III— Dis, Lando, tu viens te coucher ?
Lorraine Bouchet, magistrate au parquet de Paris et compagne du commissaire divisionnaire, se tenait là au beau milieu du salon. Elle était pieds nus, en nuisette dans les tons bleus, une bouteille d’eau sous le bras.
— J’ai une sortie aviron demain matin, expliqua-t-elle. Les filles du club de Trégunc sont toujours aux taquets. Faut pas que je m’endorme trop tard ! Serait bête de rester sur la plage et de voir la yole filer vers le large !
Argument, costume, ton : tout y était pour l’invitation feutrée d’une femme à son homme.
— J’arrive ! dit Landowski en sachant pertinemment que ce ne serait pas à la minute.
— Je lis un peu et je dors ! prévint Lorraine, connaissant très bien son compagnon.
— Je te réveillerai ! Lorraine soupira.
— Tu ne viens pas de te taper le taxi, l’aéroport, trois appels de ma greffière, un du proc et le blabla du chauffeur en prime avant de monter dans l’avion ! Et au programme de l’après-midi, des dossiers au kilomètre et une note ministérielle de dix pages à lire absolument !
— T’as pu dormir dans l’avion ?
— Mais pas du tout ! J’ai continué à bosser. Ce n’est pas comme un super-flic que je connais qui vient de se faire un vol de courtoisie pour passer le temps !
— Désolé de ne pas avoir encore été nommé patron du RAID !
— Mais ça pourrait !
— Tu voulais m’envoyer pantoufler en préfecture, je croyais ?
— J’espère toujours. Faut le temps ! Lâche pas la rampe, Jerry !
— Mais à ton arrivée ici, tu as eu un bon dîner pour effacer tous tes problèmes de diligences, non ?
Le visage de Lorraine s’éclaira :
— J’avoue que ta sauce hollandaise sur les filets de sole était très réussie !
Elle leva l’index et continua :
— Manquait p’têt un chou à la crème de la boulangerie Carduner à Saint-Philibert pour finir en beauté ! Ou une bonne polonaise, tiens ! Ton copain Armand sait les faire gourmands ses gâteaux !
— À l’ancienne, y a que ça de vrai !
— Tu aimes bien écouter sa dernière blague et tu ne lui as pas rendu visite ?
— Désolé, c’était fermé.
Il s’éclaircit la voix d’un toussotement machinal.
— Et la crème hum, hum…
Réagissant au quart de tour, Lorraine se défendit :
— Dis tout de suite que je suis grosse !
Elle fit un tour sur elle-même comme pour prouver le contraire. De quoi animer la nuisette et réveiller le grand flic.
Landowski chercha à se confondre en excuses :
— Mais j’ai pas dit ça !
— Non mais tu l’as pensé ! C’est kif-kif, Commissaire ! N’essaie pas de te défiler !
— Je voulais juste dire que, la chantilly, c’est plus difficile à digérer le soir !
— Tu te rattrapes aux branches. Fais gaffe si ça casse ! Tu n’es plus tout jeune, tu sais !
— Tu te venges hein ?
— Ai-je l’habitude de laisser passer ? Non ? Eh bien, tu vois !
Landowski déplia le journal.
— Et môssieu préfère lire le journal. On aura tout vu !
— Mais c’est juste un article, ce ne sera pas long !
Lorraine soupira.
— Bonne nuit, si on ne se revoit pas !
Puis elle tourna les talons. Landowski entendit le grincement de la dernière marche avant le palier du premier étage puis la porte de la chambre qui s’ouvrait. Mais ne se refermait pas.
Il saisit le journal emprunté à son copain pilote et l’ouvrit pour chercher en pages intérieures l’article consacré à l’affaire annoncée en une. Une autre photo des lieux prise sous un autre angle servait d’iconographie à un article occupant une demi-page. D’abord il n’était fait mention que du lieu où le corps avait été retrouvé avec une phrase faisant référence à la préhistoire.
Ensuite, le journaliste entrait dans le vif du sujet, l’adjectif étant quand même « osé ». La personne retrouvée morte avait été rapidement identifiée. Il s’agissait d’une femme d’une soixantaine d’années, Marie-Claire Sédier, ancienne institutrice dans une école primaire d’Auray et établie depuis peu à Erdeven. Une nouvelle adresse qui pouvait avoir été dictée par un retour aux sources.
Landowski estima l’explication hâtive mais intéressante. Il continua sa lecture.
De gros problèmes de santé l’avaient éloignée de son poste pendant presque deux ans. Compte tenu des séquelles d’opération chirurgicale et de sa fatigue quasi permanente, elle avait été contrainte de quitter définitivement le corps enseignant, même si son poste avait été aménagé. La victime avait été mariée à un professeur des écoles originaire d’Arradon puis le couple s’était séparé. Il n’était pas fait mention d’enfants que le couple aurait pu avoir.
Les premières constatations avaient été effectuées sur place par un analyste criminel venu de Vannes avec le véhicule équipé pour ce genre d’enquête mais aucun élément n’avait été livré au journaliste, qui n’avait pu que se rabattre sur un cliché banal des lieux. D’ailleurs, l’accès à la scène de crime était interdit par des gendarmes postés derrière un ruban marquant la limite, et les éventuels badauds étaient maintenus à côté du bâtiment d’accueil du site.
Et Landowski de se poser la question : « Mais en fait, pourquoi parler de crime puisque l’on n’en savait absolument rien ? » tout en subodorant qu’il était tout de même sur la bonne piste.
Sur le corps de la personne décédée, les premières constatations n’avaient pas mis en évidence une quelconque blessure. Le visage n’était pas marqué ou tuméfié comme quand on reçoit des coups appuyés et répétés. Il ne montrait pas un masque de souffrance. Elle ne semblait pas non plus avoir été violentée. Pas de traces de sang, pas de désordre dans les vêtements ni de déchirure, pas de salissures ou de boue qui auraient pu indiquer un épisode ante mortem particulier.
De ce fait, le journaliste parlait déjà d’énigme. Avec le peu d’éléments connus, il ne pouvait pas en être autrement. Dans les affaires de mort suspecte, les investigations servent justement à faire la part entre l’accident, le suicide ou le crime. C’est ensuite que l’on requalifie. Ou que l’on nage dans le flou le plus total. Chaque chose en son temps.
En ce qui concernait l’heure de la mort, il était évoqué le passage d’un employé communal sur le coup de huit heures du matin. L’homme faisait le tour du site, vidait les poubelles, ramassait un papier, un mégot et jetait un œil un peu partout. C’est lui qui avait donné l’alerte en tombant en fin d’inspection sur le tableau macabre de cette femme ficelée au menhir.
Il s’était bien gardé de pénétrer dans l’enclos et de s’approcher, l’image étant déjà assez saisissante à plusieurs mètres. Très choqué par ce qu’on lui avait donné à voir au petit matin, il avait aussitôt prévenu les secours espérant que la femme n’était pas décédée puis, devant l’affirmative des gendarmes, il s’était terré dans son local technique attendant que l’on vienne prendre sa déposition.
Selon les premiers indices, le décès de l’ex-institutrice avait probablement eu lieu au lever du jour ou juste avant. L’humidité toute superficielle des vêtements, héritée de la rosée, accréditait cette thèse.
Sinon, le corps semblait comme suspendu aux liens ceinturant le menhir. Il s’était légèrement affaissé sur les tours de la cordelette. Le froncement de la blouse en attestait. Les jambes avaient été légèrement décalées par rapport à la pierre, comme pour assurer la station debout du corps. Le visage de la morte ne montrait aucun signe de peur. On aurait même pu dire qu’elle était apaisée puisqu’elle semblait endormie.
Le journaliste décrivait ensuite l’aspect vestimentaire de la personne décédée et s’étonnait de cet accoutrement vintage. La raison de tout cela devrait être recherchée.
La cause de la mort n’était pas établie à ce stade de l’enquête et le rédacteur promettait au lecteur de lui faire part des résultats des investigations dans une prochaine édition.
Landowski reposa le journal replié sur le canapé puis il se massa les yeux lentement.
— Intéressant ! dit-il tout haut. Va falloir que tu t’occupes de ça, mon p’tit Lando ! L’inactivité est source de stress et de mélancolie ! Pas bon pour les neurones !
Il ricana comme s’il avait envie de s’affûter les crocs. Après tout, il était momentanément inactif mais ça pouvait durer le temps nécessaire à la découverte de la vérité. Il pouvait donc tenter de mettre son grain de sel dans cette affaire.
Qui peut-être n’en était pas une !
Demain, on apprendrait que Marie-Claire Sédier avait avalé des cachets pour en finir avec une vie de souffrance et de solitude, qu’elle s’était affublée de vêtements d’adolescente pour se souvenir de son enfance insouciante et belle.
Ou qu’elle avait joué avec le feu dans une scène ésotérique ayant mal tourné au petit matin. Les menhirs fascinent toujours autant et il suffirait d’un illuminé païen pour faire croire que l’on peut prétendre à une ascension céleste en direction d’Orion en s’attachant à l’aube à un menhir devenant fusée interstellaire sous l’influence d’esprits supérieurs !
Landowski était plutôt du genre pratico-pratique et il n’adhérait absolument pas à ces théories fumeuses. Seulement, il en admettait l’existence vu qu’il avait donné sur le sujet en enquêtant sur une secte du côté de Pont-Aven quelques années auparavant.
Et il se l’avoua, à lui-même et à personne d’autre, la seule conclusion positive à en retirer, c’était d’avoir rencontré Lorraine au cours de cette aventure.
D’ailleurs, Lorraine…
Encore cinq minutes et il se glisserait sous les draps à ses côtés.
Mais avant, mise en route de la machinerie policière !
— Salut, Ange, je te réveille ?
— Non, mais Lando, je ne m’endors pas comme les poules, moi ! J’ai du taf, moi ! Je ne me prélasse pas dans le canapé à regarder la mer défoncée au-delà de la baie vitrée en sirotant un truc sympa !
— Oh oh, t’es énervé ?
— Un peu, tu vois ! Je pensais progresser tranquillement vers un week-end pépère et voilà qu’on nous annonce un transfèrement demain samedi. Branlebas assuré, tu penses ! Le patron sera là, il paraît !
— Du lourd ?
— Du très lourd. Ils seront entendus lundi matin.
— Et pourquoi toi ?
— Parce que parce que !
— Parce que t’as pas la petite dernière à déposer à la danse et l’aîné au foot. Tu aides les collègues, c’est bien. T’auras une médaille !
— Je crèche à Levallois. J’en avais marre de me taper les transports en commun. J’suis pas loin de la boîte maintenant. J’peux pas refuser, tu comprends.
— Faut prendre une bagnole du club avec gyro !
— Une fois ça passe et encore ! On te demande une explication écrite. Et je ne suis pas divisionnaire, moi !
— Et ensuite ?
— Une fois que le convoi sera passé, les gars feront leur job mais faut un fonctionnaire de permanence pour signer les décharges, enregistrer un PV de dépôt. Tu le sais bien ! Ensuite je prendrai la tangente.
— Pas si vite ! J’ai !
Il entendit un soupir.
— Oh non, Lando, tu ne vas pas remettre ça ! J’suis pas ton boy !
— Bien sûr que non, t’es mon pote ! C’est pas pareil !
— Et c’est quoi, ton embrouille, cette fois-ci ?
— Une affaire de menhirs !
— Tu veux m’en fourguer un, Obélix ?
— Il y a un cadavre ficelé avec !
— Ah oui, quand même !
— Une instit à la retraite. On l’a retrouvée morte à l’heure du petit-déj’ !
— Si tu me branches, c’est que c’est plutôt un homicide !
— Personne ne sait encore. On ne marche plus au feeling ! Les TIC* de la gendarmerie sont sur le coup.
— Et pourquoi tu veux t’en occuper ?
— Je rentre de Corse. Je vais avoir quelques jours à glander. Tu sais, y a des trucs qui ne me caressent pas dans le sens du poil.
— Et il faut que tu meubles tes journées ennuyeuses, c’est ça ?
— Si je peux aider…
— Ta bourgeoise va pas aimer.
— Je gère. T’inquiète. Au fait, merci pour les tuyaux. J’en ai fait bon usage. Nos gars sur place en Corse n’ont plus qu’à dérouler. On verra finalement.
Landowski entendit rire à l’autre bout.
— Ange est toujours affûté ! Bon, tu m’en dis davantage ou j’attends de lire les journaux ?
— Écoute. J’te brosse le tableau. La nénette, elle était ficelée au menhir et fringuée comme une adolescente. Mais pas de maintenant, hein, avec pull rose et legging.
— N’oublie pas le sac à main et le portable !
— En blouse à carreaux et chaussettes blanches. Les pieds dans des socques !
— Mise en scène !
— OK, mais par qui ? Toute seule ou par quelqu’un d’autre ?
— Elle a le droit de s’habiller comme elle veut pour se foutre en l’air, non ? Y en a comme ça qui veulent laisser une image nostalgique !
— Elle ne s’est pas fait péter le caisson. Y a pas de sang. Rien !
— Elle a voulu faire propre. Les femmes qui décident d’en finir, c’est toujours comme ça ! Elles soignent la dernière image. Quand elles tuent, elles osent parfois davantage. Curieux.
— Et c’est qui qui ficelle le colis, si elle est toute seule ?
Ange temporisa, le temps de réfléchir à la question.
— Faut voir où est le nœud, dit-il. Forcément, s’il est placé derrière le menhir, y a un truc. Encore qu’elle ait très bien pu faire tourner la corde une fois la boucle serrée. C’est le geste qu’elles font, ça, quand elles mettent un sous-tif !
— Oh oh ! T’en sais des choses, toi ! Et tu constates qu’il y a matière !
— Tu vas y mettre le nez, je suppose ? T’es incorrigible !
— Lorraine est en Bretagne pour une semaine. Peut-être deux si elle n’a pas d’audiences. Elle va emporter du boulot mais j’ai l’intention de l’embaucher quand même ! Comme ça, elle prendra l’air !
— Je te signale que d’habitude c’est le magistrat qui mandate le flic. Pas l’inverse !
— C’est juste pour creuser un peu autour du fait divers. Si ça se trouve, ce sera bouclé en quelques jours ! J’ai tendance parfois à espérer un feuilleton et puis ça fait un flop !
— De toute façon, tu vas repartir pour la Corse un de ces quatre.
— T’as des échos ?
— Faudra un chevalier blanc à la fin !
— Pas de souci ! Qu’on me laisse malgré tout faire mon petit trafic par ici !
Il y eut un silence, comme si Landowski attendait l’accord de son camarade.
— Tu veux que je te dise oui, c’est ça ? demanda Ange.
Le commissaire fit un geste d’impuissance que son ami ne pouvait pas voir.
— D’ici, je n’ai pas facilement accès aux fichiers, expliqua-t-il, tu le sais bien. En plus, les faits se sont passés sur une zone gendarmerie. Je les ai déjà un peu bousculés dans le coin. Je me vois mal me pointer à la brigade et fouiller dans leurs affaires !
— Et pour moi, c’est nickel p’têt ?
— La DGSI fait autorité !
— Et on s’occuperait aussi des crimes passionnels et des règlements de compte entre voisins ? On a assez de boulot comme ça !
— Mais, des fois qu’il y aurait du terrorisme caché là-dessous !
— Sous les menhirs de Carnac ? Landowski en convint.
— T’as raison, je pousse un peu…
— Ah !
— Mais tu vas quand même voir ça, hein ?
— T’es chiant, Lando. Tu sais ça ?
— Je sais !
— Tu me faxes les trucs que tu as et je regarde. Mais je te préviens, s’il fait beau, je laisse ton affaire sur le coin du bureau et je file en forêt.
— Biche, oh ma biche, lorsque tu…
— Je t’appelle demain. Salut !
Ange venait de mettre fin à la conversation. Peut-être un peu brutalement, se dit Landowski. Mais c’était aussi un jeu habituel entre eux.
Le policier rédigea une courte note à laquelle il joignit les coupures de journaux puis il faxa le tout. Après un dernier regard en direction de la mer devenue toute noire, il éteignit les lampes du salon puis il laissa ses chaussures dans l’entrée et monta l’escalier sans allumer.
La porte de la chambre était entrouverte. Il entra, se déshabilla sans faire de bruit puis il se glissa sous le drap. Il se colla contre Lorraine, qui se retourna lentement.
— Dis, Lorraine, ça te dirait pas d’aller faire un tour à Carnac dimanche ?
* Technicien en identification criminelle.