Chapitre I : Croisière

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Chapitre I : Croisière L'étrave du navire se penche encore et découpe brutalement la vague suivante. Un mouvement perpétuel. Le lourd bateau roule et tangue. Célia s'avance, le pied ferme, au-delà de la limite permise. Elle aime ça. Être libre. Franchir les interdits. Les perles translucides et froides de l'océan l'éclaboussent. Elle recule vivement et s'abrite derrière l'embarcation de secours bâchée, ressemblant à une coque de noix. La mer est forte, houleuse. Le vent gifle son visage, éparpille ses cheveux. Elle vacille, s'accroche à un bout de corde, et s'en va en titubant vers le confort de sa cabine. Une chambre miniature avec un hublot de verre qui lui donne une idée de l'état de l'océan. Elle enfile un peignoir de velours et s'allonge sur sa couchette en chien de fusil. Elle ferme les yeux, fatiguée, étourdie par l'air du grand large. Elle va résider chez sa tante Eva, à Hyères Les Palmiers, sur la colline dominant les salins, et la plage de l'Almanarre. Une nouvelle vie commence, loin des trépidations de New York et de ses gratte-ciels époustouflants. Il faudra qu'elle se trouve une occupation. D'abord, du repos. Beaucoup de calme. Son burn-out l'a laissée sans force, comme vidée de toute substance. Une enveloppe vide. C'est la première fois qu'elle vient sur le vieux continent. Un rêve depuis toujours. The french way of life. Sa mère lui a tellement parlé de la côte d'Azur, des palmiers, des citronniers, des mimosas, des odeurs des marchés, des joueurs de boules ! Des images d’Épinal qui la font rêver, elle, la petite citadine. Des larmes s'échappent de ses paupières closes. Ses lèvres tremblent. Un rien la bouleverse. Elle se redresse et se contemple dans le miroir. Son teint très pâle met en valeur ses yeux verts en amande. Elle brosse ses cheveux blond vénitien, encore humides, à grands coups, comme pour effacer le passé. Elle prépare la robe de dentelle qu'elle va mettre, la plaque contre elle et se met à danser, les yeux dans le vide. Elle entend un brouhaha dans les coursives étroites et se ressaisit. C'est bientôt l'heure du dîner. Elle n'a pas faim. Elle se frotte les yeux comme une petite fille apeurée, enfile sa robe tant bien que mal, avale une goulée d'air et ouvre la porte de la cabine pour rejoindre ses semblables. L'élégante foule se presse autour des tables joliment damassées, sur lesquelles trônent des pivoines blanches ou roses. Célia, en hôte de prestige, s'assoit à côté du capitaine, un homme mince, distingué, attentif, au sourire ravageur. A côté de lui, le second, au physique insignifiant, lance la conversation sur la particularité insulaire. Il fait de grands gestes, mimant ses propos à grand renfort de métaphores. Célia observe, amusée par tant de verve et d'enthousiasme. Son regard se tourne vers la femme qui se tient à sa droite. Plantureuse, un teint de porcelaine, des yeux magnifiques qui attirent la lumière. Sa robe de taffetas violet, très échancrée, met en valeur un magnifique collier d’améthystes serties de nacre qui hypnotise la jeune femme. À côté d'elle, une dame entre deux âges, mince, racée, avec de grands yeux tristes perdus dans le vague, tortille compulsivement un mouchoir de dentelle de Calais. Enfin, un homme sombre, d'âge mûr, un odieux démon français, pense Célia, donne la répartie au second d'une manière calme et mesurée, les coudes sur la table, ses longues mains fines près du visage. Il jette un œil rapide sur la blanche Célia, comme pour l'inviter à se joindre à la conversation. Celle-ci détourne les yeux, gênée. Elle goûte un morceau de coquille saint Jacques en souriant. Il fait chaud et elle fait glisser son châle de ses épaules. Deuxième regard appuyé du ténébreux. Pâle, Célia se concentre sur le second qui démontre la fragilité des biotopes insulaires. Célia en a assez de l'image qu'elle renvoie, de tous ces lieux communs, de cette musique de salon attendue, insipide. Elle se lève, prétexte un malaise et s’éclipse. Elle se met à courir dans les coursives désertes à perdre haleine. Elle rejoint le pont supérieur, prend l'air du large comme une gifle qui la réveille de sa torpeur. Elle se penche sur le bastingage et regarde l'écume qui frise autour du paquebot. La hauteur est vertigineuse. Un élan irrépressible. Les images et les mots se bousculent dans sa tête. Une petite voix familière, un démon la pousse. Elle lève la jambe, se raidit, à califourchon sur la barre de métal. La jointure de ses mains devient bleue. Elle lève l'autre jambe quand soudain, une main de fer l'agrippe par la taille puis l'enserre. Célia pousse un cri strident. Elle se débat, pique une crise de nerf. Peine perdue, l'homme la tient contre lui, et la tire en arrière fermement. Affalée sur le pont, Célia sanglote. Elle ne voit rien, n'entend rien. Tout est chaos, éparpillement, souffrance. L'homme l'emporte vers des horizons plus cléments. Elle perd le sens. Elle se réveille dans sa cabine, seule, avec un mal de tête épouvantable. On toque à la porte. Le docteur de bord s'avance, tout sourire et s'assoit sur le bord de la couchette. Célia, très pâle, gémit, tente de se redresser. Elle a mal. Une douleur compacte, en étoile. Il la réconforte doucement et lui tend plusieurs comprimés et un verre d'eau. Agitée, la jeune femme tente de se dérober, tourne la tête, s’arque boute. Le médecin lui fait alors une piqûre. Il attend qu'elle se calme, s'endorme et va donner de ses nouvelles au capitaine. ⸺ Il lui faut du repos. Du calme et du repos. Et quelqu'un pour veiller sur elle. Elle voyage seule, je crois ? ⸺ Oui. Je vais demander à Mademoiselle Smith de l'accompagner. Infirmière à la retraite, elle a été très touchée par cette histoire. C'est une âme sensible et dévouée. ⸺ Très bien. Faites-en sorte qu'elle accepte sa mission. Je vous laisse, j'ai à faire. Elle va dormir un bon moment. ⸺ Merci, docteur. À bientôt, conclut le capitaine soulagé. C'est ainsi que Célia, à son réveil, se retrouve lotie d'un chaperon. Quand elle veut se lever, une main ferme et efficace l'en empêche. Elle somnole toute la journée puis se lève avec l'aide de mademoiselle Smith. Elle se sent faible, l'esprit égaré, la bouche pâteuse. Elle s'appuie sur le bras de l'infirmière et elles montent dans le grand salon pour dîner. Comme absente à elle-même, Célia ne remarque pas les signes d'attention ni les regards apitoyés des convives. Elle mange quelques bouchées, tente de sourire, renverse son verre d'eau et, confuse, balbutie quelques mots d'excuses. Le démon qui est en elle déborde. Une petite voix insidieuse et suave. Elle pleure, trépigne, puis arrache d'un coup sec le collier de la dame en mauve qui se met à crier. L'infirmière lui prend les mains et calmement, lui intime l'ordre de se lever. Cela lui fait l'effet d'une douche froide. Elle obtempère, tétanisée par les yeux bleu pâle et glacés de Mademoiselle Smith qui gère au mieux la situation. Elle rend le collier presque inconsciemment. Elles s'éclipsent aussi discrètement que possible. Prévenu, le docteur les rejoint dans la cabine. Il parle longuement avec Célia. Inquiète, Mademoiselle Smith fait les cent pas devant la porte. Elle a peur que l'état de Célia ne soit plus sérieux qu'une simple dépression. Elle a vu la haine dans les yeux de la jeune femme. Fragile et dangereuse ...ou du moins imprévisible. Un joli minois posé sur une âme noire et glacée. Quel beau sujet d'étude, se dit l'infirmière en se frottant les mains. Il faut que je me procure un autre carnet. Un bleu cette fois. Que je me glisse en douceur dans la vie de cette charmante demoiselle... ***** Les lumières du port scintillent comme une rangée de pierres précieuses autour de la rade de Toulon. Le paquebot s'approche dangereusement du quai et commence les manœuvres d'accostage. C'est l'effervescence à bord. Les bagages s'empilent dans les coursives. Célia range ses affaires. Les tranquillisants du docteur Henri font merveille. Calme, reposée, elle plie soigneusement sa robe de bal qu'elle n'a pas portée. Mademoiselle Smith l'attend à la réception Elle a pris ses dispositions pour se mettre au service de Célia et attend le commandant qui tient à les saluer. En sortant de sa cabine, Célia se heurte au ténébreux, monsieur de Courcy, qui marmonne un « au revoir mademoiselle » fort peu conventionnel. Quel animal! Elle appelle le groom, lui remet sa valise et rejoint l'infirmière, délivrée, légère dans sa robe couleur sable. Sa préférée qui met ses yeux gris bleu en valeur. Il faut qu'elle fasse bonne impression à sa tante qui l'attend sûrement sur le quai. Elle serre une longue veste fine sur sa silhouette amaigrie. Elles s'engagent toutes deux sur la passerelle bondée. Bousculades. Cris. Célia vacille sur ses hauts talons et s'appuie sur sa nouvelle employée. Les attroupements lui donnent le vertige. Elle cherche une pancarte avec son nom dans la foule qui les engloutit.
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