Chapitre 9

3079 Mots
L’énergie de l’existence personnelle s’était subitement tarie en elle, et pourtant elle aimait Raymond !… Elle le revoyait, lui aussi, avec ses prunelles claires, avec son sourire, avec sa noble physionomie, avec le charme qui émanait de son moindre geste, et dont elle s’était enivrée, sans s’en douter, minute par minute, depuis des semaines, au point que rompre avec lui pour toujours, c’était entrer dans le noir et le froid du tombeau. Elle l’aimait, de quel étrange, de quel maladif amour, et qui n’était pas capable d’abolir entièrement l’ancienne affection ? C’était de l’amour cependant. Si elle en avait douté, le trouble qui la possédait par cette après-midi de printemps l’en aurait trop avertie. A cette heure, elle se sentait de la tendresse plein l’âme, des larmes plein les yeux, un désir fou d’avoir Raymond là auprès d’elle, et qu’elle pût le regarder, s’appuyer à son bras, et que cela fût permis… La langueur tiède de l’atmosphère, l’arome que les fleurs invisibles répandaient dans la brise, la douceur du ciel de la divine saison, tout remuait chez elle ce songe du bonheur qui nous rend quelquefois si ravis, quelquefois si tristes par ces journées d’un azur clément, et elle évoquait tantôt Casal pour s’abandonner à ce songe, tantôt Poyanne pour y résister, désespérée du dualisme inexplicable, presque monstrueux, qui la déchirait. Elle s'attachait avec toute sa force à cette résolution de la fidélité quand même au premier amour, qui, chez les femmes d’une certaine race, est comme l’honneur et l’absolution de la faute. Contrairement à l’aphorisme du moraliste, il n’est pas rare qu’une femme n'ait eu dans toute sa vie qu’un amant. Il est rare qu’en en ayant eu deux, elle n'en ait pas plusieurs autres encore. C’est dans le passage de la passion unique à la seconde faiblesse que se fane, pour ne plus renaître, cette fleur de sa propre estime dont une créature fière a besoin comme de l'air qu'elle respire, comme du pain qui la nourrit. — « Non, » se répétait Mme de Tillières, « je suis la femme d’Henry. Je me suis donnée à lui pour toute la vie. Même si j'étais indifférente à ses douleurs, je lui devrais, je me devrais de lui rester fidèle. Je ne suis pas responsable de mes sentiments. Je le suis de mes actes. Je veux être forte et je le serai… Je le veux… , » insistait-elle ; et elle tendait toute son énergie à dominer l’excessive détresse qui lui noyait soudain toute l’âme quand elle se reprenait à se dire, trouvant une dernière douceur à employer mentalement un prénom que sa bouche n'avait jamais prononcé : — « Je ne verrai plus Raymond ! » Après deux heures de cette promenade où elle essayait de tromper, par un mouvement physique, l’anxiété qui la dévorait, Juliette finit par remonter dans sa voiture, ayant du moins fixé sa pensée flottante sur une résolution positive. Elle ne s’était pas senti la force de dire elle-même à Casal qu’elle ne voulait plus, qu’elle ne pouvait plus le recevoir. Le consigner à la porte sans explication était un procédé inqualifiable et qu’il n’avait d’ailleurs pas mérité. Elle avait donc imaginé de demander à Gabrielle de Candale qu’elle voulût bien prier le jeune homme de ne plus venir rue Matignon, sous le simple prétexte que de mauvais propos de monde rapportés à Mme de Nançay avaient créé des difficultés entre Juliette et sa mère. Elle n’aperçut les inconvénients de cette ruse qu’après l’avoir exposée à son amie, chez laquelle elle se fit conduire au retour du Bois, et qui lui répondit, en secouant sa blonde tête : — « Tu sais que je ferai ce que tu voudras, mais croira-t-il à cette raison ? » — « Qu’il y croie ou non, » reprit Juliette, « il comprendra que je ne veux plus le recevoir et il est trop galant homme pour essayer de s'imposer. » — « Il t’aime, » répondit Gabrielle. — « Ne me dis pas cela, » interrompit nerveusement Mme de Tillières, « tu ne dois pas me le dire… » — « Mais, ma douce, c’est pour te montrer qu'il peut vouloir une explication… » — « Hé bien ! » reprit Juliette d’une voix sourde, « je serai toujours à temps de lui répéter ce qu’il saura déjà par toi… » — « Es-tu sûre d’en avoir le courage ? » demanda la comtesse. — « Ah ! » fit Juliette en cachant son visage dans ses mains, « tu vois que tu ne crois plus en moi, depuis que je t’ai tout avoué… Tu vois comme tu as cessé de m’estimer. » — « Moi, » s’écria Mme de Candale en embrassant son amie, « je ne crois plus en toi ! J’ai cessé de t’estimer ! Mais je n’ai jamais compris combien je t’aime, avant cette journée d’hier… Si tu savais comme j’ai pensé à toi toute cette nuit, comme j’ai tremblé à l’idée de cette entrevue avec Poyanne, comme je t’attendais avec anxiété ?… Ne plus t’estimer ! Et de quoi ? De ce que ma fatale imprudence n’a pas deviné l’engagement secret qui te rendait si rebelle quand je te donnais ce nouvel ami ?… Car c’est moi qui te l’ai donné… Mais c’est vrai, à présent, j’ai peur… » Et elle ajoutait, voyant dans les yeux de Juliette une détresse infinie : « Non, ne m’écoute pas, je suis folle. Je te promets d’être adroite et de t’éviter cette visite… Il ne soupçonnera pas l’intimité à laquelle tu le sacrifies. Il ne sera donc pas jaloux. Il n’a pas la moindre idée de tes sentiments pour lui. Il n’osera pas enfreindre ta défense… Et, !a semaine prochaine ou l’autre, nous partirons toutes deux pour Nançay ou pour Candale, veux-tu ? Je te soignerai comme une sœur. Je te gâterai. Je te guérirai. Mais, je t’en supplie, ne répète pas que je t'aime moins !… » — « Que tu me fais du bien de me parler ainsi ! » Et, appuyant sa tête sur l'épaule de son amie, elle ajouta : « C’est la seule place au monde où je ne souffre pas. J’ai tant besoin que tu me dises que je ne suis pas un monstre… » Ce soupir, échappé du plus profond d’une âme en proie aux plus obscurs, aux plus douloureux des troubles moraux, ceux dont nous avons honte, à la minute où nous en mourons, devait pour toujours rester dans le souvenir de Mme de Candale. Jamais plus elle ne laisserait tomber, fût-ce par étourderie, une seule phrase comme celle que son anxiété lui avait arrachée tout à l’heure, où Juliette pût deviner une défiance de son caractère. Mais la chère comtesse eut beau prodiguer les tendres consolations de sa sympathie à sa pauvre amie, elle avait trop montré d’un mot que cette dernière n’était plus absolument la même femme pour elle. Rien que dans la façon de prononcer le nom de Poyanne, dans l’effort visible que lui coûtaient ces deux syllabes, la pure et fière Gabrielle avait mis, à son insu, de quoi percer un cœur endolori auquel tout maintenant devait être blessure. Ses adorables gâteries furent impuissantes à détruire cette impression entièrement, de même qu’en multipliant les assurances sur l'issue heureuse de son ambassade auprès de Casal, elle n’arriva pas à supprimer l’effet de son premier cri : « Mais croira-t-il à cette raison ?… » Au lieu de quitter la rue de Tilsitt, tranquillisée du moins sur l’exécution pratique du plan qu’elle avait combiné, Mme de Tillières rentra chez elle, plus remuée encore, et plus misérable ; et il lui fallut bien constater qu’une coupable espérance s’était déjà glissée dans son esprit malade, qui l’épouvanta comme un crime. Certes, elle avait été très sincère dans son projet de ne plus jamais recevoir Raymond, — très sincère dans sa démarche auprès de Gabrielle. Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de souhaiter que la première idée de son amie fût réalisée et que le jeune homme tentât d’avoir avec elle un entretien définitif et direct. Par un détour étrange et qui lui donnait un remords affreux, elle éprouvait un besoin irrésistible, à l’heure de la séparation, d’être bien sûre qu’elle était aimée de lui. Inconséquence si naturelle à un cœur qui ne s’accepte pas tout entier ! N’en arrive-t-il pas ainsi chaque fois que nous quittons pour des motifs étrangers à l’amour : orgueil, intérêt ou noblesse, un être idolâtré ? Quel amant a pu sacrifier une maîtresse chérie, même à quelque impérieux devoir, et lui pardonner, si elle s’est consolée trop vite ? La vanité n’entre pas seule en jeu dans ce singulier sentiment. La passion s’y montre dans la franchise de son invincible égoïsme, et Juliette ne pouvait pas comprendre cela, qu’après sa visite chez Mme de Candale, elle se trouvait justement moins forte contre la passion, par suite d’un phénomène moral qui allait dorénavant dominer le cruel va-et-vient de son âme désemparée, et l’affoler de contradictions constantes. Partagée, comme elle était, entre deux sentiments incompatibles, il était inévitable qu’elle s’abandonnât toujours en imagination à celui des deux qu’elle immolait dans l’ordre des faits, d’autant plus qu’un des deux, celui qui l’attachait à Poyanne, était tout négatif et incapable de lui donner jamais aucune joie. Avec quels remords elle le constata, dans cette nuit qui suivit et dans la matinée du lendemain ! Elle n’avait pu supporter que cet homme souffrît pour elle. Pour lui épargner cette souffrance, elle avait résolu de tout lui dévouer d’elle-même, son corps et son âme, et maintenant qu’elle le voyait moins anxieux, elle n’avait plus de pensée que pour l’autre ! Etait-elle donc un monstre, comme elle l’avait crié à son amie dans une angoisse suprême ? Ah ! cette matinée du lendemain, où, pour la première fois depuis si longtemps, elle se rendit au petit appartement de Passy pour s’y retrouver avec son amant, quel frisson d’inexprimable effroi elle devait en garder pour des jours et des jours ! Qu’elle devait se revoir de fois arrivant devant la maison, entrant dans le logis paré de fleurs par le comte, comme s’il eût été un amoureux de vingt-cinq ans, — et le reste ! C’était pourtant un drame bien banal que celui dont ces murs mystérieux furent le théâtre, et il se reproduit chaque soir dans des centaines d’alcôves conjugales où des femmes, ayant un amour caché au cœur, s’abandonnent par devoir à des maris que souvent elles haïssent d’une haine mortelle. Mais la plupart du temps, l’intérêt qui les pousse à ces abandons est si fort qu’il noie, chez elles, et cette haine et le dégoût et jusqu’à la tristesse. Il s’agit de faire accepter à ce mari une grossesse illégitime, d’endormir des soupçons jaloux, ou simplement de régler une note de modiste trop chargée. Que leur importe de prêter leur personne à des plaisirs qu’elles ne partagent point, lorsqu’elles ont la perspective, à côté, de bonheurs défendus, mais qui leur font d’avance oublier cette corvée des sens, hideuse quand elle n’est pas enivrante ! Il en est pourtant, parmi ces femmes, qui, tout en aimant hors du mariage, ont voulu demeurer fidèles à la foi jurée, et qui n’ont pas cédé à cet amour. Elles ont mis leur orgueil à cacher leur cœur, même à celui qui l'a troublé. Et elles continuent d’être des épouses soumises avec ce dévorant cancer de la passion en train de ronger le plus profond de leur être. Celles-là, du moins, ces martyres de l’honneur et de l’amour, s’il s’en rencontre qui lisent ce récit d’une longue et cruelle tragédie intime, comprendront vraiment l’assaut de mélancolie dont Juliette fut la victime avant, pendant et après ce rendez-vous. Elle l'avait offert la première cependant, et elle en partit sans avoir même pu donner le change à celui qu’elle voulait rendre heureux, — à quel prix ! Car le comte lui dit, au moment de se séparer, cette phrase qui entra dans ce cœur de femme tourmentée comme une lame aiguë : — « Répète-moi qu’en venant ici, tu es venue pour toi et non pour moi. » — « Pour moi, pour toi ? » dit-elle avec un sourire frémissant, « est-ce que je distingue ton bonheur du mien ? Quelle idée as-tu encore ? » — « Ah ! » fit-il, « c’est que ton regard est si triste ! Je connais trop bien tes yeux. » — « Ce sont les yeux d’une amie un peu malade ! » reprit-elle en haussant ses fines épaules, avec cette grâce vaincue des êtres trop souffrants et qui ne peuvent plus lutter ; « mais ce n’est rien. Quand vous reverrai-je ? Demain ? Voulez-vous venir à deux heures, rue Matignon ? » — « Voilà qui est convenu, » dit Poyanne en l’attirant contre lui par un geste caressant, « vous avez raison. C’est moi qui suis un inquiet, un maniaque, un insensé… Si vous ne m’aimiez pas, seriez-vous ici ? Pardonnez-moi… » — « Lui pardonner ? » songeait Juliette dans la voiture qui la ramenait chez elle quelques minutes plus tard. « Pauvre ami et si délicat ! Il faut que lui du moins ne doute jamais plus de moi. Je lui dois cela. Ma vie est à lui, tout entière. Devant ma conscience, je l’ai épousé… Comme j’ai de la peine à lui cacher ce que j’éprouve !… C’est qu’il m’aime… Comme il m’aime !… » Puis elle revenait malgré elle vers une autre image. Elle se rappelait Casal : « Lui aussi, il m’aime, ou croit m’aimer. Il croit… Dans quinze jours, il aura oublié ces quelques semaines d’une si douce intimité. Il reprendra sa vie de plaisir. Quand on prononcera mon nom devant lui, il se dira : Ah ! oui, cette petite Mme de Tillières, à qui j’ai commencé de faire la cour… Et puis sa mère m’a empêché de continuer… Allons, c’est fini, fini… Et mon beau rêve de prendre sur lui une bienfaisante influence, de le tirer de ses désordres, de le faire valoir tout ce qu’il vaut, d’empêcher qu’il ne tombe plus bas !… Du moins je lui aurai prouvé qu’il existe d’honnêtes femmes et qui ne se laissent pas dire ce qu’elles ne doivent pas entendre. Il a été si simple, si parfait avec moi !… D’honnêtes femmes ? mon Dieu, s’il savait… » Elle se sentit rougir sous son voile et dans son coin de fiacre clandestin à cette seule idée : « Non, je ne pourrais pas lui expliquer. Et pourtant, si Henry avait été libre, il n’y aurait pas un mot à prononcer contre moi, et ce que je fais me le prouve à moi-même !… Cela doit suffire… » Elle se répétait ces phrases, une fois rentrée, et d’autres pareilles. Elle n’arrivait pas à vaincre l’espèce d’obsession qui maintenant la contraignait de penser à Casal dans un éclair de vision intense comme la réalité même. Ce ne sont pas les mêmes côtés de notre âme qui raisonnent et qui sentent, et Juliette eut beau se démontrer que, ses relations avec le jeune homme étant rompues pour toujours, elle devait l’oublier, toute sa force d’imagination ne fut plus occupée, à l’approche du moment où elle le savait appelé rue de Tilsitt, qu’à se représenter ses faits et gestes… « Midi. Il doit revenir du Bois et trouver la lettre de Gabrielle, s’il ne l’a pas eue ce matin. Il se demande ce qu’elle peut avoir à lui dire. Il croit peut-être qu’il s’agit de régler la partie de bateau arrêtée l’autre semaine, sur le yacht de son ami lord Herbert… » A l’évocation de ce projet évanoui, tout un décor d’eau bleue, de ciel clair, de collines vertes, se peignait dans la rêverie de Mme de Tillières, et les heures de lente et douce causerie dans cet uniforme mouvement du mince vapeur qui glisse avec le courant du fleuve. — « A quoi penses-tu ? » lui demanda sa mère, assise en face d’elle, à la table du déjeuner. « Est-ce que tu as un chagrin ? » — « Ma chère maman, quelle idée ! » répondit-elle en tressaillant, comme si les yeux clairs de la vieille femme lisaient jusqu’au fond de son cœur. Et vainement elle se força au sourire, à la conversation, à la gâterie envers cette mère trop perspicace et qui secoua sa tête blanchie tout en observant en silence combien le pauvre visage de sa chère fille avait changé. Il était comme réduit à présent, comme consumé. Quel malaise mystérieux avait battu ces paupières où se devinait l’insomnie, pâli ces joues ou semblaient rester des traces de larmes ? Juliette nourrissait-elle en secret un sentiment malheureux ? Car de soupçonner son enfant d’une faute ou d’un remords, la noble, la pieuse Mme de Nançay en était incapable comme elle eût été incapable de se consoler si elle avait deviné la vérité ; et cette confiance absolue de la mère était aussi une douleur pour Juliette, même à ce moment où tant de plaies saignaient en elle, et tout en se le reprochant, elle aspirait à la solitude. Car là, du moins, il lui était permis de s'abandonner au tourbillonnement de ses pensées. Ce matin surtout, ce lui fut un soulagement infini de redescendre dans son petit salon, et là, de nouveau, les yeux fixés sur la pendule, elle se reprit à ce dévorant calcul des minutes et des secondes par lequel nous nous associons de loin au moindre geste de ceux que nous aimons, faute de pouvoir être auprès d’eux, à vivre leur vie, à tout éprouver de leurs sensations : — « Une heure et demie… Il est rue de Tilsitt, Gabrielle le reçoit en haut, dans cette pièce qui doit lui rappeler, à lui, tant d’heures si douces. Elles ne reviendront plus… Elle lui parle… Mon Dieu ! pourvu qu’il ne s'imagine pas que j’ai eu peur de lui parler moi-même ?… Non. Il croira que c’est simplement un signe d'indifférence. Hélas !… Mais le croira-t-il ? Allons, qu’est-ce que cela me fait ?… Il écoute. Qui sait ? Tout n’était sans doute qu’un jeu pour lui, et ce que lui dit Gabrielle lui est bien égal. Mais non. Il m’aimait, et s’il ne me l’a jamais dit, c’était par respect… Quelle délicatesse dans ce cœur — malgré sa vie !… Que va-t-il devenir, maintenant ?… Ah! que c’est dur !… »
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