Abisag

542 Mots
AbisagRevenons un instant en arrière, alors que sur la fin de sa vie, le roi David n’arrivait plus à s’endormir : on avait fait venir de la campagne une jeune fille pour le soigner. Elle s’appelait Abisag. Elle était accorte et belle, pleine de santé. Telle une nourrice, elle prenait David dans ses bras, le soir, et il s’endormait ainsi : trop vieux pour toucher la jeune fille, il s’endormait simplement dans sa chaleur, comme un retour en enfance. Le matin, Abisag quittait la chambre du vieux roi, et allait à ses affaires. Cette fille, tous les fils de David en étaient amoureux. Mais pour Salomon, elle fut son premier amour. Il se cachait parfois dans le couloir, à l’aube, simplement pour la croiser un instant quand elle sortait de la chambre et lui dire bonjour. En retour, elle le plaisantait toujours, droite, belle et merveilleusement gaie. Amoureux fou, rougissant, l’adolescent avait alors du soleil dans le cœur pour toute la journée et la vie lui semblait d’une éclatante beauté. Si par malheur, il arrivait trop tard, la journée était grise ! Ce secret n’était partagé que par Benaïah. Or, depuis que David était mort, Abisag pensait à rentrer dans son village. Alors Salomon, maintenant qu’il était roi, donna son premier ordre : – Qu’on aille chercher Abisag ! Il sut si bien rester impassible que seul Benaïah devina combien son cœur devait battre à tout rompre. La jeune fille entra lentement, faisant face au nouveau roi, souriante, droite et fière d’allure comme elle avait toujours été. La voix rauque, Salomon parla : – Abisag, ton travail auprès de mon père est achevé, tu es libre de partir. Mais si tu restes, tu seras reine. Abisag blêmit. Chavirée d’inquiétude, elle regarda le jeune roi et plaça une confiance éperdue en son intégrité : – Ô roi Salomon, tu m’offres la royauté de ton cœur et ton royaume, mais, hélas, malgré l’honneur insigne qui m’est fait, je ne peux l’accepter. J’aime un berger de mon village. Il m’attend. Parfois il vient me voir, aux portes de la ville… Depuis longtemps nous rêvons de nous unir. Ô jeune roi, j’ai confiance en ta nature royale : ne nous sépare pas ! Elle le regarda droit dans les yeux et Salomon y lut tout l’amour du monde, un amour qui n’était pas pour lui. Il en fut bouleversé. Il resta silencieux, balancé entre l’amour et l’intégrité. Finalement, il respira profondément et murmura : – Ô Abisag, j’accepte ton refus. Va ! va ! va vite ! Et sa voix se brisa. Tel fut son premier geste royal. Dès cet instant, le peuple entier eut confiance en cet homme. Les grands du royaume et les ministres comprirent qu’ils avaient un grand roi et que son règne serait celui de la noblesse. Seul Benaïah sut qu’il avait un ami au cœur brisé. La tradition raconte qu’à la fin de sa vie, sublimant sa blessure ancienne, Salomon écrirait le Cantique des Cantiques, chant d’amour du berger qui cherche sa bergère aux portes de la ville, chant de l’âme humaine cherchant l’union avec le divin. Tels furent les premiers jours de son règne. Pendant des années, Salomon s’occupa de régner paisiblement en justice, la main fermée sur la puissance. Il devint un roi très respecté, juste et prudent, comme il l’avait souhaité. Lors des affaires de justice, il utilisa sa déduction, son intelligence, sa ruse et sa fantaisie. Pendant des années, la huppe et le monde l’attendirent, les fourmis l’espionnèrent pour voir s’il ne changeait pas enfin d’avis, mais les génies se réjouirent.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER