3.

2384 Mots
3.Quand la Périne revint à elle, elle ne sut si son âme habitait encore son corps, où si elle n’était plus qu’un esprit. Ses yeux s’ouvraient au milieu d’un site désolé et sinistre, et elle se trouvait assise sur un tronc d’arbre. Où était-elle ? elle n’aurait pu le dire. Que s’était-il passé ? mystère encore. La nuit l’enveloppait, une nuit sombre et froide. Au-dessus de sa tête, le vent chassait des nuages noirs et tourmentés. Elle murmura : — J’ai froid. Alors une voix lui répondit : — Tu n’auras plus froid tout à l’heure. Et la Périne vit auprès d’elle la vieille sorcière qui lui avait promis son secours. Un nom jaillit de ses lèvres : — Fleur-d’Amour ! — Oui, dit la sorcière, c’est pour lui que nous allons au sabbat. — Ah ! fit encore la Périne, qui se souvint. Et de nouveau elle regarda autour d’elle. En quel lieu du monde les esprits infernaux l’avaient-ils transportée ? — Où suis-je ? demanda-t-elle à la sorcière. — Sur le chemin du sabbat. — Loin de Paris ? — A mille lieues… — O mon Dieu ! dit alors la ribaude éperdue, mais nous arriverons trop tard. — Tu crois ? — Fleur-d’Amour est peut-être déjà mort ? reprit la Périne avec angoisse. — Non, dit la sorcière, ne crains rien. Alors elle ouvrit son manteau, une guenille qui la couvrait des pieds à la tête, et la Périne vit qu’en dessous elle n’avait pas d’autre vêtement. La sorcière était toute nue. Seulement elle avait caché sous ce manteau un balai, qu’elle passa entre ses jambes. — Voilà notre cheval, dit-elle. Prend ma main, il nous portera toutes les deux. La Périne continuait à se demander si elle était le jouet d’un rêve ou si elle était éveillée. — Est-ce seulement mon esprit qui voyage ? demanda-t-elle. — Non, répondit la sorcière, c’est ton corps. Tu n’as que cela à vendre, car ton âme est à nous depuis longtemps. — Mon corps est à Fleur-d’Amour, murmura la Périne. — Et à messire François Cornebut aussi, dit la sorcière. La Périne eut un gémissement sourd. — Satan aime les belles femmes, dit encore la sorcière, et si tu lui plais, il t’accordera la vie de Fleur-d’Amour. La Périne eut un geste d’effroi. — Bah ! reprit la sorcière, crois-tu que Satan ne vaille pas le bourreau ? La ribaude tressaillit. — Tu voulais te donner au bourreau, tu peux bien aimer Satan une heure pour racheter la vie de Fleur-d’Amour. Allons, viens ! Et la sorcière, à cheval sur son balai, se mit en route, entraînant la ribaude après elle. Et la Périne marchait, haletante, emportée dans une sorte de tourbillon. A cheval sur son balai, l’horrible vieille semblait traverser l’espace avec la vitesse du vent ; mais, chose plus étrange encore, la Périne, qui n’avait pas de balai, allait aussi vite qu’elle. Ses pieds saignaient ; la bise soulevait de ses âpres caresses sa chevelure dénouée ; elle avait sur les épaules comme un manteau de glace, mais au cœur une chaleur d’enfer, et parfois il lui semblait que sa tête allait éclater comme un de ces vases de terre cuite dans lesquels les Espagnols mettaient de la poudre et un boulet de canon. Où était-elle ? Elle ne le savait pas. Le chemin qu’elle suivait courait désert, dans un vallon sombre, de toutes parts dominé par des collines sans végétation. C’était la nuit avec ses horreurs, sa solitude noire de mystères. Depuis quand marchait-elle ? Elle n’aurait pu le dire. Et la vieille l’entraînait toujours, disant : — Viens, viens, nous allons être en retard ! Tout à coup le chemin fit un brusque détour, comme s’il eût voulu s’enfoncer dans les profondeurs caverneuses d’une des collines. Une ombre s’agita derrière un buisson. Etait-ce un démon ? était-ce un homme ? La sorcière s’arrêta. Alors l’ombre se mit en marche et vint à sa rencontre. La Périne tremblait de tous ses membres. Cependant elle regarda cette ombre et lui trouva forme humaine, bien qu’elle eût la conviction que c’était un démon. Et l’ombre s’approchant encore : — Vous êtes en retard, dit-elle. — La fête infernale est donc commencée ? demanda la sorcière. — Non, répondit le démon, mais le maître s’impatiente, il est amoureux. — Tu vois, dit la sorcière en souriant d’un mauvais rire. La ribaude frissonna. En ce moment un rayon de lune glissa entre deux nuages et éclaira le nouveau venu. Il était comme son maître Satan, vêtu de rouge, mais il ne portait pas de masque sur son visage. La Périne l’aperçut distinctement l’espace d’une seconde. C’était un jeune homme, — un jeune homme qu’elle avait déjà vu quelque part, — peut-être bien dans la taverne de l’Ecu rogné. Puis le rayon de lune disparut de nouveau derrière les nuages et tout rentra dans les ténèbres. — En route, en route ! dit la sorcière. La course fantastique recommença, le jeune homme vêtu de rouge devançant les deux femmes. Le vallon sauvage où ne poussait pas un brin d’herbe allait toujours se rétrécissant. Si vite qu’elle courût, entraînée par la sorcière, la Périne regardait parfois autour d’elle, et il lui semblait qu’à droite et à gauche, dans les ténèbres, se dressaient des arbres sans branches, et que des corps se balançaient en haut de ces arbres. La sorcière lui dit : — Ce sont des potences ! Allons vite, si tu veux que Satan ne permette pas qu’on en fasse autant de ton bien-aimé Fleur-d’Amour. Et la Périne courait éperdue, les pieds en sang, la sueur au front, l’angoisse au cœur. Le vallon fit encore un brusque détour. Alors la Périne aperçut une lueur rouge dans le lointain. — Nous arrivons ! cria le jeune homme qui courait en avant. Et à mesure que la Périne approchait, la lueur grandissait et prenait les proportions d’un incendie, et le vallon si étroit naguère s’élargissait peu à peu. Tout à coup les collines hérissées de pendus s’abaissèrent brusquement, et bientôt la ribaude se trouva au milieu d’une sorte de carrefour entouré de grands arbres. Au milieu flambait un brasier immense. Autour du brasier s’enroulait une guirlande de démons et de femmes nues qui dansaient en chantant dans un langage bizarre des paroles incompréhensibles. Debout, au milieu des flammes qui semblaient être son élément, l’homme rouge au masque noir présidait à cette orgie nocturne. Et la sorcière entraîna la Périne jusqu’au bord du cercle infernal. Et la Périne entendit des rires obscènes, des baisers bruyants, et elle vit une étrange farandole d’hommes et de femmes sur la chair nue desquels le brasier répandait sa rouge clarté. Etaient-ce des hommes ou des femmes, ou bien des démons empruntant forme humaine pour se livrer à leurs horribles ébats ? La Périne ne le savait pas. Le maître, celui que la sorcière appelait Satan, et qui paraissait vivre dans le feu aussi à l’aise qu’un oiseau dans le bleu du ciel, prit alors à sa ceinture un sifflet d’argent, et souffla dedans par trois fois. Soudain les danses cessèrent, le feu s’éteignit comme par miracle, et les ténèbres devinrent opaques. En même temps, il marcha droit à la Périne et lui dit : — Je t’attendais ! Le silence, un silence plein de vagues murmures et de baisers étouffés, s’était fait au coup de sifflet du maître. Satan prit dans sa main la main de la ribaude et elle jeta un cri. Elle crut avoir mis la main dans le feu. Satan avait une voix harmonieuse et douce et si sa main brûlait, son regard était fascinateur autant que sa voix. Et ce regard pesait sur la Périne palpitante, et le maître infernal continua : — Je sais pourquoi tu viens, et je t’accorderai ce que tu me demandes ; mais, auparavant, il faut que tu m’écoutes… Il passa son bras sous la taille de la ribaude et l’enleva de terre… — Viens là-bas, dit-il, dans ce bois plein d’ombre et de mystère, où nul ne nous entendra, car mes démons sont curieux comme des hommes. La sorcière s’était mêlée à la b***e et avait quitté la Périne. Satan emporta la ribaude sous les grands arbres et l’assit sur un tertre couvert de gazon. En ce moment, la lune se dégagea de nouveau d’entre les nuages, et la Périne vit le carrefour désert. Démons et sorcières s’étaient évanouis comme une légère fumée que le brouillard laisse après lui dans les prés humides. Et la ribaude était seule, seule avec Satan qui s’était mis à genoux devant elle, tenait ses deux mains dans les siennes et lui disait : — Sais-tu que je t’aime depuis longtemps ? Chose étrange ! la main du démon ne brûlait plus les mains de la ribaude, et sa voix enchanteresse pénétrait au fond de son âme et la bouleversait. Cependant Satan n’ôtait pas son masque ; mais au travers, ses yeux étaient brillants d’amour, et involontairement, la Périne songea à tous ces hommes qu’elle avait vus tour à tour à ses pieds, lui tenir des propos galants. Satan lui disait : — Oui, je t’aime depuis longtemps. Une nuit je suis allé sur la terre pour prendre ton âme, car tu allais mourir, il y a de cela deux ans. Dans un accès de jalousie, un de tes amants avait résolu ton trépas. « Tu l’avais trompé. « J’entrai dans ta chambre, tu dormais. « Ton amant vint ; il arrive sur la pointe du pied retenant son haleine. « Il avait un poignard à la main ; et moi je me tenais invisible au chevet de ton lit, attendant qu’il eût frappé pour prendre ton âme qui m’appartenait et l’emporter. « Mais tu étais si belle dans ton sommeil, que j’eus pitié de toi. « Et comme le forcené levait le bras pour te frapper, je le lui saisis et retournai l’arme meurtrière contre sa poitrine. « Te souviens-tu de cela, Périne ! — Oui, balbutia la ribaude. — Un cri de douleur t’éveilla et tu vis ton amant se tordant au pied de ton lit dans les convulsions d’une agonie suprême. Tu crus qu’il s’était tué pour toi. — Oui, dit-elle encore. — Depuis ce jour-là, je t’aime, poursuivit Satan. Mais si les âmes m’appartiennent, les corps ne sont à moi que quand on me les donne. Aimes-tu donc bien le capitaine Fleur-d’Amour ? — Oh oui ! fit la Périne. — Si tu m’aimes, je le sauverai… Elle courba la tête, émue, frissonnante, sous ce regard qui la perçait d’outre en outre, palpitante sous le charme de cette voix aux harmonies infinies qui s’échappait de la poitrine de Satan. — Tu vas souper avec moi, dit-il encore, et tu seras à ma droite, et je veux que mes sujets te considèrent comme une reine. Car tu seras reine un jour, Périne… quand tu mourras, je te ferai monter sur mon trône infernal, et tu partageras ma couronne. En disant cela, il porta à ses lèvres son sifflet d’argent. Soudain, le carrefour s’illumina de nouveau. Des diables et des diablotins, des hommes et des femmes nus portant des torches ou tenant des boues en laisse apparurent courant de droite et de gauche et envahirent le carrefour. Puis la Périne vit de petits démons vêtus de rouge et qui semblaient vomir des flammes par les narines et la bouche, dresser une immense table et la charger de mets délicats et de vins exquis. Et pendant ce temps, Satan lui parlait d’amour et lui disait encore : — Qu’est-ce pour toi qu’une heure passée dans mes bras, si je te rends à ton cher Fleur-d’Amour ? La table dressée, le maître fit faire silence ; puis il prit place, et mit la Périne à sa droite. Après quoi, il désigna son rang à chaque convive, plaçant un démon nu à côté de chaque femme nue, et l’orgie commença. Un bouc énorme monta sur la table et vint se placer en face de Satan. Alors chaque convive se leva et mit un b****r sur la tête de l’animal qui reçut gravement cette caresse. Puis, chaque convive regagna sa place. Satan paraissait, du reste, indifférent aux rires bruyants et aux chants obscènes de ses hôtes. Il n’était occupé que de la Périne. — Tu es froide avec moi, mon amour, disait-il, froide comme un de ces glaçons qui descendent des mers du Nord. Tu ne veux donc pas m’aimer, ma belle ? Et il lui versait un vin jeune comme de l’ambre, et la Périne, en le buvant, croyant avaler des flammes. Tout à coup Satan se mit à rire : — Ah ! dit-il, je sais pourquoi tu demeures sourde à ma voix, pourquoi mes baisers ne te font pas frissonner, pourquoi tu trembles quand je te regarde ? Et comme elle ne répondait pas, il poursuivit : — Tu auras entendu raconter sur la Terre une absurde histoire. On t’aura dit que je portais un masque sur le visage, parce que mon visage ressemblait à une tête de mort. Eh bien ! regarde. Et le masque de Satan tomba. La Périne jeta un cri d’admiration. Satan était beau, comme jamais un homme peut-être ne l’avait été. Il avait de grands yeux noirs, des lèvres rouges, un nez finement busqué et cette peau dorée qui semble être l’apanage des bohémiens. Sa chevelure noire et luisante comme celle du corbeau tombait en boucles confuses sur ses épaules. C’était bien la beauté fatale de l’archange chassé du ciel, de Lucifer devenu le roi du Mal, mais qui se souvenait de sa première demeure. — Voyons, dit-il avec un sourire, ne suis-je pas aussi beau que le capitaine Fleur-d’Amour ? m’aimeras-tu une heure pendant ta vie, avant de m’aimer toute l’éternité après ta mort ? Il lui versa à boire une fois encore ; puis, lui prenant le gobelet des mains, il y trempa ses lèvres. — Bois maintenant, dit-il. Et quand elle eut vidé son verre jusqu’à la dernière goutte, il la prit dans ses bras, l’attira sur ses genoux, colla ses lèvres sur ses lèvres et lui donna un long b****r. La Périne jeta un cri étouffé, et soudain les torches s’éteignirent, le bouc disparut, les chants cessèrent et avec eux les autres bruits de l’orgie, et la ribaude, plongée dans les ténèbres, se trouva dans les bras du démon. Et tandis qu’elle se débattait sous ses baisers de feu, un bruit traversa l’espace, un chant plutôt. Une note joyeuse et sonore retentit, et Satan repoussa de ses bras la Périne éperdue. C’était le chant du coq qui se faisait entendre et saluait les premières clartés de l’aube. Et la Périne cessa de se débattre et ses yeux se fermèrent. Elle était débarrassée enfin des étreintes du démon. * * * Et quand la Périne rouvrit les yeux, elle se trouva seule, mais elle n’était plus ni dans le carrefour infernal ni dans le vallon sauvage. Elle se retrouvait dans le cabaret de l’Ecu rogné. Le cabaret était désert. Les truands, les ribauds et les filles avaient disparu ; le moine ronflait sous une table ; l’hôte, lui, s’était endormi derrière son comptoir. Les premières lueurs de l’aurore apparaissaient au travers des vitres graisseuses du cabaret. La Périne se leva et prononça un nom : — Fleur-d’Amour ! Et comme ce nom sortait des profondeurs de son âme avec l’angoisse du doute, la porte du cabaret s’ouvrit et trois hommes entrèrent. Le premier était Caboche. Derrière lui, ses deux aides apportaient un cadavre. — Je t’ai promis de te rendre le corps de ton amant, dit Caboche. Le voilà. Et il fit signe, et ses aides déposèrent le cadavre du capitaine Fleur-d’Amour sur une des tables du cabaret. La Périne jeta un grand cri, un cri de bête fauve à qui l’en a enlevé sa progéniture. — Ah ! dit-elle en se précipitant sur le corps du capitaine et le couvrant de ses larmes et de ses baisers furieux, ah ! Satan m’a trompée !… — Satan ne trompe personne, répondit une voix. Et alors derrière le bourreau, derrière ses aides, apparut la sorcière qui avait emmené la ribaude au sabbat !…
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