Et de son pied resté léger malgré l’âge, un pied mince et chaussé du plus fin soulier verni à guêtres blanches, — le soulier de ses journées sans menace de goutte, — il franchissait le seuil de la haute maison, au cinquième étage de laquelle habitait l’ancien préfet de l’Empire. Resté veuf et sans enfants, après dix années du plus heureux mariage et au moment même où tombait le régime auquel il avait consacré sa vie, Ludovic Accragne s’était emprisonné dans les œuvres de charité, comme un savant frappé au cœur s’emprisonne dans le travail. Il s’était renoncé lui-même, et il avait trouvé la paix dans cet oubli absolu de sa personne au profit d’une besogne de bienfaisance. Demeuré administrateur même dans la chanté, par cette survivance du métier dans l’homme qui fait qu’un soldat vieillit en s’imposant une consigne et qu’un professeur retraité débite un cours à la table de famille, il acceptait vaillamment ce qui rebute les plus dévoués : le maniement de la paperasserie, la tenue minutieuse des courriers, la vérification des comptes. L’amitié pour Mme de Tillières, qu’il avait connue toute jeune dans sa dernière préfecture et retrouvée à Paris, si solitaire, était la seule fleur de cette existence redevenue heureuse par l’abdication. Il convient d’ajouter, pour éclairer d’un jour plus complet cette figure originale, que ce juste avait hérité de son père, ancien haut fonctionnaire de l’Université, un fonds de voltairianisme invincible, sur lequel Juliette et Mme de Nançay lui faisaient vainement la guerre. En se représentant les traits divers de cette nature, dans la cage de l’ascenseur qui le hissait le long de la haute maison, d’Avançon ruminait le moyen de l’aborder sans recevoir un de ces coups de boutoir que Ludovic Accragne lui prodiguait volontiers, à cause de ses élégances surannées. — « Bah ! » se dit-il, « j’emploierai le procédé qui m’a réussi à Florence en 66 avec Rogister… » Il faut l’avouer, au risque de diminuer le mérite de cette unique négociation dont l’ex-diplomate était si fier, ce procédé avait consisté tout simplement à flatter la manie de ce comte Otto von Rogister, numismate érudit et ministre fort médiocre. D’Avançon s’était lié avec lui en visitant sa collection et lui cédant à titre gracieux une assez belle médaille qu’il se trouvait posséder. Cette amitié entre l’envoyé Prussien et le Français avait abouti à un de ces succès médiocres et inutiles, mais qui font la gloire des chancelleries : — la connaissance avant l’heure d’une importante nouvelle, connaissance qui n’avait d’ailleurs changé quoi que ce fût aux affaires en cours. Rogister avait été cassé aux gages pour son indiscrétion, mais il était parti de Florence si enchanté de sa pièce à fleur de coin, qu’il avait négligé d’en vouloir à son perfide adversaire, et depuis lors, ce dernier se croyait de la force d’un Rothan ou d’un Saint-Vallier, les deux collègues de sa génération les plus fameux au quai d’Orsay. On a vu à quelles maladresses cette naïve infatuation conduisait cet homme. Son très réel esprit et son très bon cœur étaient gâtés par le souvenir de cette réussite déjà lointaine, mais toujours présente à son orgueil. Qui mesurera les ravages qu’un succès isolé produit sur toute une destinée ? Si d’Avançon ne s’était pas cru un génie supérieur pour l’intrigue adroite, il n’aurait pas conçu cet étrange projet de liguer les différents amis de Juliette contre Casal, et il ne se serait pas acharné comme il le fit, dans le sens le plus cruellement maladroit, exaspéré dans son amour-propre par son quadruple échec auprès de Juliette elle-même, de Mme de Nançay, de Miraut et d’Accragne. Il aborda pourtant le grand homme de bien, comme il convenait pour le séduire, en le questionnant avec détail sur cette œuvre de l’hospitalité de nuit, qui restera l’honneur de la charité mondaine à notre époque. L’ancien préfet rayonnait. Il déployait pour son interlocuteur complaisant des projets d’hospices et feuilletait devant lui des budgets rangés dans des cartons verts qui donnaient à ce cabinet le plus morne aspect bureaucratique. M. Ludovic Accragne était lui-même un personnage aussi rêche que son nom, avec un grand long corps tout en os, des mains et des pieds énormes et une tête chauve qui eût été d’une laideur presque repoussante si ce visage ravagé, dont les yeux bordés de rouge clignotaient derrière des lunettes bleues, n'eût été éclairé par un sourire d’une bonté angélique. Cette bonté se révélait aussi par la voix, — une de ces voix si chaudes et si douces qu’elles deviennent pour le souvenir la seule physionomie de celui qui parle avec cet accent-là, et cette voix se fit presque frémissante pour répondre lorsque d’Avançon eut prononcé solennellement sa phrase : — « Maintenant, mon cher ami, laissez-moi vous entretenir d’un vrai service à rendre à Mme de Tillières. » — « Lequel ? » dit Accragne, aux lèvres duquel revint son bon sourire, aussitôt que l’autre eut nommé Casal. — « Je sais ce que c’est, » continua-t-il. « Notre chère Mme de Tillières l’a intéressé à notre œuvre… Il nous a déjà souscrit dix nouveaux lits… Que voulez-vous? Il faut coqueter un peu pour l’amour des pauvres… Vous, clérical, vous ne pouvez pas vous en indigner. L’Église a bien inventé le Purgatoire pour nourrir le culte… » — « Il ne me manquait plus que cela, » se disait d’Avançon en reprenant l’ascenseur après avoir dû essuyer cette fois, non plus l’éloge de Casal, mais quelques plaisanteries plus ou moins heureusement inspirées du Dictionnaire philosophique, « et il ne voit pas que si ce garçon donne son argent à cette œuvre que le diable emporte, au lieu de le jeter sur le tapis vert, ce n’est pas naturel !… C’est encore heureux que de Jardes soit absent, j’aurais sans cloute appris que Casal se dévoue à quelque entreprise patriotique, la poudre sans fumée ou la direction des ballons ! Mais, patience. Poyanne va revenir, et, si je n’aime pas ses idées à celui-là, du moins il a du bon sens… » C’est ainsi que le drame de cœur qui se préparait depuis plusieurs semaines, grâce au silence de Mme de Tillières et à ses complications de sentiment, allait se trouver du coup amené à une crise aiguë par l’impardonnable maladresse d’un ami qui se croyait, qui était très dévoué. Mais comment aurait-il soupçonné que sa démarche auprès de Poyanne constituait pour Juliette le plus grand danger et préparait à Poyanne lui-même les plus cruelles douleurs ? De telles aventures représentent la rançon, parfois affreuse, des bonheurs défendus. Elles ne sont qu’un cas entra mille de cette loi, évidente pour quiconque étudie la vie humaine avec suite et sans parti pris, à savoir que la plupart du temps nos fautes se punissent par leur propre succès. Il y a, dans ce que nous appelons le jeu naturel des événements, comme une profonde justice qui nous laisse mener notre existence au gré de nos mauvais désirs ; puis la simple logique de ces désirs réalisés nous en châtie inévitablement. Juliette de Tillières et Henry de Poyanne s’étaient appliqués, des années durant, à tromper de leur mieux leur entourage le plus immédiat, sur le caractère de leur liaison. Ils y avaient réussi. Quoi d’étonnant qu’une des personnes de cet entourage, dupée comme les autres, vint agir dans le sens de ses convictions et faire à ces amants, dont il ne soupçonnait pas les vrais rapports, un mal irréparable ? Le pire était que ce terrible d’Avançon, racontant pour la quatrième fois ses doléances sur l’intrusion de Casal rue Matignon, devait nécessairement outrer l’expression de sa pensée. Il avait dit à Mme de Nançay : « On pourrait un jour parler de Juliette à propos de ces visites… ; » à Miraut : « J’ai peur que l’on n’en parle… ; » à Ludovic Accragne : « Je crois que l’on en parle… » Il devait dire à Poyanne : « Je sais que l’on en parle… » Et il ne donna même pas à Mme de Tillières le temps de le prévenir, tant la haine contre Raymond s’était exaltée dans ce cœur d’homme de cinquante ans, oisif et jaloux. Poyanne était arrivé par un train de cinq heures du matin. A onze heures, d’Avançon, qui avait eu soin de s’informer de ce retour, lui débitait sa philippique : « Il n’y a que vous, mon cher ami, » conclut-il, « qui puissiez prévenir cette pauvre femme du tort qu’elle fait à sa réputation… J’aurais voulu lui parler moi-même… Mais, vous vous rappelez, elle est toujours à me taquiner sur mon antipathie envers les jeunes gens, comme si j’avais cette antipathie pour des hommes tels que vous, mon cher Henry !… En revanche, ces viveurs d’aujourd’hui me font horreur, c’est vrai. Ce n’est pas que je blâme la fête chez la jeunesse. Mes amis et moi, nous nous sommes beaucoup amusés, mais nous savions nous amuser… Nous n’aurions jamais imaginé de nous réunir comme ces messieurs, sans femmes, vous entendez, sans femmes, pour nous gorger de nourriture et nous griser à rouler sous la table !… C’est bon pour les Anglais, ces mœurs-là… Mais tout leur vient de Londres, aujourd’hui, leurs vices comme leur toilette… Croiriez-vous qu’ils prétendent ne pouvoir être chaussés que par un certain Domas, Somas, Tamas… , je ne sais plus, qui envoie un ambassadeur comme un roi, chaque printemps, passer la mer et visiter les chaussures de ces jeunes snobs ? » Le vieux Beau eût pu continuer longtemps à flétrir l’anglomanie de la jeunesse moderne. Le comte de Poyanne ne l’écoutait plus. A peine si l’autre, insistant : — « Vous parlerez à Mme de Tillières ? » il répondit : — « Je tâcherai de trouver un joint. » Il venait de recevoir en plein cœur un de ces coups de couteau comme tant d’imprudentes mains nous en donnent, qui ne savent pas à quelle place follement sensible elles nous frappent ; et nous ne pouvons même pas saigner, sinon en dedans, d’un sang qui nous étouffe, et tout seuls. Quand d’Avançon fut parti, fier de sa diplomatie comme tout un congrès, il ne se doutait guère qu’il laissait derrière lui un homme au désespoir. Le coupable dénonciateur aurait eu moins d’allégresse à traverser la Seine, puis les Champs-Élysées, pour rentrer chez lui, et à rencontrer Casal vers les hauteurs du rond-point, qui revenait du Bois sur le paisible Boscard. Le jeune homme causait en riant avec son compagnon qui n’était autre que lord Herbert. — « Amuse-toi, mon ami, amuse-toi. Ça n’empêche pas, » songea d’Avançon après l’avoir suivi des yeux quelque temps, avec un peu d’envie pour cette fière tournure, « que nous allons te tailler des croupières… Poyanne va ouvrir le feu. Juliette ne peut pas deviner que je l’ai vu dès ce matin. Je la connais. Elle est si prudente. Elle était née pour être la femme d’un diplomate. Sa première idée, quand elle saura qu’on parle d’elle, sera de s’arranger pour que Casal vienne moins souvent. L’animal se fiche, insiste, commet quelque grosse sottise, et nous en voilà débarrassés. Si ce moyen-là échoue, nous en trouverons un autre. J’en avais trois pour rouler Rogister… Ce qui me fait plaisir, c’est de ne pas m’être trompé sur Poyanne. Je savais bien qu’il verrait, lui, les choses comme elles sont… »
Tandis que ce bourreau sans le savoir se prononçait ce petit monologue de fatuité professionnelle et croyait faire honneur à la Carrière par sa dextérité, sa malheureuse victime, ce Poyanne, au bon sens duquel il rendait cet hommage de connaisseur, allait et venait, en proie au plus subit, au plus v*****t accès de douleur. La vaste pièce où le comte marchait ainsi, pour tromper par le mouvement l’excès de son agitation intérieure, était un cabinet de travail que des livres garnissaient du haut en bas des quatre murs. Les hautes fenêtres ouvraient sur la verdure du paisible jardin du square et sur la masse grise de l’église Sainte-Clotilde. Que de fois, depuis ces deux années, le grand orateur était resté à se promener de même indéfiniment, à cette même place, le cœur traversé par la cruelle idée qu’il n’était plus aimé, jamais pourtant avec une douleur comparable à celle de ce matin de son retour. Elle n’était pourtant pas bien grosse, cette révélation apportée par le diplomate ; Mme de Tillières recevait quelquefois un ami nouveau dont elle ne lui avait jamais parlé dans ses lettres. Rien de plus. Mais, pour celui qui aime, les faits ne sont rien. Leur signification sentimentale est tout, et pour comprendre le terrible contre-coup que celui-ci devait avoir dans le cœur du comte, il est nécessaire d’expliquer dans quelle situation morale il se trouvait au lendemain de sa campagne dans son collège. Depuis quelques mois, cet homme si ferme, et qui avait traversé sans y sombrer de si durs orages, éprouvait une impression de lassitude qu’il expliquait par une suite de contrariétés presque simultanées, ne voulant pas admettre le terme superstitieux de pressentiment. En réalité, il se trouvait dans une de ces périodes de la vie où tout nous manque à la fois, comme à d’autres tout nous réussit, sans qu’il soit besoin d’invoquer le grand mot de hasard. Ce que l’on nomme le bonheur, dans le sens populaire de chance et de veine, résulte d’un rapport exact entre nos forces et les circonstances, presque indépendant de notre volonté. Pour emprunter un exemple très significatif à une très glorieuse histoire, les qualités de Bonaparte correspondaient si précisément au milieu issu de la Révolution, qu’à cette période toutes ses entreprises devaient lui réussir, et lui ont réussi. Dès Eylau, et malgré le triomphe, il est visible qu’il n’y a plus harmonie entière entre ce génie et les conditions nouvelles de l’Europe. Chaque homme traverse ainsi une époque où il est, dans sa vie privée et publique, ce que les Anglais appellent énergiquement: the right man in the right place, celui qui convient à la place qui lui convient. Même ses défauts s’adaptent alors à des nécessités de position, comme la frénésie imaginative de l'Empereur à la France de 1800 tout entière à reconstruire. Plus tard, et dans la période de malheur, même les qualités de cet homme tournent à sa ruine ; ainsi l’excessive énergie de Napoléon dans une Europe affamée de repos et parmi des soldats épuisés de guerre. Dans la mesure où les destinées modestes et régulières peuvent se comparer à une fortune grandiose, sans cesse jouée et rejouée parmi d’innombrables dangers, telle avait été l’histoire politique et sentimentale d’Henry de Poyanne. Lorsque, au lendemain de la guerre, les électeurs du Doubs l’envoyaient au Parlement, et qu’il rencontrait, presque aussitôt, Mme de Tillières, il devait et réussir à la Chambre et plaire à la jeune femme pour toutes les raisons qui l’avaient rendu obscur et malheureux jusque-là. M. Thiers, auquel nul ne saurait refuser, à défaut des fortes vues d’ensemble, un sens très aiguisé des adaptations, disait de sa voix flûtée, à propos du premier discours du comte : — « Quel dommage que ce jeune homme n'ait pas débuté à la Chambre des pairs en 1821 ! » Les meilleures qualités de Poyanne eussent en effet trouvé leur plein essor dans l’atmosphère si noble et si haute de la Restauration. Mais n’était-ce pas d’une Restauration que rêvait obscurément la France d’alors, éclairée, pour quelques instants trop courts et par le péril, sur ses profonds intérêts nationaux ? Il s’agissait, on se le rappelle, dans cette heure douloureuse, de travailler à une besogne de patriotisme. Or le désintéressement du comte, sa généreuse éloquence, la largeur et la fermeté à la fois de ses principes, le souvenir vivant de sa bravoure personnelle lui avaient acquis du coup une extraordinaire autorité morale. En même temps son effort pour se reconstruire une existence utile sur les débris de son foyer brisé lui donnait cette poésie mélancolique du caractère, irrésistible sur une femme, plus romanesque encore qu’amoureuse, et plus tendre que passionnée. On le sentait si frémissant de blessures cachées, si vibrant de douleurs contenues ! Dix années plus tard, 0u en était-il de ce double triomphe ? En politique, et après l’entreprise avortée du 16 mai, à laquelle il avait refusé son concours, la jugeant irréalisable, qu’était devenue la popularité du brillant orateur de Bordeaux et de Versailles ? Au Parlement, ce refus et ses doctrines de socialisme chrétien, de plus en plus affirmées, l’isolaient dans son propre parti, et les électeurs de son département commençaient à se lasser d’un député dont les succès oratoires ne procuraient ni un chemin de fer local, ni un bureau de tabac. Préoccupé uniquement de ses idées, poursuivant son rêve d’un rétablissement de la province pour refaire la vie française, et de la corporation pour protéger avec efficacité la vie ouvrière, Poyanne n’avait pas étudié cette lente métamorphose de ses commettants, et il venait de s’y heurter soudain au cours de sa campagne pour les deux sièges devenus libres à son Conseil général. C’était même cette constatation, plus encore que le règlement de quelques intérêts privés, qui l’avait décidé à prolonger son séjour. Il avait voulu, par conscience, se rendre compte du chemin parcouru depuis quelques années par ses adversaires, et dans les réunions auxquelles il avait assisté, dans les causeries auxquelles il avait pris part, quel crèvecœur pour lui de devoir s’avouer que la popularité allait à un de ses collègues de la Chambre, médecin sans clients, mais faiseur habile, qui commençait d’appliquer les procédés mécaniques d’élection auxquels doit nécessairement aboutir ce honteux esclavage de l’intelligence par le nombre : le suffrage universel. Tout peuple qui renie ses chefs naturels, ceux avec lesquels il a grandi, souffert et triomphé à travers les siècles, se voue à la tyrannie des charlatans. Si étrange que ce fait puisse paraître aux politiciens avisés d’aujourd’hui, le comte n'avait pas cessé de croire à la générosité de l’instinct populaire, et l’avilissement moral de son collège l’avait frappé au plus vif de son être intime, comme eût fait la nouvelle subite d’une trahison de sa chère Juliette.