Chapitre I

934 Mots
IIl faisait beau sur Carnac. Un ciel d’un bleu intense et calme, juste zébré de temps en temps par la traînée de condensation d’un avion de ligne jouant à saute-mouton d’un continent à l’autre. Un printemps retrouvé sur la France avec soulagement à la suite de ces semaines d’interminables intempéries passant des inondations répétées aux fatigantes journées de froidure. Comme bien d’autres départements, le Morbihan avait reçu son lot d’humidité. Brumes, crachins, rideaux de pluie froide et averses soudaines à créer des rigoles pas très marrantes. Plus tard, un épisode de froid intense descendu de Sibérie selon les météorologistes. De quoi tuer la vermine, disait-on dans les campagnes. De quoi également vous taper sur le système, au point, peut-être, de faire naître des idées meurtrières… Les menhirs de Kermario continuaient à se dresser vers le ciel comme la veille et comme le lendemain. Même si le beau temps retrouvé et la douceur revenue faisaient sortir les marmottes de la quiétude des intérieurs douillets, la saison estivale n’étant pas encore arrivée pour attirer sur place les flots habituels de vacanciers aussi curieux que pressés. Vu que les hommes qui les avaient relevées ne risquaient pas de venir leur changer de place, les immuables sentinelles pouvaient donc se laisser aller encore un peu à une somnolence toute minérale touchant de près à l’éternité. Il y avait l’embarras du choix pour parrainer une aiguille de pierre. Petits, gros, élancés, ventrus, les mégalithes n’attendaient que le regard particulier d’un quidam pour se croire choisis dans cet éventail minéral extraordinaire. Mais là, plus loin, en longeant le sentier de ceinture, il y avait un menhir légèrement plus grand, aux lignes régulières, qui se dressait à deux mètres de la clôture en grillage vert. Un solitaire peut-être. Pas tout à fait puisque l’on aurait dit que, profitant de l’absence saisonnière de touristes, une visiteuse esseulée s’était arrêtée devant la pierre dressée, sans doute pour s’interroger un instant sur l’origine de cette étrange disposition minérale en attendant une explication qui ne viendrait pas. Mais, chose étonnante, cette personne toute seule dans ce champ de mégalithes à perte de vue tournait le dos à la pierre dressée qu’elle semblait avoir choisie. En s’approchant, on pouvait même s’apercevoir que, non seulement elle y était adossée les bras le long du corps mais qu’elle y était solidement arrimée par une torsade de brins de nylon ressemblant à un orin utilisé par les marins. Ne manquait plus au bout du filin qu’une bouée à flotter au gré des marées. Question vestimentaire, elle aurait pu être en jean, pull ras du cou et tennis. Porter aussi un sac à dos d’une grande marque de sport et se protéger les yeux par des lunettes de soleil rapportées d’un séjour écolo en Ardèche ou d’un trekking inoubliable au Népal. De ce costume somme toute assez banal pour une randonneuse de son temps, elle n’arborait pas la moindre pièce. Ce qu’elle montrait en était résolument à des années-lumière. Et ça, ce n’était pas banal du tout. Elle portait une sorte de sarrau à manches longues boutonnées aux poignets. Tissu à grands carreaux bleu marine soulignés d’un trait crème, genre passé de mode mais quand même récemment repassé avec soin. Avec des boutons jusqu’en bas. Sur la tête et bien enfoncé sur le front, un chapeau de bourgeoise du XIXe, rehaussé d’un galon jauni. Probablement en feutre de qualité et façonné par un professionnel, le couvre-chef. S’il en existait encore. De collection peut-être. Oublié certainement. Cher de toute apparence. Le pli de la blouse s’arrêtait juste au-dessous des genoux, comme c’était la mode des années soixante. Le vêtement ne comportait pas de col à proprement parler. Juste un carré dévoilant le cou et la gorge, encadré par deux gros boutons nacrés en partie haute pour le rendre, certainement, un peu moins strict. Une étroite ceinture noire à boucle dorée et serrée marquait la taille. Des chaussettes blanches et fines sans le moindre froncement enveloppaient totalement les mollets. Des chaussures cirées à l’ancienne terminaient l’aspect vestimentaire. Plutôt des socques, d’ailleurs, avec des talons bas et deux clous visibles sur le côté externe du pied. Au poignet gauche pendait une petite médaille bleue de Sainte-Anne d’Auray attachée à un fin bracelet doré ressemblant à un cadeau qu’elle aurait pu recevoir le jour de sa communion solennelle. Cérémonie qui datait au moins du siècle dernier pour une femme que l’on ne pouvait plus vraiment prendre pour une adolescente. Pourtant elle paraissait un peu à l’étroit dans un costume qui semblait être celui d’une jeune fille. Le sien sans doute mais revu et corrigé des dizaines d’années plus tard. Un geste nostalgique. Le visage de la dame, ses mains et la partie visible de ses jambes montraient une carnation brun clair qui paraissait plus naturelle qu’un reste d’ensoleillement de l’été passé. Elle avait les yeux clos, et sa tête était légèrement penchée vers son épaule gauche. Façon pietà. Il n’y avait pas la moindre tension dans son attitude. Aucune souffrance apparente non plus, marquée par un rictus ou matérialisée par la présence d’un reflux œsophagien pâteux et malodorant. Peut-être une sorte de sérénité issue d’une acceptation du destin somme toute funeste. L’étrange spectacle aurait pu tout aussi bien être le tableau très inspiré d’un metteur en scène de théâtre cherchant à créer une affiche originale pour son prochain spectacle avant-gardiste. Un photographe à la casquette de Rouletabille et pantalon de golf était peut-être attendu sur le site pour figer le plan idéal. On allait s’agiter tout autour, bousculer la quiétude du lieu puis le modèle, gêné par le petit vent frais louvoyant entre les menhirs et venant lui titiller le cou, insisterait pour qu’on la libère rapidement avant qu’elle ne contracte une belle angine. Mais non. Rien de tout cela. L’inconnue soigneusement ficelée à l’imposante pierre dressée ne monterait jamais sur une scène pour déclamer la tirade de l’acte trois, scène cinq. Pas plus qu’elle ne raconterait à quiconque l’ultime épisode de sa singulière aventure. Pas plus qu’elle ne prononcerait un traître mot à l’avenir. Puisqu’elle était morte.
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