétorque : — Je comprends, madame. Mais il nous faut bien des règles pour la gestion des auberges municipales ; elles sont réservées aux pèlerins qui marchent avec un sac, et qui le soir ont eux aussi mal au dos… La donzelle n’insiste pas. « J’aurais dû lui demander le certificat médical », pense Miguel, certain qu’elle n’en a pas. Aucun ne fera le lien avec la marque de craie qu’ils effaceront négligemment les jours suivants. Ils supposeront que la marque a peut-être été faite lors de l’enregistrement des bagages un jour donné. Quant à imaginer un garde municipal capable d’un pareil stratagème… Miguel appréciera la bière qu’Alfredo lui offrira le soir le même. Personne dans le bar ne comprendra les crises de fous rires qui les secouent quand ils évoquent les mines déconfites des fautifs. Ils ne diront rien : inutile d’éventer l’affaire, l’astuce resservira !
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