4.Car enfin, on avait pendu le capitaine Fleur-d’Amour, pendant que la Périne, sa maîtresse éplorée, s’en allait au sabbat racheter sa vie.
Aux premières clartés de l’aube, le peuple remplissait la place de Grève et entourait la potence.
Ribauds et ribaudes, archers et cordeliers s’étaient précipités hors de la taverne de maître Carapin et s’étaient mêlés à la foule.
Le sceptique, qui n’avait soutenu que l’homme vêtu de rouge n’était point le diable, était au premier rang des curieux et il disait :
— Vous allez voir si la sorcière, avec tous ses maléfices, fera casser la corde.
La foule avait attendu en hurlant que l’heure du supplice fût venue.
A cinq heures du matin, il s’était fait un grand mouvement sur la place, et une troupe d’hommes d’armes à cheval avait refoulé le populaire devant elle.
Au milieu des hommes d’armes à cheval, marchait le condamné.
C’était un beau jeune homme, en vérité, que le capitaine Fleur-d’Amour, et un vaillant soldat qui n’avait pas ménagé son sang sur vingt champs de bataille pour le service du roi.
Ses longs cheveux blonds tombaient bouclés sur ses épaules, et son œil bleu regardait la foule avec plus de curiosité que de terreur.
Les hommes d’armes avaient peine à avancer, et à chaque instant le peuple rompait leurs rangs et parvenait jusqu’au condamné, ce qui permettait à celui-ci d’échanger quelques mots avec les curieux.
Les femmes qui étaient, comme toujours, en majorité, plaignaient Fleur-d’Amour tout haut.
Il était si beau, si brave ; il allait à la mort avec tant d’insouciance et de tranquillité que plusieurs disaient que c’était une abomination de prendre un si gentil damoiseau.
Une vieille femme, au risque de se faire écraser, passant au travers des jambes des chevaux, était parvenue jusqu’à lui et lui disait :
— Mais qu’as-tu donc fait, mon cher mignon, qu’on veuille te brancher comme un escarpe ou un compagnon de la Marjolaine ?
— Ah ! ma bonne vieille, répondit Fleur-d’Amour avec mélancolie ; si je te le disais, tu ne le croirais pas !
— Dis toujours, mon mignon, reprit la vieille, attachant sur le beau capitaine un regard plein de compassion.
— Figure-toi, reprit Fleur-d’Amour, que j’ai deux maîtresses.
— Coquin, va !
— Une que je n’aime plus, et une dont je suis fou.
— Ah ! ah !
— Et c’est pour celle que je n’aime plus que je vais être pendu ; c’est une méchante aventure n’est-ce pas ? J’allais chez elle, pour la dernière fois, il y a quinze jours, et j’étais bien décidé à lui dire : « Périne, ma chère, tout passe, tout lasse et tout casse. Je t’ai aimée, je ne t’aime plus, prends un autre galant et soyons bons amis. »
— Et alors la gueuse a voulu te faire pendre ?
— Ah ! dit Fleur-d’Amour, je n’ai pas eu le temps de lui dire tout cela ; comme j’entrais chez elle, comme elle me sautait au cou, la pauvrette, les archers de messire François Cornebut, le prévôt de Paris, m’ont appréhendé et m’ont amené en prison.
« Puis, on m’a fait mon procès et on a prouvé à mes juges que j’avais conspiré contre le roi, ce qui n’est pas vrai.
« Ah ! si encore, soupira Fleur-d’Amour, j’étais pendu pour Géromée…
— Qu’est-ce que Géromée ?
— C’est la femme que j’aime, dit le capitaine ; une belle fille aussi, plus belle que la Périne… et sage avec cela, car la Périne n’est qu’une ribaude, tandis que Géromée est une honnête fille.
En parlant ainsi, le capitaine promenait un regard mélancolique sur cette mer de têtes et ajoutait :
— Si encore elle était venue, elle, pour assister à mon supplice… si je pouvais la voir une dernière fois…
La vieille femme vit une larme briller dans les yeux du beau capitaine.
— Bah ! reprit-il, après ça, elle se ferait du mal, la pauvre petite, car elle m’aimait bien… autant vaut qu’elle ne soit pas venue.
Et il continua à marcher vers la potence qui se dressait hideuse au-dessus de la foule.
Alors la vieille lui dit :
— Tu n’as donc pas peur de la mort ?
— Non, dit Fleur-d’Amour. Seulement j’aurais préféré un coup d’arquebuse ou un coup de rapière à cette vilaine corde.
— Tu ne trembles donc pas en marchant ?
— Non, dit encore Fleur-d’Amour, mais j’ai soif.
— Ah ! tu as soif ?
— Et je donnerais bien la dernière pistole qui me reste en mon escarcelle et qui va tout à l’heure appartenir à Caboche, pour un verre de vin.
— Eh bien ! dit la vieille en ouvrant son manteau, bois !
Et elle prit un flacon suspendu à sa ceinture et qu’avaient jusque-là caché les plis du manteau.
— Qu’est-ce que cela ? dit Fleur-d’Amour.
— Une liqueur qui apaisera ta soif, mon mignon, et te réconfortera.
Fleur-d’Amour avait les mains liées derrière le dos.
La vieille femme déboucha le flacon et l’approcha de ses lèvres.
— Bois, répéta-t-elle.
Fleur-d’Amour but à longs traits.
Mais tout à coup il s’écria :
— Ah ! la sorcière.
— Qu’as-tu donc ? demanda un des hommes à cheval.
— Je crois qu’elle m’a fait boire du feu.
La vieille se glissant sous les chevaux avait déjà disparu.
Et Fleur-d’Amour qui souriait tout à l’heure devint livide, ses jambes tremblaient sous lui, et il murmura :
— Je crois qu’on n’aura pas besoin de me pendre, je me sens mourir.
Heureusement il était arrivé au pied de la potence et les aides de Caboche s’étaient aussitôt emparés de lui.
Ils le hissèrent sur la plate-forme, car ses jambes refusaient de le soutenir.
Cependant il se raidit contre la douleur et s’écria :
— Je ne veux pas qu’on croie que j’ai peur… c’est ce que m’a fait boire cette sorcière de malheur qui me fait trembler ainsi. Mais croyez bien…
Il n’acheva pas.
Caboche lui passa la corde au cou, fit jouer la planche, et le pauvre capitaine Fleur-d’Amour fut lancé dans l’espace.
Un nom était venu jusqu’à ses lèvres.
Non point le nom de Périne la ribaude, mais le nom de Géromée, la fille honnête et sage.
Et comme son corps se balançait dans le vide, un de ses aides dit à Caboche :
— Vous ne lui sautez donc pas sur les épaules ?
— Non, dit le bourreau.
— Pourquoi ?
Parce que je le défigurerais, en lui brisant la colonne vertébrale, et que je veux le rendre avec son joli visage à la Périne, la belle ribaude. Du reste, regarde, c’est bien inutile…
Et, en effet, Fleur-d’Amour pendait immobile déjà à la potence, et la mort paraissait avoir été instantanée.
Les hommes d’armes à cheval refoulèrent le peuple qui ne se retirait pas assez vite, et alors Caboche dit à ses aides :
— Il faut tenir notre promesse : décrochons le pendu et portons-le à la taverne de l’Ecu rogné où, sans doute, nous retrouverons la Périne.
Et ce qui avait été dit fut fait, comme on l’a vu, et un quart d’heure après la malheureuse ribaude s’arrachait les cheveux sur le corps de son amant, le beau capitaine Fleur-d’Amour.
Caboche et ses aides étaient partis, et tandis que la Périne s’écriait :
— Satan m’a trompée !
La bohémienne qui l’avait menée au sabbat entra dans le cabaret en disant :
— Satan tient sa parole !
Alors, la bohémienne, une douzaine d’hommes et de femmes de sa race entrèrent dans la taverne.
La Périne affolée les regardait d’un œil stupide et disait :
— Mais vous voyez bien qu’il est mort !
La sorcière ne lui répondit pas ; mais elle se tourna vers Carapin, l’hôtelier qui se frottait encore les yeux :
— Ferme ta porte, dit-elle, et ne laisse plus entrer personne.
Puis, posant sa main décharnée sur l’épaule de la Périne qui fondait en larmes et continuait à s’arracher les cheveux.
— Il est mort, en effet, dit-elle ; mais nous allons le ressusciter de par Satan.
La Périne jeta un cri.
Les bohémiens se prirent alors par la main, entonnèrent un chant bizarre et se mirent à danser autour de la table sur laquelle gisait le corps du beau capitaine.
Puis, au bout d’un quart d’heure, comme la Périne continuait à se lamenter, et disait :
— Vous voyez bien que les morts ne reviennent pas !
La sorcière tira de son sein une petite fiole dont elle versa quelques gouttes sur un chiffon de laine, et avec ce chiffon, elle se mit à frotter les tempes, les lèvres et les narines du mort.
Alors la Périne cessa de pleurer.
Les yeux fixes, haletante, muette, elle regarda.
Au bout de quelques minutes, elle jeta un cri.
Elle avait surpris un imperceptible tressaillement dans le corps du capitaine.
La sorcière humectait toujours les narines, les lèvres et les tempes.
— Pose ta main sur son cœur, dit-elle enfin, s’adressant à la ribaude.
La Périne obéit et jeta soudain un nouveau cri.
Le cœur de Fleur-d’Amour battait.
— Maintenant, dit la sorcière, attendons… tu vois bien que Satan ne fait jamais défaut à ceux qui l’invoquent.
Les danses autour de la table recommencèrent accompagnées du chant bizarre.
La Périne, palpitante, avait toujours sa main sur le cœur du capitaine, et ce cœur battait, et les tressaillements devenaient plus fréquents et plus accusés par tout le reste du corps.
L’œil de la sorcière étincelait.
— Douteras-tu encore de la puissance de Satan ? disait-elle en regardant la Périne dont le visage était baigné de larmes, bien que ses yeux fussent rouges et secs.
— Il est bien sauvé ! dit une voix parmi les bohémiens.
La Périne regarda. Une autre vieille femme était auprès de la sorcière.
— C’est moi, dit-elle, qui ai fait boire le capitaine au moment où il marchait au supplice.
La Périne attacha sur elle un œil plein de reconnaissance.
La vieille poursuivit :
— Je lui ai donné à boire une liqueur enchantée. Cette liqueur l’a plongé dans un engourdissement presque subit ; en même temps elle a raidi les chairs de son cou, à telles enseignes que la corde n’a pu le serrer assez pour lui donner la mort.
— Ah ! fit la Périne.
— Mets ta main sur son cou, poursuivit la vieille, tu vas voir.
La Périne fit ce qu’on lui disait.
En effet le cou du capitaine était dur comme de la pierre, et on comprenait que cette catalepsie momentanée eût empêché la strangulation.
— Dans un quart d’heure, il ouvrira les yeux, dit encore la sorcière ; tu vois bien que Satan tient parole.
La Périne pleurait toujours ; mais à présent c’était de joie.
La vieille femme qui avait donné à boire à Fleur-d’Amour regarda alors tristement la ribaude :
— Tu l’aimes donc bien ? dit-elle.
— Si je l’aime ! répondit la Périne.
Et elle mit un ardent b****r sur le front du capitaine, encore évanoui.
— Il faut bien qu’elle l’aime, ricana la sorcière, puisque, pour le sauver, elle s’est donnée à Satan, cette nuit.
La Périne frissonna à ce souvenir, et le radieux visage de l’ange du mal passa dans son cerveau comme un éclair.
— Pauvre petite ! soupira la vieille femme.
La Périne se redressa.
— Pourquoi donc me plaignez-vous ? dit-elle.
— Parce que tu es à plaindre, ma mignonne.
— A plaindre, moi ?
Et la Périne sourit à travers ses larmes, et la joie de son cœur éclata :
— Oh ! non, dit-elle, je ne suis pas à plaindre, puisqu’il vit, et que, tout à l’heure, mes yeux rencontreront les siens.
La pauvre vieille femme hocha tristement la tête et répéta :
— Pauvre petite !
— Mais que voulez-vous dire ? s’écria la Périne avec inquiétude.
— Ne t’ai-je pas dit que j’avais donné à boire au beau capitaine ?
— Oui. Eh bien ?
— Tandis qu’on le menait au supplice, je marchais auprès de lui.
— Ah ! fit encore la Périne.
— Et nous avons causé tous les deux.
— O mon bien-aimé ! murmura la ribaude qui appuya ses lèvres sur les lèvres du capitaine.
— Il n’avait pas peur de la mort, va ! reprit la vieille femme.
— Il est si brave ! dit la Périne avec orgueil.
— Mais il mourait avec un regret.
— Lequel ? demanda-t-elle frémissante.
— Celui de ne pas apercevoir dans la seule une femme qu’il aimait avec passion.
— J’étais au sabbat, dit la ribaude.
La vieille se mit à rire :
— Qui te dit, fit-elle, que cette femme ce fût toi ?
— Et qui donc ? dit la Périne avec dédain.
— Comment te nommes-tu ?
— Périne.
— Alors ce n’est pas toi.
La Périne eut un rugissement.
— Ce n’est pas le nom qu’il a dit, fit encore la vieille femme.
— Tu te trompes, bohémienne, dit la Périne avec colère : Fleur-d’Amour m’aime et n’a jamais aimé que moi.
La vieille riait toujours.
— Il ne t’aimait plus…
— Tu mens !
— Il aimait une jeune fille du nom de Géromée.
La Périne jeta un cri et pâlit.
— Tu mens ! tu mens, bohémienne infâme ! dit-elle.
Le corps du capitaine commençait à s’agiter. Ses yeux étaient encore clos, mais ses lèvres ramaient.
— Il va parler, dit la Périne, écoutons !
La Périne éperdue se pencha sur son amant et les bohémiens l’entourèrent.
Le capitaine ne prononçait encore que des mots sans suite ; tout à coup on entendit ces paroles :
— O ma bien-aimée ! je vais m’éveiller dans l’autre monde, et j’ai quitté la vie sans te dire adieu ; pourquoi n’étais-tu pas là ?
— Tu l’entends ? dit la vieille femme.
— C’est de moi qu’il parle ! dit la Périne.
— Ecoute, et tu verras.
Les lèvres du capitaine s’agitaient de nouveau :
— O Géromée ! dit-il.
La Périne recula en poussant un grand cri.
A ce cri le capitaine ouvrit les yeux et se dressa tout debout.
Alors la Périne se jeta à son cou et l’étreignît avec délire.
— Oh ! mon bien-aimé ! dit-elle, n’est-ce pas que c’est moi que tu aimes… moi, ta Périne, ton esclave, ton chien ?… moi, qui ai obtenu ta vie de l’enfer puisque le ciel me la refusait.
« Dis-moi que ces gens-là ont menti, qu’elle mentait cette vieille…
Et elle montra le poing à la sorcière…
— Cette vieille qui parlait de Géromée…
— Géromée ! s’écria le capitaine avec un accent d’amour auquel la malheureuse Périne ne put se méprendre.
Et comme ce nom jaillissait sur son cœur, la porte de la taverne s’ouvrit violemment, et une jeune fille en larmes, les cheveux épars, entra en s’écriant :
— Oh ! je veux le voir une dernière fois.
— Géromée ! exclama de nouveau Fleur-d’Amour.
— Vivant ! s’écria la jeune fille.
Et toutes les joies du paradis passèrent pour elle dans ce seul mot, et elle se jeta sur son cher capitaine qui, repoussant Périne, disait :
— Oh mon Dieu ! suis-je bien vivant encore !
La Périne eut un rugissement de lionne blessée ; un stylet qu’elle portait à sa ceinture brilla tout à coup dans ses mains et elle se rua sur Géromée.
Mais un homme se dressa entre les deux rivales, saisit le bras de la Périne et lui arracha le poignard.
C’était le moine.
Le moine qui s’était réveillé, à qui personne n’avait fait attention et qui, émerveillé de la résurrection du capitaine Fleur-d’Amour, disait :
— Puisque tu es la maîtresse de Satan, il ne faut pas qu’il t’arrive malheur ; je veux lui être agréable, moi aussi, puisqu’il m’a promis de me faire évêque…
La Périne s’affaissa lourdement sur le sol et y demeura évanouie.
La trahison de Fleur-d’Amour l’avait brisée !
— Allons, murmura la sorcière en regardant la bohémienne. Tout marche à souhait. Le maître sera content.