IILandowski rajusta son micro de casque en appuyant la bonnette de mousse noire à toucher ses lèvres. Le commissaire divisionnaire allait, dans quelques minutes, faire une pause dans un vol comme commandant de bord, qui compterait pour le renouvellement de sa licence aéronautique.
— Vent de travers, annonça son unique passager, laconique.
Le pilote ne répondit pas. Il était concentré sur l’alignement en piste 29, qu’il voyait grandir dans le pare-brise du Cessna 172. L’aérodrome de Quiberon dispose d’une piste assez courte pour qu’on le surnomme le porte-avions, et le toucher doit se faire au plus près des marques de seuil par sécurité.
Juste le temps d’ajouter un deuxième cran de volets et de prévenir à la radio que l’appareil amorçait la finale et, très vite, la distance diminua sensiblement. Le vent de travers annoncé et toujours désagréable dans cette dernière phase de vol anima les ailes hautes de l’appareil au passage du grillage d’enceinte juste avant que le train arrière ne prenne contact avec la piste 29, puis le changement d’assiette amena doucement la roulette à se poser sur le revêtement.
— Kiss landing ! annonça le passager en riant.
L’atterrissage en douceur, qui ne doit pas être systématiquement recherché, est appelé ainsi par les férus d’aviation. Un peu de roulage pépère pour revenir vers les installations puis un virage à gauche pour rejoindre le tarmac. Devant les hangars, un Waco rouge et jaune basé à Quiberon depuis des années attendait son tour avant de pénétrer sur la piste.
Les pilotes se saluèrent d’un geste de la main et le biplan roula lentement vers le point d’arrêt tandis que le Cessna rejoignait le parking à petite vitesse.
Le Waco ronfla au décollage alors que Landowski posait les pieds sur le revêtement de l’aérodrome. Les deux amis regardèrent l’avion s’envoler au-dessus de la baie puis ils se dirigèrent d’un pas décidé vers les installations.
Quelques instants plus tard, assis tous les deux dans la vieille voiture prêtée par l’aérodrome, le pilote militaire lança :
— Bon vol, non ?
— Je perds la main ! dit Landowski, un tantinet bougon.
— Faudrait être plus assidu, Commissaire ! L’aéro, c’est comme tout. De la théorie forcément mais de la pratique, de la pratique !
— Faut du temps libre pour ça ! Va donc plaider ma cause au ministère !
— Ils t’ont quand même un peu oublié depuis quelques mois !
Landowski haussa les épaules.
— Pas vraiment ! Il y a toujours une affaire quelque part qui finit par me rattraper.
Landowski ricana avant d’ajouter :
— Et j’aime ça !
— Cette histoire bizarre à Rosporden, par exemple ?*
— J’étais en stand-by. On est venu me chercher. Je n’aime pas décevoir. J’en ai profité pour m’amuser un peu !
— Une affaire tordue à ce que j’ai pu en lire dans la presse locale.
— C’est comme ça que je les aime ! Les faits divers cousus de fil blanc où tu comprends tout de suite ce qui s’est passé, je les laisse aux séries télé.
— Faut que ce soit compliqué ?
— Je préfère !
— On a retrouvé les diam’s ?
Landowski plissa les yeux tout en regardant devant lui.
— Mais, quels diam’s ?
— Il en a bien été question dans cette affaire, non ? J’ai lu ça quelque part.
— …
— Secret-défense, c’est ça ? Landowski botta en touche.
— J’étais très pote avec mon ancien directeur. On a eu de belles séquences policières en commun. Quand on joue aux gendarmes et aux voleurs, il y a parfois un geste qui sauve, une balle qui passe à côté, une vie qui est sauvée. Les gens de la rue ne savent pas tout ça !
— Et il y a eu un os…
— Une promotion m’attendait. D’ailleurs, elle m’attend encore ! Un nouveau président, donc un nouveau patron. On ne sait pas si ça sert à quelque chose de jouer systématiquement aux chaises musicales mais ça se pratique toujours. Histoire d’affirmer le pouvoir, je suppose.
— Et il est comment, le remplaçant ?
— Il m’a payé un petit séjour en Corse !
— Y a pas de flics là-bas ?
Landowski sembla apprécier la remarque.
— Dans les affaires délicates, expliqua-t-il, il vaut mieux envoyer un extra sur place. D’abord, c’est un esprit neuf qui peut s’interroger sur des choses devenues plus banales pour d’autres. Mais surtout, on évite autant que possible de mettre les fonctionnaires locaux en porte-à-faux. Une fois les réjouissances terminées, eux, ils restent sur place. Faut pas l’oublier !
— Et c’était quoi, cette fois ?
— Une embrouille avec un air de déjà-vu mais bien mijotée avec du plomb et du sang. En même temps, notre métier, c’est rarement Bisounours et compagnie !
— Des morts ?
— Forcément ! Trois membres d’une même famille exécutés pendant qu’ils regardaient le journal télévisé.
— Ah, quand même !
— Le père, la mère et le fils de vingt ans. On les a retrouvés autour de la table, descendus au fusil de chasse pour bartavelles. Un doublé pour le père de famille, tête et poitrine. c*****e garanti. Une cartouche pour la mère. Un trou à la place du sein gauche et donc du cœur. Une cartouche pour le fils. Plein front. Game over. Quatre étuis sur la terre cuite du carrelage. Donc deux tireurs au moins. Tir au pigeon d’argile dans un tunnel. À trois mètres, tu matches à tous les coups. Imparable !
— Ils ne les ont pas ramassés ?
— Pour quoi faire ! Ces cartouches-là, tout le monde en a. Même les gendarmes !
— Action par surprise ?
— Pas si sûr. La scène était figée. Comme si les victimes avaient sagement attendu les tueurs puis accepté la sentence.
— On a vu quelque chose, quelqu’un, un véhicule ?
— Pas de témoins déclarés.
— Personne n’a entendu les tirs ?
— La télé était à fond. La maison est située au fond du vallon.
— C’est dingue ! Quatre cartouches, ça fait du bruit en campagne !
— Pas tout le temps. La preuve !
— Et c’était qui, les targets ?
— Un truand d’origine italienne rangé des voitures pour cause de Parkinson, sa femme et leur fils qui marchait avec succès sur les traces de son père. Dans ces milieux, y a pas de retraite, pas de prescription. Il y a toujours l’ami d’un ami qui se pointe un jour pour solder la facture. C’est sans fin.
— Et tu as résolu l’affaire ? Landowski secoua la tête.
— En Corse, tu ne trouves pas les coupables en claquant des doigts ! Surtout si tu tiens à la vie. Remarque, chez les pourvoyeurs de came dans les zones de non-droit de la banlieue parisienne, c’est devenu pareil. Le mal a horreur du vide !
— Et t’as fait quoi alors ?
— D’abord, j’ai consulté le SIRASCO pour voir ce que les collègues avaient en magasin.
— C’est quoi, ce truc ?
— Le Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée.
— Vous alors, avec vos sigles !
— C’est mieux chez les militaires ?
— Pas vraiment.
— Puis faut essayer de fermer les pistes une à une pour réduire le champ d’investigation. Ensuite faire des recoupements, des constatations, rédiger des notes et des procès-verbaux… Mais surtout soigner quelques prises de contact très importantes pour la suite. Des rendez-vous discrets dans la montagne. Entendre et écouter. Se taire aussi. Faut surtout frapper à la bonne porte. Donc avoir un bon carnet d’adresses.
— Et tu as ?
— Ange P., mon collègue et ami, a sévi à la DST pendant des années avant la fusion avec les RG. Il a son petit répertoire perso. Des notes. Des dates. Des noms. Mieux que le dictionnaire ! Une encyclopédie !
— Un carnet noir ou un bottin ?
— Les deux. Mais attention, hein ! À ne pas mettre entre toutes les mains ! D’ailleurs illisible pour le non-initié. Codes, signes cabalistiques et tout le saint-frusquin ! On a beau apprécier les progrès dus à l’informatique, il y a des trucs qu’il vaut mieux conserver à l’ancienne si on veut rester en vie. Attention quand même ! Ce sont des secrets à t’emporter la tête d’un coup de fusil si tu commences à baver sur tes congénères !
— Comme cette famille ?
— Peut-être. Landowski soupira.
— Donc, Ange m’a passé quelques infos. Quelques !
— Et tu es rentré sur le continent avant de conclure ?
Landowski soupira encore, comme pour donner du poids à sa réponse.
— Oh là, faudra du temps ! Et puis faut pas s’éterniser quand on travaille seul et qu’on vient du continent. On dérange l’ordre établi, le modus vivendi et tout ce qui sous-tend la vie courante quoi. Statu quo, on appelle ça. Sinon ton pastis bien frais en terrasse peut se terminer en grenadine sur le coup de midi parce qu’un motard vient de t’en coller une entre les deux yeux ! Très peu pour moi !
— Maintenant que tu es rentré, la police va laisser tomber ?
— Mais bien sûr que non ! On change le fusil d’épaule, on remplace les hommes mais la machine ronronne toujours et ça avance tranquille ! Inexorable ! La criminalité organisée, ça se joue sur la distance ! La loi l’emporte toujours ! Enfin, je l’espère !
— Donc après ça, un peu de repos pour le célèbre commissaire divisionnaire Landowski ?
— Je vais profiter quelques jours mais y a toujours quelqu’un au-dessus qui peut décider de modifier mon emploi du temps ! J’obéis aux ordres. 24/24 !
— Comme nous dans l’aéronavale ! Un jour tu fais avion-taxi pour un cinq-galons. Le lendemain, tu pars au Mali chez Barkhane !
— Pour pantoufler à Quiberon avec ta famille, c’est pas gagné !
— J’y viens dès que possible ! Je m’arrange mais je ne reste que le week-end. Les enfants ont école le lundi.
— Et il y a des travaux dans ton quartier en ce moment. On a vu ça en vol tout à l’heure.
— C’est du côté port de plaisance. Il faut faire ce qu’il faut. Ce sera super après ! Et ça va valoriser l’immobilier ! Si tu veux passer quelques jours avec Lorraine, tu me dis et je te pose un jeu de clés à Trévignon !
Landowski hocha la tête puis ralentit.
— Je tourne là ?
D’un signe de l’index, il venait d’indiquer une rue à droite.
— Oui et tu fais deux cents mètres.
— C’est marrant, dit le commissaire, un peu pour lui-même.
— De quoi ?
— Il y a quelques années, on a passé des vacances d’été à Quiberon. Dans ce quartier. Lorraine et moi.
Il serra les lèvres en ayant une pensée pour sa compagne, magistrate au parquet de Paris.
— C’était bien ?
— Sauf que, plus tard, il y a eu une sirène à passer dans le secteur et…
— … le boulot t’a rattrapé, c’est ça, hein ? Landowski esquissa un sourire.
— Je reste incorrigible ! Les vacances m’ennuient très vite. Quand j’étais en poste en région parisienne, tous les jours étaient des jours de semaine ! Je m’en foutais. J’avais rien d’autre à faire et ces cons de malfrats me prenaient la tête. J’aimais bien les choper au petit matin du dimanche en tricot de corps et en slip alors que leur régulière dormait encore. On montait l’escalier sans faire de bruit. On se plaquait contre le mur du couloir. On vérifiait le calibre. On se bouffait une tartine d’adrénaline. Ensuite, j’y allais franco. Avec Ange, d’ailleurs. On faisait un joli duo. On jouait à pile ou face pour savoir qui entrait le premier. On aurait pu se faire plomber comme des ramiers ! Mais on aimait ça !
— T’étais célibataire ?
— Il n’y avait pas Lorraine à cette époque !
— À cette heure-là et le dimanche en plus, elle t’aurait pris par les sentiments !
— Des fois, le week-end, je me lève aux aurores. L’habitude…
Landowski jeta un regard de travers en direction de son passager puis il stoppa la voiture le long d’une haie taillée au cordeau.
— Je t’attends ? demanda-t-il.
— Bien sûr que non ! Je n’en ai pas pour longtemps ! Viens ! Je veux vérifier qu’ils ont installé le nouveau compteur électrique dont tout le monde parle. Je veux voir si ça marche. Tu sais, ces trucs high-tech, des fois…
Le pilote fit la grimace.
— Je trie le courrier et on se prend un petit café avant de repartir ! On voit la mer de chez moi !
— Comme chez Lorraine !
— La maison est à elle ?
— C’est son coup de cœur. Je respecte…
— Bel endroit !
— Vue imprenable sur l’archipel des Glénan !
— On y passe en patrouille de surveillance des côtes avec notre vieux Breguet !
Tout en parlant, ils étaient sortis de la voiture. Le pilote de l’aéronavale chercha la bonne clé dans le trousseau puis il se planta devant les boîtes à lettres.
Quand il ouvrit celle qui était à son nom, un flot de prospectus glissa vers la sortie. Il leva les mains pour tout bloquer puis il sortit les papiers en paquets moins épais qu’il tria sur place, jetant aussitôt tout ce qui ne l’intéressait pas dans la poubelle placée sous l’escalier. Il ne conserva que les journaux et deux ou trois lettres qui ne paraissaient pas très importantes a priori au vu des raisons sociales affichées au recto.
— Et tu te fais livrer le journal ? demanda Landowski, étonné.
— Juste celui du samedi pour qu’on se tienne au courant des news du coin !
— Si tu restes des semaines sans passer par là, la boîte doit être pleine !
— Comme ça, il reste moins d’espace pour les pubs !
Ils entrèrent. La clarté surprit aussitôt Landowski. L’orientation plein sud avait du bon !
Le militaire posa son fardeau sur la table ronde et il marcha jusqu’à la baie vitrée, qu’il ouvrit en force.
— Quand c’est pas manœuvré régulièrement ces trucs-là, ça coince ! expliqua-t-il.
La pile de journaux mal positionnée sur des prospectus d’un plus petit format décida de se manifester et les exemplaires du dessus entamèrent un slalom spécial se terminant sur le sol carrelé.
Landowski esquissa le geste de se baisser mais le propriétaire l’en dissuada :
— Laisse ! Ils n’iront pas plus loin, va ! On y jettera un œil la semaine prochaine ! Je vais les classer par date et ils iront rejoindre les autres sur le canapé !
Il désigna un paquet de journaux sagement rangés contre un accoudoir. Landowski regarda le désordre sur le sol et il ne put s’en désintéresser, d’autant qu’il devrait l’enjamber pour gagner la terrasse. Donc il se baissa et rassembla un paquet de journaux qu’il déposa sur la table en tapotant les bords pour en faire une pile ordonnée.
Ce fut la une du dernier quotidien qui accrocha son regard.
Il y avait la photo d’un alignement de menhirs avec, sur le côté droit, l’amorce d’un véhicule de pompiers garé juste derrière une voiture de gendarmerie.
Assemblage un peu anachronique de l’ancien et du moderne. De quoi perturber un druide de passage dans le coin !
Un bandeau au-dessus du cliché annonçait simplement : « Mise en scène macabre à Carnac. »
— Dis, Lando, on dirait bien que ton job arrive à te poursuivre jusqu’ici, non ?
L’ami venait de se pencher sur l’article.
— Le crime n’a pas de frontières, répondit sentencieusement le policier.
— T’étais au courant de ce fait divers ?
— Mais pas du tout ! Je suis arrivé de Paris hier soir. Le temps de te proposer une balade à deux mille pieds ce matin et nous voilà ici !
— Mais vous n’avez pas une main courante, un site, un truc d’info pour vous filer les dernières news ?
— Bien sûr que si ! Sauf qu’il faut aller consulter la base et que je ne le fais jamais quand je pars en week-end. Faut pas tenter le diable !
— Et Lorraine ?
— Elle rentre ce soir. D’ailleurs, faudrait se grouiller pour le retour. Elle n’aime pas trop que je sois dans la nature quand elle arrive à Trévignon.
— Jalouse ?
— Et fatiguée en plus !
— De quoi plomber la soirée !
— T’as tout compris !
Landowski feuilleta le journal pour trouver l’article associé à la photo de couverture. Son ami lui dit :
— Emporte le journal. D’ailleurs, c’est le plus récent. Tu le liras en attendant ta dulcinée !
— Faudra que je fasse à bouffer avant !
— Du jambon et des pâtes !
— Tu rigoles ! Elle m’enverrait bouler ! Quand elle arrive de Paris, Lorraine déguste du crabe ou du poisson. Ou les deux !
— Et tu as ?
— J’ai. Et du frais !
Landowski replia le quotidien et le posa en réserve sur l’autre accoudoir du canapé. Les deux hommes sortirent sur la terrasse. On entendit un aéronef au décollage s’élancer sur la piste en ronflant.
— T’es vraiment pas loin ! constata Landowski.
— Moi, ça ne me gêne pas !
Il disparut dans l’appartement le temps de faire un ersatz de café.
Landowski entendit un bruit de casserole puis un juron. Un ustensile récalcitrant avait probablement décidé de se faire la malle.
Il regarda en direction de la plage. Il y a toujours des vaguelettes qui s’amusent au bord du sable à marée basse. Il s’en souvenait très bien. Il se caressa le menton et plissa les yeux comme s’il y avait quelque chose qui attirait son attention. En fait, c’était la photo du journal qui s’imposait lentement dans son cerveau.
Et quelque chose d’autre.
Le journal n’était pas celui du samedi prévu dans l’abonnement mais l’édition du vendredi.
Bizarre autant qu’étrange !
Ainsi donc, on avait trouvé un cadavre au pied d’un menhir. De quoi faire naître sur ses lèvres un sourire carnassier. Surtout si quelqu’un avait déjà envie de le brancher sur l’affaire !
On ne prête qu’aux riches, c’est bien connu !
* Lire Matin blême à Rosporden, même auteur, même collection.