La suite de Julian n’était pas une chambre, c’était une forteresse de verre fumé et de marbre noir. L’air y était maintenu à une température précise de 19°C, une fraîcheur chirurgicale qui contrastait avec la chaleur fiévreuse qui émanait du corps de Julian, juste derrière Elora.
Léo dormait au centre de l’immense lit, un îlot d'innocence au milieu d'un océan de draps en coton égyptien à mille fils. Le silence n'était rompu que par le ronronnement imperceptible de la filtration d'air et le souffle court d'Elora.
— Tu m’as menti pendant cinq ans, Julian, murmura-t-elle, ses yeux fixés sur le reflet de l'homme dans la baie vitrée. Tu m’as laissée croire que tu me détestais assez pour me voir mourir de faim.
Julian fit un pas de plus. L'odeur de son propre corps — un mélange de sueur froide, de savon à barbe coûteux et de ce musc boisé qui lui était propre — enveloppa Elora. Il posa ses mains sur les épaules de la jeune femme. Ses doigts étaient calleux, vestige d'une jeunesse passée à se battre pour chaque centime avant de régner sur l'or.
— Je préférais que tu me haïsses vivante plutôt que de t’aimer morte, Elora. Silas me suivait. Chaque lettre que tu m'envoyais au début... il les lisait avant moi. Il a posté des hommes devant ton appartement à Londres pendant des mois.
Il fit glisser ses mains le long de ses bras, un contact électrique qui fit tressaillir la soie fine de sa nuisette.
— Quand j’ai appris pour Léo, il y a trois jours... le monde a basculé. J'ai réalisé que mon silence ne vous avait pas protégés. Il vous avait seulement isolés.
Elora se retourna brusquement dans ses bras. Sa poitrine frôla le torse nu de Julian, sentant la cicatrice fine qui barrait ses abdominaux — un souvenir d'une tentative d'assassinat orchestrée par Silas des années plus tôt. Elle leva la main, ses doigts effleurant la mâchoire carrée, couverte d'une barbe de deux jours qui piquait sa peau sensible.
— Pourquoi maintenant, Julian ? Pourquoi ce dîner ? Pourquoi cette cruauté ce soir ?
— Parce que je suis un lâche, Elora ! rugit-il à voix basse, ses yeux bleus brûlant d'une lueur sauvage. Je ne savais pas comment te dire que je n'ai jamais cessé d'être obsédé par toi. La colère était la seule chose qui m'empêchait de tomber à genoux et de te supplier de revenir.
La tension dans la pièce devint presque physique, une corde de violon tendue jusqu'au point de rupture. Julian saisit le visage d'Elora entre ses paumes massives. Son pouce caressa sa lèvre inférieure, l'incitant à s'entrouvrir.
— Silas veut le sang. Il veut que je sacrifie l'un de vous pour sauver l'autre. Mais il a oublié une chose fondamentale...
Il se pencha, son souffle chaud ricochant contre l'oreille d'Elora, provoquant un frisson v*****t qui descendit le long de sa colonne vertébrale.
— ... je ne suis plus le petit neveu qu'il peut manipuler. Je suis le monstre qu'il a lui-même créé. Et un monstre ne partage jamais sa proie.
Soudain, le téléphone de Julian, posé sur la table de nuit en obsidienne, s'alluma. Une notification de sécurité rouge vif clignotait.
« Brèche détectée - Périmètre Ouest - Capteur 04. »
Julian se figea. Sa tendresse disparut, remplacée par une efficacité glaciale. Il se dirigea vers un panneau dissimulé derrière un tableau de maître et pressa son pouce contre un lecteur biométrique. Un tiroir secret s'ouvrit, révélant deux armes de poing et une tablette affichant les caméras de surveillance.
— Regarde, murmura-t-il en lui tendant l'écran.
Elora s'approcha. Sur l'image en noir et blanc, une silhouette familière marchait tranquillement dans l'allée des cyprès, ignorant les lasers de sécurité. L'homme leva la tête vers la caméra et sourit. C'était Silas. Mais il ne portait pas d'arme. Il tenait une simple tablette numérique.
— Il ne vient pas pour nous tuer, Julian, comprit Elora en voyant l'expression de Silas. Il vient pour nous racheter.
Sur l'écran, Silas traça quelques mots sur sa propre tablette pour que la caméra les capture : « 08:00 - Fusion ou Destruction. Choisissez votre camp. »
Julian serra le poing, ses jointures blanchissant.
— Il a lancé une OPA hostile sur tes entreprises à Londres au moment même où nous parlons, Elora. À l'aube, si nous ne signons pas l'accord de fusion qu'il a préparé, Astra Group et Valerius Corp feront faillite simultanément. Il a racheté nos dettes par des sociétés écrans.
— Il nous reste quatre heures, dit Elora, ses yeux gris brillant d'une détermination nouvelle. Quatre heures pour faire ce que nous aurions dû faire il y a cinq ans.
— Et quoi donc ?
— Unir nos forces. Pas seulement nos cœurs, Julian. Nos secrets. J'ai accès au serveur central de la banque suisse que Silas utilise pour blanchir l'argent des Thorne. Si tu me donnes ton code de cryptage de niveau 5, je peux vider ses comptes avant que le soleil ne se lève.
Julian la regarda, un mélange d'admiration et de crainte dans les yeux.
— Tu me demanderais de te donner les clés de mon royaume ?
— Je te demande de me faire confiance, Julian. Pour Léo. Pour nous.
Il resta silencieux, le regard dérivant vers l'enfant endormi, puis vers la femme magnifique et redoutable en face de lui. Lentement, il prit sa main et la guida vers le clavier numérique.
— Mon code n'a jamais changé, Elora. C'est la date de notre première rencontre.
La vulnérabilité de cet aveu toucha Elora plus que n'importe quelle menace. Elle commença à taper, ses doigts volant sur l'écran, lançant la contre-attaque qui allait soit les sauver, soit les précipiter dans l'abîme.