Chapitre 2

1940 Mots
2 En septembre 1780, Anna s’est présentée chez son dernier employeur, Tschudi, médecin et juge à Glaris. Autrefois, elle avait travaillé déjà dans le pays glaronais, en était repartie, y était revenue, changeant plusieurs fois de patron, une piste embrouillée. Tantôt ici, tantôt là. Et cela à un âge où les autres se sont fixées depuis longtemps. Aucune autre femme ne se conduit ainsi. Pas celles de son état du moins. Dépasser la loi des pierres qui gisent où elles sont tombées. Elle aurait dû rester à Sennwald, dit la famille. Il faut rester chez soi. Celui qui quitte n’est plus de nulle part. Il en est seul responsable. Quarante ans, davantage même, et toujours ce désir de changer. De chercher un autre coin, une place sous un toit étranger, auprès d’un nouveau foyer. Elle tire la sonnette, renverse la tête et lève les yeux vers la façade. Une maison de maître glaronaise dans l’ancien style : cinq étages, pignon abrupt, une tourelle surmonte l’escalier. Massive, agressive, un petit château. Il faut que les maisons soient lourdes si elles veulent perdurer entre les parois de rochers. Elle aurait volontiers servi dans une maison de maître nouveau style au pignon chantourné, aux façades à colonnade, au jardin orné de plates-b****s miniatures et de labyrinthes, la maison « Du Pré » par exemple, habitée désormais par Blumer, l’industriel. Mais la maison devant laquelle elle se tient est digne d’elle aussi. C’est une question d’honneur professionnel quand on a gravi l’une après l’autre les marches du service et qu’on peut présenter des certificats des meilleures maisons. Elle a débuté à quatorze ans, domestique de campagne à Meyenfeldt, dans une exploitation où les chambres étaient petites et sales, où il y avait à peine plus à se mettre sous la dent qu’à la maison, d’où elle a dû s’enfuir pour ne pas mourir de faim. Chez l’armurier de Sax, il y avait nettement plus d’agrément, sans quoi elle n’y serait pas restée six ans, mais c’était un ménage simple tout de même, comparé à la cure de Sennwald. On lui avait envié son emploi à la cure, les gens avaient été assez naïfs, et elle de même, pour croire que cette construction paysanne en bois était distinguée ; ce qu’était vraiment la distinction, elle ne l’avait appris que dans le canton de Glaris, dans la maison Zwicki à Mollis. La maison Zwicki, un emploi pour la vie comme en rêvent toutes les domestiques qui ont dû se faire à l’idée de ne pas se marier. Une maison confortable, un train de vie généreux, des patrons aimables. Mais ce ne fut pas un emploi pour la vie. La vie l’avait rattrapée, secouée, entraînée plus loin. Se fixer. Une fois pour toutes. Cela lui avait été refusé jusque-là. Où qu’elle arrivât, l’eau se troublait comme si on y avait jeté un caillou. Les Tschudi seraient ses huitièmes ou neuvièmes patrons, sans compter les emplois intermédiaires chez le filateur de Saint-Gall et chez le relieur de Glaris. Au cas où on l’engagerait. Mais elle n’en doutait pas. On peut en effet lire sur les traits d’une domestique si elle connaît son métier ou non. Celui qui connaît les gens le voit. Celui qui ne les connaît pas ne mérite pas non plus une bonne servante. Elle passe la main sur la poignée, le jaune du laiton est terne, les ferrures aussi sont à peine propres. Si elle prend la maison en main, tout aura un autre éclat ! L’escalier de molasse aussi est taché, griffé par les nettoyages. Sans doute une de ces jeunes domestiques incompétentes l’a-t-elle frotté avec du tuf, ce produit de paysan. Elle-même recourait encore à ces méthodes dépassées quand elle servait chez le pasteur de Sennwald ; chez Zwicki elle a pu parfaire ses connaissances. Voici que des pas s’approchent. Elle ajuste sa coiffe, met de l’ordre dans ses jupes du dimanche. Une vieille femme lui fait grimper l’escalier, Anna respire l’odeur forte des médicaments, un air familier, l’air de la maison Zwicki ; après la mort du père, Melchior avait ouvert un cabinet médical au rez-de-chaussée. La salle de séjour est vaste, claire, mais les fenêtres, obscurcies, bien qu’il fasse clair dehors, par la masse noire dangereusement proche des rochers, effraient Anna. Au plafond, une allégorie des quatre saisons en stuc. Le canapé et les chaises aux pieds cambrés sont couverts d’un tissu à fleurs ; il y a une grande glace au cadre doré, un poêle de faïence surmonté d’une coupole dont les carreaux présentent des scènes campagnardes. Un dressoir porte des étains, des distinctions en argent. Cet inventaire instantané qu’elle établit avec l’aisance de ceux qui ont souvent affaire dans des maisons étrangères l’emplit de satisfaction. Elle ne veut pas tomber en dessous d’un certain seuil de confort. On a sa fierté. Ils ne s’en doutent guère, les maîtres, que leurs maisons appartiennent dans le fond aux domestiques, et aux chats. Il s’y tisse des relations entre les parois et les meubles. Elles auraient l’air de toiles d’araignées, si on les voyait. La maîtresse de maison, assise près de la fenêtre, dépose ses fils colorés, ses aiguilles, le tambour à broder et s’approche de la domestique. Bonjour Madame, je suis Anna Göldin. Steinmüller, le serrurier qui lui a parlé ce matin de la place libre, sait qu’Elsbeth Tschudi va sur ses trente ans, qu’elle a cinq enfants ; ils sont vaguement parents. Il a vanté sa peau, les traits de son visage ; il dit qu’elle est blanche, fine, transparente comme une porcelaine anglaise qu’on lève vers la lumière. Curieuse comparaison. Qu’on ne la fasse pas rire. Ce pli près de la bouche, ces fines rides au-dessus des sourcils auraient-ils échappé à ses yeux clignants, abîmés par le feu de la forge Certes, la lumière, ici, est impitoyable les jours de foehn. Elle dévoile tout avec une précision chirurgicale. Et voici que le maître quitte son cabinet, il voudrait savoir qui on accueille dans la maison. Bonjour Monsieur le Docteur et Juge au Conseil des Cinq. Elle connaît la multiplicité des titres glaronais, un bouquet de plumes de paon ramenées du service étranger, acquises par héritage, par achat, par le sort, et dont tous ceux qui se tiennent en bonne estime aiment à garnir abondamment leur chapeau : Mon lieutenant. Commandant, Juge régulier, Juge au Conseil des Cinq, Juge au Conseil des Neuf, Conseiller, Banneret, Trésorier… Plus tard, quand de vilains bruits courront déjà à son sujet, on dira d’elle qu’elle « n’est pas un être inculte ». Belle femme, se dit le docteur Tschudi, pas une de ces créatures aux bras squelettiques comme la précédente dont on ne pouvait presque pas exiger qu’elle porte une marmite d’eau. Elle n’est plus toute jeune. Mais ne montre aucun signe annonciateur du temps où il faudra tenir compte de son âge. Quel âge avez-vous ? Je vais sur mes quarante ans. Les années qui, comme une mauvaise herbe, débordent ce chiffre, elle les tait. C’est une affaire privée. Elle sait qu’elle fait plus jeune. Il n’y a pas de fil d’argent mêlé aux boucles sombres qui jaillissent d’en dessous la coiffe. Celui qui doit sans cesse secouer la poussière de ses souliers, celui-là reste jeune. Celui qui se fixe, se fige. Pour la force et la mobilité, elle peut se mesurer à n’importe quelle jeune. Depuis quelque temps, le docteur s’est plongé dans les fragments de physiognomonie de Lavater : silhouette pleine mais bien découplée, le cou est souple, les yeux gris mobiles manifestent un esprit flexible. Le nez puissant mais fin à la racine devrait impliquer de l’indépendance, le menton également exprime cette sorte d’autonomie, cependant que l’ellipse du visage promet harmonie et équanimité. Elle est incontestablement en bonne santé. La peau claire, nette, le manifeste, et le teint rouge des pommettes dévoile une bonne digestion et une forte irrigation sanguine. Une personne propre et digne de confiance. Meilleure que cette demi-portion de Stini, la précédente. Ne vient-il pas de lire un écrit inquiétant de son collègue Frédéric-Benjamin Osiander, au sujet des tendances incendiaires des jeunes servantes ? Le goût du feu, la pyromanie sont liés au statut hématologique des personnes du s**e. La gent féminine, durant son développement, est en proie à une veinosité excessive ; l’accumulation veineuse dans la région des nerfs optiques engendre une avidité de lumière… des théories étayées sur des exemples tirés du proche voisinage. Une jeune fille de seize ans ne vient-elle pas, à Naefels, de bouter le feu à la maison de ses patrons sans qu’il y ait eu la moindre dispute… Une domestique sur qui on peut compter, se dit Madame Tschudi. Expérimentée, familiarisée avec toutes les tâches de la maison, on doit pouvoir la laisser s’organiser à sa guise. Mais voilà justement une idée inquiétante. De par sa seule taille, cette femme occupe deux fois plus de place qu’elle-même. Bon, avec la toute jeune elle n’a pas eu de chance, avec Stini la docile, la craintive. Les enfants lui dansaient sur le ventre et tout à coup, hier, elle en a eu assez et a filé. Alors qu’on avait lancé des invitations. On ne peut pas renvoyer le Lieutenant Becker, le Landammann émérite Heer, ou Zwicki le banneret. Ce ne serait pas convenable, le bruit s’en répandrait dans la ville comme un feu par temps de foehn. On dit déjà qu’aucune domestique ne tient chez elle plus de huit jours. Celle-ci a l’air d’être capable de servir un repas pour douze avec calme et en un temps record… Quand même, elle est indécise. Peut-être est-ce l’attitude de cette Göldin, elle n’a rien de soumis. Elle en a connu d’autres qui suppliaient en se tordant les mains qu’on veuille bien les engager. Celle-ci se tient droite, soutient son regard. Tout bien réfléchi, il y a trop d’orgueil dans les vêtements de cette péronnelle. Madame Tschudi examine la robe de Göldin. Une couleur à la mode ! Seule la femme du lieutenant Marti en porte de pareilles ; on dit que ce violet étincelant qui tire sur le brun est la dernière mode de Paris. Récemment au thé, ces dames avaient déjà constaté qu’il faut y regarder à deux fois, de nos jours, pour distinguer une maîtresse de maison d’une servante. Et ce ruban de soie autour du cou, quelle folie. On dit qu’il fait paraître plus blanche la peau du cou. Anna rencontre le regard qui la jauge. Où étiez-vous employée ? demande précipitamment la femme. Ici et là. Chez un filateur à Saint-Gall, puis à la cure de Sennwald… Et à Glaris ? demande le docteur. En dernier lieu chez un relieur. Précédemment dans une cure. Où ça ? A Mollis. Elle sent son regard pensif, rougit, explique en bégayant: le pasteur est mort au cours de ma quatrième année de service, je suis restée auprès de sa veuve, auprès des enfants qui grandissaient, l’un des jeunes maîtres s’est fait médecin… Seraient-ce les Zwicki de la Kreuzgasse ? Oui, c’est eux. Curieux qu’elle mentionne les Zwicki parmi les viennent ensuite. Tonneau de pipe, c’est une recommandation ça ! Avoir servi chez Zwicki-Zwicki, la famille la plus riche du pays, à ce qu’on dit ; une maison seigneuriale dont le train généreux et l’hospitalité sont célèbres à la ronde ! Une référence, pour tous ceux qui fréquentent cette maison. Et elle mentionne cet emploi en passant. Aurait-on été mécontent d’elle ? Avez-vous un certificat des Zwicki ? Elle extrait un papier de son réticule et le lui tend. C’est un certificat signé de la main de Dorothée Zwicki-Zwicki, veuve de feu Johann Heinrich, ancien pasteur de Bilten. Elle recommande chaleureusement la servante, regrette son départ subit ; ses vœux de bonheur l’accompagnent. Si elle avait été assez bonne pour les Zwicki, elle le serait pour lui. D’autant plus qu’elle avait dû apprendre chez eux à faire une cuisine raffinée, hypothèse que corroboraient sa taille ronde, ses joues rouges et cet air de propreté et de joie de vivre dans ses yeux. Faisiez-vous la cuisine chez les Zwicki ? A leur satisfaction, je crois pouvoir le dire. Quelle économie de mots. Rien du déluge verbal fait de promesses et de serments qu’il subit d’ordinaire de la part de personnes du s**e qui sollicitent un service. Eh bien, qu’elle reste donc… A quoi bon tergiverser, il fallait qu’il retourne à sa consultation. Peut-être que j’ai aussi mon mot à dire ? fait remarquer la femme. Son sourire se fige. Il avait pensé qu’il y avait urgence… on plumait déjà les poulets derrière la maison, dans quelques heures les invités allaient arriver… La femme lui fait signe d’arrêter, joue avec l’attache de sa coiffe. Mais oui, je suis d’accord.
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