Chapitre 7

3010 Mots
Peut-être, sous l’influence de cette cruelle désillusion, avait-il lu les lettres de cette dernière, durant ce triste voyage, terminé par un double insuccès final, avec un cœur plus sensible. Il avait senti, à travers cette correspondance, que là aussi un changement s’accomplissait et que cette âme sur laquelle il avait appuyé tout son avenir de tendresse pouvait lui manquer. Elles arrivaient bien exactement, ces lettres. C’était toujours la même écriture élégante et souple, dont la seule vue, sur la longue enveloppe bleuâtre, lui mettait des larmes aux yeux. C’était le même journal quotidien d’une vie de femme isolée et douce, attentive et affectionnée. Qu’y manquait-il donc, et pourquoi, au lieu d’y trouver l’élan de jadis, y reconnaissait-il à chaque ligne, — en se le reprochant, — des traces d’effort, comme de devoir ? Il n’osait pas s’en plaindre dans ses réponses, et, comme on l’a vu, il écrivait, lui, des pages de bonne humeur, les billets d’un homme d’action qui s’égaie à travers sa tâche, quitte à rester, une fois l'enveloppe fermée, indéfiniment, le coude sur sa table et la tête dans sa main, à se regarder dans le cœur, et il y trouvait la même inexplicable contraction de timidité souffrante qui l’avait empêché, la veille de son départ, de demander à sa maîtresse un véritable adieu. Comme à cette heure de la séparation, il étouffait de paroles à dire qu’il ne pouvait pas dire, de plaintes à répandre qui lui retombaient sur l'âme en un poids de silencieuse mélancolie. Et comme alors aussi, cet être si noble, si étranger aux bassesses d’égoïsme qui se dissimulent si souvent dans les rancunes d’amour, cherchait en lui-même la cause qui expliquât ce changement de ses relations avec Mme de Tillières. Il s’accusait de ne pas l’aimer pour elle. Il se reprochait de devenir despotique et déplaisant. Il se formulait des projets d’une conduite à l’égard de Juliette, si doucement enveloppante et tendre, que son amie redeviendrait celle d’autrefois. Il appliquait toute la force de sa passion à se démontrer les qualités qui la lui avaient rendue si chère. Sa tristesse se fondait alors en adorations inexprimées, et c’était justement la minute où, recevant sa lettre de la veille, cette femme idolâtrée disait, elle : « Comme il a changé… » et tâchait de justifier le coupable silence qu'elle prolongeait de semaine en semaine. Quand une âme est ainsi remplie jusqu'au bord par des éléments confus de douleur, le moindre accident détermine en elle des révolutions instantanées, analogues à celles que provoque le passage d’un courant d'électricité dans un vase où se heurtent, sans se mélanger, des amas de substances chimiques. Des combinaisons nouvelles se produisent, si rapides, qu’elles semblent miraculeuses. Avant cet entretien avec d’Avançon, et le matin même, tandis que le train de l’Est le ramenait vers la ville où il devait retrouver Mme de Tillières, Henry de Poyanne se sentait incapable d’engager avec elle une causerie vraie, où il lui racontât les secrètes agonies de son cœur. Il prévoyait des mois et des mois encore de ce silence dont il étouffait depuis si longtemps. Le cruel diplomate n’avait pas encore tourné l’angle de la rue Saint-Dominique, et non seulement cette explication avec Juliette paraissait possible au comte, mais il la sentait inévitable. Il en avait besoin comme de respirer, comme de marcher, comme de manger, tant la révélation qu’il venait d’entendre donnait une forme à la fois précise et insupportable à ses doutes sur les sentiments actuels de sa maîtresse… A la première minute qui suivit cet entretien inattendu, ce fut en lui un assaut d’images sans raisonnement, et d’une intensité très douloureuse, comme il arrive lorsqu’une main maladroite nous a touchés soudain à une place secrètement morbide. Au lieu d’apercevoir ces deux simples faits : la présence de Casal chez Juliette et le silence de cette dernière, à l'état de renseignements abstraits, qu'il s’agissait d’interpréter, une évocation exacte comme une photographie lui montra cet intérieur de la rue Matignon, associé au souvenir de ses plus douces tendresses, le petit salon bleu et blanc avec sa figure pour lui vivante, le bureau près de la portefenêtre, les branches des arbres du jardin par derrière le vitrage, toutes ces choses d’une si rare intimité, et, dans ce cadre de délicatesse aimée, cet hôte détestable, ce Casal qu’il avait appris à si mal juger chez cette pauvre Pauline de Corcieux. Le rapprochement de cet endroit et de cet homme lui infligea une sensation torturante qu'augmenta encore l’image de Juliette assise, comme autrefois, dans son fauteuil favori, à l’angle de la cheminée, causant avec le visiteur, puis, le soir, accoudée à son bureau, pour lui écrire, à lui, Poyanne, et se taisant sur cette odieuse visite. Car elle ne pouvait pas douter que cette visite ne fut odieuse à son amant. La scène qui avait précédé le départ pour Besançon se représenta soudain à la pensée de cet homme inquiet. Il s’entendit prononcer ses phrases de ce soir-là, et le regard de Juliette reparut dans sa mémoire. Dieu juste ! Était-il possible qu’il s’y cachât déjà un mensonge ? Et dans le tourbillonnement de ces visions de souffrance, le comte se sentit si misérable que, les larmes lui venant aux yeux, les sanglots lui montant à la gorge, il se jeta sur le divan de son cabinet de travail, et ce soldat si courageux, cet orateur si mâle, ce croyant si sincère, se prit à gémir comme un enfant : — « Ah ! comment a-t-elle pu ? » répétait-il à travers ses larmes… Tout d'un coup, et comme il prononçait ces mots à voix haute, un sursaut de souvenir vint lui glacer le cœur. II se rappela les avoir dits, — oui, les mêmes mots, exactement les mêmes, — treize années auparavant, le jour où il avait appris la trahison de sa femme. L’analogie des deux crises s’imposa aussitôt avec une telle force, que cet excès de souffrance aiguë provoqua une réaction. Il y a, dans l’ordre moral, des poussées soudaines d'énergie qui sont une forme de l’instinct de conservation, aussi spontanée que tel mouvement physique à l'heure de l’extrême danger, le geste, par exemple, avec lequel un homme en train de se noyer s'accroche à une épave. Nos sentiments ne meurent pas en nous sans avoir lutté pour l’existence avec tout ce qu'ils contiennent de sève intérieure. L’amour passionné pour Juliette vivait trop profondément dans le cœur du comte pour ne pas se débattre dans son agonie, et cet amour se révolta contre un jugement qui assimilait l'épouse infâme à la maîtresse, objet depuis tant d’années d’une si dévote ferveur. Poyanne se releva du divan; il passa les mains sur son visage, et il dit, à voix haute encore et d’un accent farouche : — « Non, non, cela, ce n'est pas vrai. » L’idée qu’il chassait ainsi loin de sa pensée presque sauvagement, c’était l’hypothèse, soudain entrevue dans un frisson d’horreur, que Juliette fût la maîtresse de Casal. Il lui suffit d'évoquer, dans l'éclair d’une seconde, cette vision de souillure pour que son âme se rejetât aussitôt en arrière, avec cette ardeur de négation devant les fautes de la femme, heureux privilège des hommes très chastes et très fidèles. Ce n’est pas d’avoir été trahis, c'est d’avoir trahi qui nous rend si prompts à soupçonner. La croyance du comte dans l’honneur de Mme de Tillières était absolue, parce que sa conduite à lui-même avait été irréprochable vis-à-vis d’elle, et qu’il la jugeait, involontairement, d’après lui. Cette foi profonde, il la retrouva intacte, malgré sa douleur, et il se tendit tout entier à ne pas admettre l’injurieuse, l’avilissante idée qui avait traversé son noble esprit. L’horloge intérieure de nos facultés est montée de telle sorte que le branle donné à une pièce se transmet aussitôt à toute la machine, et c’est ainsi que ce mouvement de sensibilité blessée réveilla, dans cet homme qui s'abandonnait, la force de vouloir : — « Voyons, » se dit-il, « il faut raisonner. » Et il se remit à marcher de long en large, mais, cette fois, en se contraignant à une analyse lucide, comme s’il se fût agi d’une de ces discussions parlementaires où il excellait. Chez le civilisé d'aujourd’hui, le métier reprend ses droits dans toutes les heures de crise, sitôt la première secousse subie et amortie. Un homme de lettres alors pense en homme de lettres, un acteur pense en acteur, et un debater comme l’était Henry de Poyanne, pense en debater, avec la rigueur d'une logique qui s'applique aux infiniment petits de la vie du cœur, comme elle faisait d’habitude aux données d'un problème de politique, et presque dans les mêmes termes. — « Oui, raisonnons, » se disait le comte, « et d’abord circonscrivons la question… Ainsi elle aurait vu ce Casal souvent, très souvent. D'Avançon m'a laissé entendre quotidiennement. N’exagère-t-il pas ? Que vaut son témoignage ? C’est un esprit judicieux, mais bien passionné… Soit. Cette passion même, dans l’espèce, est un argument pour sa thèse. S’il est venu ici dès ce matin, c’est qu’il a guetté mon arrivée ; donc il fallait qu'il fût très tourmenté… Admettons le fait et creusons-le : Juliette a vu Casal souvent depuis mon départ, lui qu'elle ne connaissait pas, il y a quelques semaines, — elle qui ouvre si difficilement sa porte, et cela, quand elle savait mon opinion sur cet homme… Il ne peut y avoir à cette conduite que deux raisons : ou bien il lui plaît… Pourquoi pas ? Il plaisait tant à cette pauvre Pauline… Ou bien elle s’ennuie, et elle reçoit qui la distrait. Après celui-ci, un autre, puis un autre. C’est un commencement de transformation de sa vie… Soit !… Voyons-y clair dans ces deux raisons » Telles étaient les phrases, suivies de vingt autres pareilles, par lesquelles cette intelligence, redevenue maîtresse d’elle-même, avait le courage de rédiger, si l’on peut dire, le dossier de la situation. Le cœur saignait, quoique le malheureux homme en eût, car l’une et l’autre de ces deux raisons sous-entendait toutes les angoisses supportées depuis tant de jours. Que Juliette se fût laissé prendre à quelque comédie de sentiment jouée par Casal ou qu’elle accueillît ce garçon par simple goût de se distraire, c’était le signe, dans les deux cas, d’une lassitude intime et profonde pour ce qui concernait sa liaison avec Henry. Et elle le comprenait si bien elle-même qu’elle s’était tue de ces visites. Cette explication de son silence parut évidente au comte. — « Elle a eu pitié de moi, » — songea-t-il ; et cette idée lui fut un martyre dans son martyre, comme pour tous ceux qui, sentant gronder en eux la passion, ont rencontré cette pitié-là. Un instinct les avertit que la haine, la perfidie, les égarements mêmes des abandons cruels, laissent encore, pour un amant, place à une espérance, — et la pitié, non. Une femme qui a voulu vous tuer tombera peut-être dans vos bras après vous avoir blessé d’un coup de couteau ; celle qui a été séduite par un rival insidieux vous reviendra folle de remords, et celle aussi qui aura cédé, loin de vous, à l’attrait du libertinage. Mais la maîtresse qui plaint dans son amant une souffrance d’amour qu’elle ne partage plus, l’amie désenchantée qui voudrait vous guérir doucement, comme elle s’est elle-même guérie, de la délicieuse fièvre de trop sentir, n’attendez plus que jamais celle-là se reprenne à vous aimer comme vous l’aimez. Fuyez cette affreuse bonté qui ne vous permet même pas de vous repaître de votre peine. Suppliez-la d’être cruelle, de vous chasser, de vous brutaliser jusqu’à la mort. Elle vous serait moins dure qu’en vous ménageant, avec cette câlinerie meurtrière dont chaque délicatesse vous prouve ce que vous avez perdu en perdant l’amour de cette créature si tendre. Les profondes amertumes de cette charité cruelle, Henry de Poyanne les goûta soudain en imagination, et elles lui firent si mal qu’il se dit : — « Tout plutôt que cela, fût-ce même une rupture. » A partir de cette minute il n’hésita plus, et, en arrivant rue Matignon, à deux heures, sa volonté de tout savoir était aussi entière que l’avait pu être celle d’entrer dans l’armée à l’époque de la guerre. Qu’allait-il apprendre ? Un frisson de mort le saisissait à la pensée que cette bouche tant aimée lui dirait peut-être : — « C’est vrai, je ne vous aime plus… » — Mais, à un certain degré de doute, la certitude, si horrible soit-elle, paraît préférable à cette nuit du cœur où l’on ignore tout de l’être que l’on adore, et la confidence de d’Avançon venait de porter du coup cet homme déjà malade à ce degré-là. Dans les quatre heures qui s’étaient écoulées entre les discours du diplomate et cette entrée dans le petit salon Louis XVI, il avait pu mesurer l’étendue de la plaie ouverte dans son âme. Et qu’elle était blessée aussi, l’âme de la femme à laquelle il allait montrer sa misère ; et pourquoi avait-il, à force de silence, laissé venir les choses au point où les explications ne font plus que montrer les fautes irréparables du passé ? Au moment où la porte s’ouvrait devant Henry, Mme de Tillières était assise sur une des deux profondes bergères, qui sait ? les mêmes peut-être dont la soie aujourd’hui joliment passée avait entendu les phrases de rupture échangées entre l’aïeule d’il y a cent ans et le cruel Alexandre de Tilly. Il n’y avait certes aucun rapport entre le noble Poyanne et le cynique séducteur des célèbres Mémoires. Mais, à coup sûr, si désespérée que fût alors la misérable amante de cet émule de Valmont, elle ne l’était pas plus que son arrière-petite-fille de 1881. Quoique le soleil du mois de mai remplît de sa gaie lumière et le ciel bleu aperçu par les portes-fenêtres et les grands arbres déjà verts du jardin, Juliette avait fait allumer du feu. Enveloppée d’une longue robe flottante et toute blanche, avec sa pâleur lassée, avec ses yeux battus d’insomnie, avec sa bouche contractée, on la devinait grelottante de ce froid intérieur qu’aucun printemps ne réchauffe. Le comte lui prit la main pour y mettre un b****r ; il sentit que cette petite main moite d’émotion tremblait dans la sienne. A retrouver ainsi, vaincue et brisée, celle qu’il venait interroger, quoiqu’il en eût, un peu comme un juge, cet homme si misérable oublia pour une minute ses propres peines. De voir consumés, tirés, comme fondus, les traits de ce visage trop aimé, lui serra le cœur. Un détail de physionomie acheva de le bouleverser en lui révélant le trouble de sa maîtresse : les yeux bleus de Juliette avaient leur regard noir des minutes où l’iris agrandi démesurément envahissait jusqu’au bord de la prunelle. Quel motif secret de souffrance torturait jusqu’au fond de l’âme cet être trop sensible ? Cette question, Poyanne se la posa involontairement, et il lui fut impossible de ne pas rattacher aussitôt cette visible souffrance aux sentiments d’un ordre inconnu que la dénonciation de d’Avançon lui avait montrés dans son amie de dix années. Quoique bien rapides, ces pensées altérèrent son visage, à son tour, et Mm® de Tillières, qui, dès l’entrée, l’avait deviné, elle aussi, rongé d’inquiétude, comprit qu’il venait lui demander une explication. Mais sur quoi ? Arrivé du matin, il ne pouvait pas avoir entendu parler des visites de Casal. D’ailleurs elle s’était fixée, dans son insomnie de la dernière nuit, à cette volonté définitive : elle les lui apprendrait, ces visites, dès cette première entrevue. Mais il fallait pour cela qu’il fût dans une situation d’esprit ouverte et facile, et il arrivait si évidemment tendu, si contracté. Sans doute la faute en était aux lettres reçues à Besançon. A peine si elle avait trouvé en elle, depuis ces huit jours, l’énergie de tracer quelques lignes sur ce même papier dont autrefois elle couvrait des pages et des pages… Tandis que ces idées se remuaient dans leur pensée à l’un et à l’autre, ils commençaient de se parler et ils échangeaient ces paroles de banalité qui ressemblent, dans les duels de conversation, aux petites passades par lesquelles les escrimeurs amusent leurs épées avant de s’engager à fond. Poyanne s’était assis, et, après quelques demandes affectueuses, tous les deux prononçaient, coupées par des silences, des phrases comme celles-ci : —- « Je suis content, » disait-il, « que la santé de Mme de Nançay ne vous ait donné aucun souci… Mais avec ce beau temps… » — « Oui, » répondit-elle, « pour une fois nous avons eu un vrai mois d’avril. » — « Et le ménage de Mme de Candale ? » — « Je vous remercie, il va beaucoup mieux. Elle s’est tant intéressée à votre campagne !… » — « Où j’ai complètement échoué. » — « Vous compenserez cela par un triomphe à la Chambre. » Mon Dieu ! que la vieille mère et la jeune comtesse, que le printemps et le Parlement étaient loin de leur commune préoccupation ! Et que c’est une chose amère, quand elle n’est pas délicieuse, que ces entrevues après une longue absence, entre deux êtres qui ne peuvent ni éviter de s’expliquer ni le supporter ; et ils reculent, reculent encore l’instant où il leur faudra recevoir et enfoncer dans le cœur saignant l’un de l’autre la pointe aiguë de la vérité ! Puis cette attente même devient intolérable et l’on se décide à parler, comme fit Juliette avec un frémissement de tout son être. Elle prit la main de Poyanne. Simplement, mais avec un sourire forcé et un regard presque suppliant, elle lui dit : — « Vous êtes triste, Henry, je le vois. Vous m’en voulez de ce que je vous ai écrit, ces derniers jours, d'une manière bien hâtive… Mais si vous saviez comme j’ai été souffrante, comme je le suis encore, vous me pardonneriez… Vous n’augmenteriez pas mon malaise par la vue du vôtre… Faut-il vous répéter que je n’ai jamais pu, que je ne peux pas vous supporter malheureux ?… »
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