Chapitre 6

1503 Mots
6 En automne, quand le foehn envahit la vallée et durcit les grains laiteux des épis de maïs, on voit les dos des enfants penchés entre les lignes. Les cailloux qu’Anna, ses frères et ses sœurs ramassent dans le champ, Adrien Göldin les empile en murs secs ; ils valent mieux que les palissades de bois qui versent sous le poids de la neige et pourrissent durant les étés pluvieux. Les voisins aussi empilent les pierres. Aussi loin que porte le regard, toute la pente est couverte de ceintures de pierres, parcelle après parcelle, jusqu’au pied de la montagne. Adrien n’a pas fini son mur que le bailli le fait appeler. Il faut venir à Forsteck pour canaliser une source. Le père renâcle. Il doit abattre des poiriers qui se trouvent sur le tracé du mur. En outre, il est sacristain. Les arbres ne s’en iront pas. Et il sera assez tôt, samedi, pour déplacer les bancs, rétorque le domestique du château. Chaque sujet doit trois jours de corvée à l’autorité, et personne ne peut s’y soustraire. Les jours comme la balle s’envolent à tout vent. Ils ont deux faces, comme les cartes à jouer. Au dos, le signe des puissances qu’on ne comprend pas. La mort, cette vieille bouffonne. La vérole. La dysenterie. Le seigneur, à Forsteck. Les incendies, la peste bovine. D’en haut les rochers, d’en bas le Rhin. Pendant la fonte des neiges et durant les tempêtes d’automne, le Rhin est imprévisible ; quand les eaux montent le sacristain doit sonner les cloches. A ce signe, tous les hommes abandonnent leur travail et se hâtent à travers champs et marécages. Rassemblement près du barrage. On répartit les hommes de Sennwald en équipes. Chacun doit mettre la main à la pâte. Ordre du bailli. Les réfractaires sont déportés à Zurich. Passe-moi la fourche, dit la mère à Adrien, je finirai de sortir le f****r. Celui qui est en retard au barrage paie six batz d’amende. Adrien jette la fourche, va prendre ses bottes dans la grange. Voilà qu’il n’a pris ni à manger ni à boire, se lamente la mère. Quel fend-l’air ! Elle va cuire la nourriture pour les cochons, sortir le f****r. Puis elle descendra vers le Rhin avec le repas ; elle emmènera les deux petites, et Catherine l’aînée, veillera au grain pendant ce temps. A travers prés on approche de la plaine. L’herbe mouille les orteils dans les sabots. Le sol est froid à l’ombre de la montagne. Le givre mord les mottes et les croûtes. Un ruisseau coule derrière les aulnes. Anna y découvre un poisson couvert de petits points. Ce sont des truites, dit la mère. Elles appartiennent au bailli. Le ruisseau est à ban. Est-ce que tout est au bailli ? demande Anna. De l’autre côté, là-bas, – la mère désigne l’autre berge du fleuve, l’Autriche, les montagnes qui semblent artificielles derrière les bancs de brume – ce n’est pas à lui. Et à qui est-ce ? A un autre seigneur. Non, ne traversons pas les marais, ils sont traîtres, gargouillent, aspirent. La mère préfère traverser la forêt près de Salez. Elle aussi, du reste, est inquiétante, pleine de rochers et d’ombres. La mère serre son fichu sur ses épaules, prend les fillettes par la main. On est saisi de vertige quand on lève les yeux le long des troncs jusqu’aux Kreuzberge, les nuages passent comme à travers les dents d’un peigne géant, on tomberait presque ; de temps en temps des cailloux roulent et viennent s’arrêter entre hêtres et sapins. Dans les clairières, des troncs sont empilés sur des chars ; le barrage dévore du bois. Arrivée près du fleuve, Anna fixe les eaux vertes et tourbillonnantes. Pendant la nuit, le Rhin a emporté le barrage de Krumm, et tous les hommes du village, y compris le bailli et ses valets, ne parviennent pas à le maîtriser. Viens Anni. Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? Vois là-bas, ton papa. Les hommes enfoncent les pilotis dans la vase, ils bourrent les interstices de sable et de gravier. Le chef du barrage veille à ce qu’on ne s’écarte pas de la ligne convenue. Il ne faudrait pas que quelqu’un gagne du terrain sur le Rhin sans quoi des dissensions pourraient à nouveau se produire, comme celles qui récemment avaient opposé les autorités autrichiennes à ceux de Sennwald : vous rejetez de force le Rhin sur les prés des Baux ! avaient-elles écrit. Le soir, le père était rentré épuisé. Il avait soulevé Anna dans ses bras, l’avait fait tourner en disant : bonne fille, tu as fait tout ce chemin pour ton papa. Il ne le dit qu’à elle alors que Barbara, la petite sœur, était venue aussi. Anna, le b****r mouillé de son père sur le nez, observe de tout près les ombres noires des éteules sur sa joue : on dirait le pré des pentes nord d’une montagne. Le père avait terminé son mur. Vu de loin, on aurait dit un serpent qui chemine dans l’herbe, moucheté de gris avec, de loin en loin, des écailles de pierre proéminentes. Les voisins aussi avaient fait des murs. Les pentes s’offraient aux vents de novembre, b****s étroites des champs, prés plantés d’arbres fruitiers rabougris. Le ciel était bas, la campagne attendait la neige. Pendant la belle saison, la maison avait paru immense à Anna, avec ses larges pans ouverts comme des ailes relevées à l’extrémité pour enserrer aussi la grange et l’écurie. Son soubassement était blanchi à la chaux, les parois faites de bois noirci. Les petites fenêtres s’alignaient sur trois rangs ; les volets comme en Appenzell étaient faits d’une seule pièce logée dans un renfoncement sous la fenêtre. En hiver, quand il s’agissait de garder la chaleur à l’intérieur, la maison avait l’air sans fenêtres, comme si ses yeux étaient tournés au-dedans. Quand la neige et le froid survenaient, elle enfonçait sa tête dans ses épaules. A l’intérieur aussi, elle rétrécissait, se concentrait autour de la seule pièce chauffée. Le père, comme tous les pauvres gens, avait pris du bétail grison à l’engrais pour les mois d’hiver, pour pouvoir payer ses redevances à la Saint-Georges. Quand les réserves s’épuisaient il fallait acheter du foin au prix exorbitant qu’il coûtait au printemps ; on aurait affamé les humains avant le bétail. La famille se partageait les maigres ressources : pommes de terre, poires séchées, farine de maïs ; et en plat principal, le lait et le caillé. En hiver, la mère gagnait quelques sous en filant. Ses lamentations permanentes accompagnaient le bruit du rouet. L’été aussi elle récriminait toujours, mais ses chapelets d’aigreurs s’envolaient à l’air libre comme une bouffée de fumée. Maintenant tout restait suspendu et épaississait l’air de la cuisine. Le père par contre restait mobile même l’hiver. L’après-midi il s’occupait parfois de l’église, mais ses fonctions de sacristain étaient modestes : l’église n’était utilisée que le dimanche et le mercredi en raison de la prière du soir. Au retour, il s’arrêtait volontiers chez des parents qui tenaient un débit de boissons distillées. Parfois, l’alcool lui montait à la tête, mais il ne devenait jamais belliqueux. Quand il rentrait chargé, il essayait de séduire la mère toujours assise à son rouet. Il avait pour cela un talent consommé et Anna qui ne parvenait pas à s’endormir écoutait fascinée. On laissait ouverte une trappe qui donnait dans sa chambre pour la chauffer un peu, et par ce trou elle pouvait observer la pièce du bas. Le père attrapait la mère par la taille mais elle se secouait, soufflait, le poil dressé comme une chatte qu’on aurait caressée à rebours. A peine avait-elle repris son souffle qu’elle lui savonnait la tête : comment pouvait-il songer à faire le beau et roucouler quand ils étaient dans les dettes jusqu’au cou et que sûrement il ne serait pas réélu sacristain la prochaine fois, ne savait-il donc pas ce que racontaient les gens au sujet de sa frivolité et de ses négligences ? Le père rit : Que m’importent les ragots des gens ! Et après une pause, quand le rouet se fut remis à tourner, il ajouta qu’ils pourraient émigrer, comme les ancêtres du côté de sa mère qui en 12 avaient quitté Sennwald pour la Prusse, mais il fallait aller plus loin, en Terre-Neuve par exemple, ou en Caroline, en Pennsylvanie, en Virginie ! A l’ouïe de ces noms aventureux, les yeux et la bouche d’Anna s’arrondirent. Mais la mère répliqua sèchement : Tais-toi, ce ne sont que des sottises. Quitter cette monotonie, cette roue qui grimpe pour retomber, tombe pour remonter, assiduité sans but. Tu es comme ton père, Anna, présente et absente à la fois. Je ne comprends pas, maman. Tu es différente. Tu voudrais t’échapper. Comment te l’expliquer mieux ? Tu es une rêveuse. La vie, tu verras, te remettra les pieds sur terre. Les pieds sur terre, solidement plantés sur le parquet des Tschudi ; aux mains aussi on peut faire confiance, elles font ce qui convient, elles sont précises et sûres. Pendant qu’elles essuient, lavent, polissent le laiton, me tirer en douce, percer la membrane. Sans baume, sans baume magique, Steinmüller. Vieilleries que cela. Ça n’existe que dans les manuels de sorcellerie que vous vous faites refiler au marché. Quitter la trace : la trace des pauvres, des domestiques, des célibataires. Sois droite et soumise, Anni, écoute le Seigneur, obéis-lui, ne t’écarte pas de ses voies. Se libérer de soi-même, papillon, éclair bleu qui s’échappe à minuit du calice entrouvert d’une tulipe, feu follet. S’envoler. Car les pieds, aussi loin qu’ils te portent, se meuvent toujours à la surface de ce monde. Et il leur appartient, Anni. Il est arpenté, réparti, vendu, construit ; ces forêts et ces champs sont attribués. Depuis toujours.
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