Puis, après une de ces méditations inconscientes où tout notre être s’en va de nous dans celui d’un autre, et d’où nous nous réveillons comme d’un sommeil morbide, brusquement : — « Deux heures et quart, » reprit-elle, « c’est fini. Pourvu que Gabrielle n’ait pas eu d’autres visites et qu’elle puisse sortir aussitôt pour venir tout me raconter… Mais on sonne… On va ouvrir… Ce ne peut être qu’elle… » Mme de Tillières avait en effet pris la précaution de condamner sa porte pour tout le monde, excepté pour Mme de Candale. Ce lui fut donc une surprise, presque à s’évanouir, lorsque le valet de pied introduisit la personne dont elle avait perçu le coup de sonnette, à travers les murs, avec cette acuité maladive des sens propre aux périodes d’extrême tension nerveuse. Elle avait devant elle Casal lui-même. Elle s’était levée pour s’élancer au-devant de Gabrielle. Le saisissement que lui infligea la présence inattendue du jeune homme fut si v*****t qu’elle dut se rasseoir. Ses jambes se dérobaient sous elle. Malgré l’habitude qu’elle avait de se dominer et quel que fût son intérêt dans ce moment à dissimuler son trouble, elle se sentit pâlir, puis rougir, et sa voix s’arrêta dans sa gorge serrée. Ce lui fut une profonde douceur, dans cette émotion, de voir que Casal n’était pas lui-même moins ému qu’elle. Lui aussi, la démarche qu’il venait d’oser lui enlevait sa présence d’esprit pour ce début d’entretien. Visiblement, à cette entrée dans ce petit salon, il n’était ni le séducteur de sa propre légende, ni le viveur habitué aux adresses de la rouerie masculine, ni le fat gâté par ses retentissants et faciles succès, ni rien qu’un amoureux avec les spontanéités de la passion sincère. Si Juliette s’était jamais imaginé qu’il jouât la comédie avec elle, l’attitude qu’il gardait à cette seconde l’eût détrompée. Ce qu’il y a en effet de particulier dans l’amour vrai, et les femmes le savent d’instinct, c’est qu’il souffre de son triomphe, si ce triomphe coûte une douleur à celle qui en est la victime, et, au lieu d’avoir dans ses prunelles un éclair d’orgueil devant le bouleversement de la jeune femme, si favorable à une déclaration, ce Parisien rompu à toutes les expériences galantes laissait paraître lui-même le trouble d’un jeune homme qui a peur de sa propre audace — et qui craint de déplaire ou de blesser, plus encore qu’il n’espère réussir… — « Pardonnez-moi, madame, » fit-il après un silence, « si je me suis permis de forcer votre porte en me servant du nom de Mme de Candale… J’arrive de chez elle et j’ai tenu à vous parler aussitôt… Peut-être ce que j’ai à vous dire est-il de nature, sinon à justifier, à expliquer du moins mon indiscrétion… Mais si vous désirez que je me retire et remettre cet entretien à tel moment qui vous conviendra, je suis prêt à vous obéir… » Il parlait d’une voix soumise, presque avec timidité. Mme de Tillières, elle, avait eu le temps de se reprendre et la force de le regarder. Soit que cette attitude non jouée lui touchât le cœur, soit qu’elle voulût ne point paraître redouter cette conversation, soit enfin quelle cédât à cet attrait de la présence qui se montre au principe de toutes les faiblesses, quand on aime, elle n'agit pas comme elle aurait dû agir pour demeurer dans la logique de son parti pris. Il était si simple de répondre : « Gabrielle vous a dit tout ce que je vous dirais moi-même, » et d'ajouter un mot qui blâmât la visite de Casal de manière à en rendre le renouvellement impossible ! Au lieu de cela, elle s’écoutait elle-même répliquer au jeune homme par cette petite phrase, si banale dans ses termes, si grosse de dangers à cet instant : — « Mon Dieu, monsieur, j’avoue qu’après ce qu’a dû vous dire Mme de Candale, je ne vous attendais pas. Mais je n’ai aucune raison pour refuser de vous écouter et de vous répondre, s’il s’agit, comme je le pense, justement de la commission, un peu délicate, dont j’avais chargé Gabrielle… » — « Oui, madame, » reprit le jeune homme en s’asseyant, et avec un accent devenu plus ferme, « Vous l’avez deviné, il s’agit de cela, et d’abord, permettez-moi de vous répéter la réponse que j’ai faite tout à l’heure à la comtesse. Vous n’avez, dois-je y insister ? aucune résistance à craindre de ma part dès l’instant que vous exprimez un désir comme celui qu’elle m’a transmis… Je comprends les scrupules auxquels vous obéissez, et, si durs qu’ils puissent être pour moi, je les approuve. Je tiens à vous le répéter et à vous donner ma parole que cette visite sera la dernière, si vous persévérez dans votre décision après m’avoir entendu… Je n’aurais qu’un reproche à vous faire, si la faute n’en était évidemment à moi qui n’ai pas su vous faire apprécier le degré de mon respect, de mon culte pour vous. J’aurais aimé que vous me parliez vous-même, au lieu d’employer un tiers, même Mme de Candale. Vous m’auriez épargné mon indiscrétion de tout à l’heure, car je vous aurais dit aussitôt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours déjà… » — « Hé bien ! » reprit Juliette avec un sourire, « j’ai eu tort. » Elle voyait déjà, comme s’ils eussent été écrits sur les lèvres de Casal, les mots qu’il se préparait à prononcer ; elle en avait à l’avance un frémissement dans tout son être ; et, par un dernier effort, elle essayait de maintenir la causerie sur ce ton. de demi-légèreté mondaine qui constitue, pour les femmes, la plus habile défense : « Oui, j’ai eu tort, mais, vous le voyez, j’étais, je suis encore bien souffrante… Cet entretien était pénible pour vous, et, pourquoi ne pas vous l’avouer ? pénible pour moi. Il y a des choses toujours dures à dire, surtout quand elles s’adressent à un homme qui ne les a pas méritées… Mais vous connaissez ma mère, vous lui avez été présenté ici. Vous savez combien elle est peu de ce temps, et vous devines ce que deviennent pour elle les moindres rapports de la malveillance… Je n’ai pas le droit d’entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi… Ne voyez donc là aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous recevrai de nouveau comme aujourd’hui, avec beaucoup, beaucoup d’estime et une très vraie sympathie. » — « Tout cela est irréfutable, » répondit Raymond en inclinant la tête, « et encore une fois j’ai accepté cet arrêt… Seulement, voici ce que je tiens à y ajouter… En me parlant comme vous venez de le faire, vous vous êtes adressée au Casal officiel, au monsieur qui vous a été présenté voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme avec Mme de Candale, avec Mme d’Arcole et vingt autres… Tiendriezvous exactement le même discours, si celui que vous traitez ainsi en simple connaissance venait vous dire : Depuis que je vous connais, madame, ma vie a changé absolument. Elle n’avait aucun but, elle en a un. Je me croyais fini, usé de cœur, incapable d’un sentiment profond. J’en éprouve un. J’acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre le club et le champ de courses, sans autre intérêt que de tuer les jours après les jours, à travers ce que l’on est convenu d’appeler le plaisir. Je vois aujourd’hui devant moi le plus sérieux, le plus haut, le plus passionné des intérêts… Je vous affirme que j'aurais mis des semaines et des semaines à vous parler de la sorte, si les choses n'en étaient pas arrivées à cette crise aiguë. Entre ce que j’étais, le soir où je me suis assis auprès de vous à la table de Mme de Candale, et ce que je suis maintenant, il y a un amour comme je n’en avais jamais ni senti ni imaginé, un amour fait de respect et de dévouement, autant que de passion, et voilà ce que j’ai voulu que vous sachiez, pour avoir le droit d’ajouter ceci : lorsque, dans six mois, vous me permettrez de revenir, si je vous apporte, après cette séparation, le même cœur rempli du même amour et si je viens vous demander d’accepter mon nom et de devenir ma femme, me répondrez-vous certainement : Non ? » Dès la minute où le jeune homme avait commencé de parler, Mme de Tillières s’était bien attendue à ce qu’il lui dît : «Je vous aime ! » Et, comme on a vu, elle s’était préparée à recevoir cette déclaration un peu en badinant, quitte à s’indigner si Raymond s'exprimait en termes trop vifs. Elle avait espéré redevenir assez maîtresse d’elle-même pour se gouverner et ne lui laisser plus rien deviner de ses angoisses. Elle ne soupçonnait pas qu'il dût trouver au service de sa passion des paroles d’une si caressante délicatesse, ni surtout qu’il eût pu concevoir ce projet de mariage, si étrangement opposé à tout ce qu’elle connaissait de son caractère et de son passé. Une pareille offre, énoncée en ces termes et par cet homme, constituait une preuve plus forte que toutes les protestations, en faveur du sentiment que Mme de Tillières avait su lui inspirer. Contre un aveu brûlant et qui révélât un désir de sa personne, elle eût, certes, trouvé l’énergie d’une révolte immédiate et qui l’eût sauvée. Contre des reproches et des exigences d’explication, n’eût-elle pas eu l’arme du léger persiflage et sa tenue officielle de femme du monde ? Au contraire, une douceur infinie s’était insinuée dans son cœur malade à mesure que le discours de celui qu’elle aimait le lui révélait si tendre, si semblable à ce qu’elle n’avait même pas osé désirer. Elle sentit sa volonté se dissoudre en une défaillance déjà coupable, que traversa soudain, avec la rapidité d’un éclair illuminant un vaste paysage, le souvenir de Poyanne et de la matinée. — Elle portait encore la robe de sa visite à Passy ! — Elle comprit, à la terreur que lui donna la double sensation de son attendrissement actuel et de ce rendez-vous si récent, qu’elle était perdue, si elle ne dressait pas une barrière infranchissable entre elle et celui qui possédait le pouvoir de la remuer de la sorte. Pourquoi ne se produisit-il pas alors en elle un mouvement d’entière franchise ? Pourquoi n’avoua-t-elle pas à Casal qu’elle n’était pas libre ? Que de malheurs eussent été épargnés et à elle-même et à d’autres ! Mais ces confessions-là, et qui parfois arrêtent à jamais l’espérance d’un homme, si épris soit-il, par la sublimité de leur loyal courage, les femmes ne les font guère qu’à ceux dont elles ne se soucient pas. A ceux qu'elles veulent décourager, mais sans cesser d’en être aimées, elles préfèrent cacher à tout prix leurs fautes. — Et, tout exceptionnelle qu’elle fût par tant de côtés de sa nature, Juliette obéit dans cette circonstance à la commune loi ! — Elles excellent alors à inventer quelqu’une de ces imaginations romanesques qui les protègent en les auréolant ; et celle-ci eut la force de répondre : — « Vous voyez que je vous ai écouté jusqu’au bout, quoique j’eusse le droit et le devoir de vous arrêter dès les premiers mots… Je vous répondrai bien nettement. J’ai juré dans une circonstance solennelle que, si j’avais le malheur de devenir veuve, je ne me remarierais jamais… Ce serment, je l’ai prêté et je le tiendrai… » Elle devait plus tard éprouver souvent le remords de ce mensonge qui sous-entendait le souvenir de son mari, car à qui pouvait-elle avoir fait un pareil serment et dans quelle circonstance, sinon à Roger de Tillières et lors du départ pour la campagne de 1870 ? Et cela n’était pas dans la manière de sa délicatesse habituelle de mêler un tel souvenir à un tel entretien. Mais elle n’avait pas le choix parmi les moyens : il s’agissait avant tout pour elle de ne pas mettre Casal sur la piste de sa liaison avec Poyanne. C’était le plus redoutable des dangers dans la situation si fausse où elle s’était engagée. Sur le moment, d’ailleurs, elle n’eut pas le temps d’avoir ce remords, car elle put voir, tandis qu'elle parlait, la physionomie de celui dont elle brisait ainsi toute l’espérance se décomposer. Le jeune homme était venu
rue Matignon avec la certitude, grandie chaque jour depuis ces deux mois, qu’il était aimé. Il n’avait pas douté du prétexte de rupture transmis par Mme de Candale, et il avait été lui-même d’une entière bonne foi en disant à Mme de Tillières ce qu’il lui avait dit. Toute la conduite de Juliette à son égard lui paraissait dominée par ces deux faits : le premier, qu’elle s’intéressait à lui avec passion ; le second, qu’elle combattait cette passion à cause de la défiance éveillée en elle par d’Avançon, dès le lendemain de leur rencontre, — défiance sans doute augmentée par de méchants propos. Il n’avait pas supposé qu’elle répondrait nettement à sa demande, mais il s’attendait à une phrase qui, dans sa crise de sentimentalisme exalté, lui suffirait pour supporter l’absence et l’exil : « Revenez dans six mois et alors seulement je vous parlerai… » Il avait déjà escompté l’occupation de ces six mois qu’il se proposait de passer de nouveau sur mer avec Herbert Bohun. Il était si sûr de rentrer avec le même amour au cœur, les mêmes paroles aux lèvres, et si sûr aussi qu’avec sa nature Juliette n'aurait pas changé d’ici là ! Par un phénomène fréquent chez les grands mépriseurs de femmes lorsqu’ils se laissent prendre au charme d’une d’entre elles, il mettait Mme de Tillières très à part de tout ce que lui avait appris son expérience, et il croyait d’elle, par instinct, ce qu’il niait le plus habituellement des autres. Aussi n’éprouva-t-il pas un doute d’une seconde devant la révélation inattendue du romanesque et mystérieux engagement qui ruinait du coup l’échafaudage d’illusions construit dans son rêve. Comme il se fût moqué autrefois d’un camarade qui eût admis ainsi sans hésiter une histoire de cette simplicité d’invention 1 Mais, après tout, croire à cette histoire n’était pas pour lui plus extraordinaire que ce rêve de mariage. Il disait vrai. Cette idée d’épouser Mme de Tillières avait germé en lui depuis des jours et des jours. Elle était née de la conviction que cette femme n’avait jamais eu, n’aurait jamais, ne pouvait pas avoir d’amant ; puis, de cette autre conviction que lui, Raymond, n’avait non plus jamais éprouvé, n’éprouverait jamais ce qu’il éprouvait auprès d’elle. Pourtant, et malgré la vivacité des sentiments qu’il portait à Juliette, il conservait, de tant d’intrigues, ce tact particulier qui fait qu’un homme comprend à quelle minute il doit insister ou bien avoir l'air de céder. Il eut la finesse d’apercevoir combien Mme de Tillières était troublée, mais aussi que ce trouble se changerait vite en révolte s’il essayait de lutter contre elle. S’il se dérobait, au contraire, il se ménageait un retour possible ; et il avait la chance de renouer la conversation sur un autre terrain, au cas où, dans sa phrase d’adieu, elle relèverait, elle, un mot quelconque. Ce ne fut pas, il convient de lui rendre cet hommage, un calcul aussi lucide. Il était lui-même trop bouleversé pour raisonner avec cette précision. Mais les hommes très habitués aux aventures et qui ont beaucoup réfléchi sur l’amour ressemblent à ces soldats bien exercés, qui font la manœuvre savamment même sous le feu de l’ennemi. — « Alors, madame, » dit-il en se levant, « puisqu’il en est ainsi, il ne me reste plus qu’à prendre congé de vous pour toujours. Je sais ce qui me reste à faire… » Elle s’était levée aussi. Ses malheureux nerfs étaient si émus et sa pensée si tendue qu’elle entrevit derrière les paroles du jeune homme une résolution funeste, et involontairement : — « Quoi ? » s’écria-t-elle. « Vous ne partirez pas d’ici sans m’avoir juré… » — « Que je ne me tuerai pas, » répondit Casal avec une nuance d’ironie. « Vous venez d’en avoir la pensée… Non, n’ayez pas peur d’avoir ma mort sur la conscience… J’ai voulu simplement dire qu’il ne me reste plus qu’à reprendre mon existence d’autrefois. Elle ne m’amusait guère, elle m’amusera moins encore, mais elle m’aidera à vous oublier… Permettez-moi pourtant un dernier conseil, » ajouta-til, en la fixant avec des yeux devenus durs. « Ne jouez plus jamais avec un cœur d’homme, même si l’on vous a dit beaucoup de mal de cet homme ; cela n’est pas loyal d’abord, et puis vous risqueriez de tomber sur quelqu’un qui aurait l’idée de se venger le jour où il s’en apercevrait… Je vous l’affirme, tout le monde ne me vaut pas, quoi que pensent de moi vos amis. » — « Moi ! » dit-elle, « j’ai joué avec vous !… » Et elle répéta, d’une voix plus basse : « J’ai joué avec vous ! Ah ! vous ne le croyez pas… Vous ne pouvez pas le croire… » Elle s’était approchée de lui en prononçant ces mots. Voyant ce mouvement, il lui prit la main, qu’elle ne retira pas. Elle était brûlante de fièvre, cette petite main qu’il serra d’une pression lente. Il attira Juliette vers lui, sans qu’elle se défendît. Elle était à bout de ses forces, et, au moment de se séparer de lui pour toujours, son courage la trahissait. Il lui parlait maintenant d’une voix pénétrante et passionnée : — « Hé bien ! non, » osait-il lui murmurer, « non, vous ne vous êtes pas jouée de moi ; oui, vous avez été sincère depuis le premier jour jusqu’à celui d’aujourd’hui ; non, vous n’avez pas été, vous n’êtes pas une coquette. Et puisque vous n’avez pas joué avec moi, savez-vous ce que cela signifie ?… Ah ! laissez-moi vous le dire, orgueilleuse que vous êtes et qui voulez lutter contre l’évidence, c’est que vous avez deviné mon sentiment, c’est qu’il vous touchait, que vous le partagez, c’est que vous m’aimez… Ne me répondez pas. Vous m’aimez. Je l’ai senti si souvent depuis ces dernières semaines, et tout à l’heure encore en entrant. A cette seconde je le sens de nouveau si vivement après en avoir douté… Pardonnez-le-moi… Et puis taisezvous… Laissez-moi vous le répéter, nous nous aimons. Je comprends bien à qui et dans quel moment vous avez juré de ne pas vous marier, mais que peuvent contre la passion des promesses d’enfant, que l’on n’a le droit ni de donner ni d’exiger, puisque l’on n’a pas le droit de jurer que l’on ne vivra plus, que l’on ne respirera plus, que l’on fermera son âme pour jamais à la lumière, au ciel, à l’amour. » Ces phrases, dans le goût de celles que tous les amants ont soupirées dans des heures pareilles et qui ne sont banales que parce qu’elles traduisent quelque chose d’immortellement vrai, l’élan instinctif vers le bonheur, — Raymond les disait, le visage tout près de celui de Juliette. Il l’attira plus près encore, et il sentit la tête de la jeune femme s’abandonner sur son épaule. Il se pencha pour lui prendre un b****r. Il en fut empêché par la peur… Elle avait fermé les yeux et elle était blanche comme une morte. L’excès de l’émotion venait de la faire s’évanouir. Il la souleva entre ses bras, et il la porta sur la chaise longue, épouvanté de sa pâleur et cherchant des sels.
Cinq minutes s’écoulèrent ainsi pour lui dans une horrible angoisse. Enfin, elle rouvrit les paupières, elle passa les mains sur son front, et, voyant Casal à ses genoux, la mémoire lui revint, foudroyante. La conscience de sa situation la saisit avec une violence presque folle, et s’éloignant de lui avec terreur : — « Allez-vous-en, » dit-elle, « allez-vous-en. J’ai votre parole de m’obéir… Ah ! vous me tuez… » Il voulut parler, lui reprendre les mains ; elle répéta : — « J’ai votre parole, allez-vous-en. » II n’avait même pas eu le temps de répondre, qu’elle avait pressé sur le timbre de la sonnette électrique qui traînait sur la table, parmi les bibelots. Devant ce geste, le jeune homme dut se relever. Un domestique entra : — « Excusez-moi, monsieur, » dit Mme de Tillières, « si je suis trop souffrante et forcée de vous quitter… François, quand vous aurez reconduit M. Casal, vous ferez descendre ma femme de chambre. Je me sens bien mal… »