La partie d’échecs

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La partie d’échecsLe soir, après sa journée royale, il jouait souvent aux échecs avec Benaïah pour se détendre. Ce dernier était lent et Salomon rapide, si bien que le roi passait la majeure partie du jeu debout devant la fenêtre à réfléchir à autre chose. Quand il entendait que Benaïah avait enfin déplacé sa pièce, il faisait volte face, survolait l’échiquier du regard, jouait son coup et retournait à la fenêtre sans même s’asseoir. Mais Benaïah avait beau prendre son temps, Salomon gagnait toujours ! Un soir, Benaïah en eut tellement assez de perdre, qu’il vola un cavalier très bien placé dans le jeu du roi pendant qu’il avait le dos tourné et le cacha dans sa poche. Quand le roi revint vers la table, il lui fallut moins d’une demi-seconde pour s’en rendre compte. Mais il ne dit rien. Benaïah avait maintenant l’avantage et à la fin de cette partie, il gagna. Salomon l’observa discrètement, curieux de savoir s’il était heureux de cette victoire ambiguë. Enfin, après la partie, quand Benaïah fut allé se coucher, il rangea les pièces et constata qu’il manquait bien un cavalier. Il se dit qu’il n’allait pas laisser passer cela. Mais il ne voulait pas humilier son ami ni le punir sévèrement pour une chose aussi bénigne, juste marquer le coup. Il chercha comment s’y prendre. Or la nuit même, alors qu’il se promenait à la fraîche dans les rues de Jérusalem, il repéra deux hommes qui tournaient autour du palais et cherchaient visiblement à faire un mauvais coup. Il eut alors une idée subite. Rentrant à toute vitesse, il échangea ses habits contre ceux d’un serviteur, prit le trousseau de toutes les clés du palais et ressortit. Rejoignant les rôdeurs, il leur souffla : – Je suis serviteur au palais. J’ai toutes les clefs, mais seul, je ne peux rien faire. À trois, on pourrait cambrioler la salle du trésor ! Et il montra l’impressionnant trousseau. – Ça alors ! Quelle aubaine ! s’écrièrent les deux autres. On te suit. Salomon les précéda, et ouvrant porte après porte, les entraîna jusque dans les réserves du palais. Les voleurs, ébahis, voulurent tout emporter. Mais à chaque pièce, Salomon leur disait : – Ne vous encombrez pas, il y a mieux plus loin. Il leur fit traverser les réserves d’argent, de vaisselles d’or, la salle des cadeaux et curiosités et ainsi de suite. Les voleurs en avaient les yeux exorbités. Salomon qui s’amusait beaucoup continuait de leur dire : – Ne vous encombrez donc pas ! Je vous dit qu’il y a mieux plus loin. Les voleurs suivaient, croyant qu’on leur offrait le palais sur un plateau. Enfin, ouvrant la porte de la salle des pierres précieuses et bijoux d’or fin, Salomon s’effaça pour les laisser passer d’un : – Ce coup-ci, c’est le bon ! Servez-vous ! C’est dans la poche, en quelque sorte, hi ! hi ! Il claqua vivement la porte sur eux et, hilare, alla tranquillement se coucher. Le lendemain matin, à la première heure, il convoqua solennellement le grand conseil des anciens. Benaïah, bien entendu, en tant que premier ministre, était à son poste. Salomon demanda, d’un ton neutre : – Quelle punition pour le voleur qui vole le roi lui-même ? Or il n’y avait pas d’accusés dans la salle ! Benaïah, affolé, rougissant jusqu’aux oreilles, se sentit confondu, s’effondra devant le roi, et avoua son larcin en bégayant qu’il était impardonnable. – Mais non, mon ami, il ne s’agit pas du tout de cette peccadille ! Je n’aurais pas dérangé le conseil des anciens pour si peu, sourit Salomon, fort satisfait. Tu es déjà pardonné. Non, il s’agit d’une tout autre affaire. Messieurs, j’ai trois voleurs enfermés dans la salle des pierres précieuses, qui attendent votre verdict, car le roi ne peut être juge et partie. Les anciens fixèrent le roi. Ses yeux rieurs trahissaient sa ruse. Sans doute avait-il monté toute l’affaire. Alors, quand les voleurs comparurent et eurent raconté les faits, considérant qu’ils avaient été entraînés, les anciens se montrèrent indulgents et déclarèrent : – Ils sont punis par l’occasion manquée ! Et ce fut vrai. On raconte que toute leur vie, les deux voleurs répétèrent sans fin en gémissant : – Quand je pense que j’ai passé une nuit entière dans le trésor du roi Salomon et que j’en suis sorti les mains vides ! Quant à Benaïah, il perdit très flegmatiquement toutes ses autres parties contre Salomon.
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