LA CHUTE DE JOERESSE

1255 Mots
Joeresse, en voiture, a failli faire un accident. Les mains crispées sur le volant, le souffle court, il a pilé au dernier moment devant le feu rouge. Le klaxon rageur d’un autre conducteur l’a sorti de sa torpeur. Dans sa tête, la voix du juge résonne encore : _Fermeture immédiate de l’usine._ Il serre les dents. Sa vie vient de basculer. À la maison, Ronisia fait les cent pas dans le salon. Elle pose sans cesse la main sur son ventre arrondi. Elle espère que tout s’est bien passé au tribunal. Que Joeresse va franchir la porte avec un sourire, soulagé, en lui disant que ce n’était qu’une mauvaise passe. Rigo cherche son frère depuis deux jours. L’angoisse lui tord l’estomac. Dîna le rejoint, le visage grave. — *Rigo, il faut se rendre à l’évidence. On doit signaler cette disparition à la police. Rafiou ne partirait pas comme ça, sans prévenir.* Rigo hoche la tête, soucieux. — *Tu as raison… Mais j’ai peur de ce qu’on va découvrir. J’ai un très mauvais pressentiment.* À la maison, Ébènezere est en joie. Il se verse un verre, trinque seul à sa victoire. L’usine de Joeresse va fermer. Il a gagné. Puis, comme une gifle, le souvenir le frappe : Rafiou. Son meilleur ami. Le couteau. Le sang. Il repose son verre, tremblant. _Comment j’ai pu faire une chose pareille ?_ Il se prend la tête entre les mains. _Je suis un monstre. Un véritable monstre._ Franck, à la maison, a des remords qui le dévorent. Il repense à tout le bien que Joeresse lui a fait. Les avances quand il était dans le besoin, la fois où il l’a défendu devant les autres ouvriers. Franck est célibataire et vit seul. Le silence de son petit appartement est assourdissant ce soir. _Comment je vais faire maintenant ? Comment je vais vivre avec ça sur la conscience ?_ Chez Xavier, la réception bat son plein. Il montre sa femme aux membres du club, la main possessive sur la hanche d’Astride. Les invités sont impressionnés, ils sifflent, ils applaudissent. — *Xavier, elle est sublime ! Félicitations !* Xavier gonfle le torse et déclare, sûr de lui : — *Notre mariage est pour la semaine prochaine. Vous êtes tous invités, évidemment.* Soudain, la porte d’entrée s’ouvre. Jessica débarque dans la maison. Astride se précipite vers elle et la serre dans ses bras de toutes ses forces, comme si sa vie en dépendait. Ébènezere est tourmenté par ce qu’il a fait. La joie de la vengeance s’est évaporée. Il n’est pas en paix. Pas du tout. Le visage de Rafiou, les yeux pleins d’incompréhension, le hante sans répit. Joeresse arrive enfin à la maison. Il est dévasté. Son costume est froissé, sa cravate défaite. Il a l’air d’avoir vieilli de dix ans en une journée. Sa femme se jette vers lui. — *Mon amour… qu’est-ce qu’il y a ? Parle-moi !* Il reste sans voix, le regard perdu dans le vide. Puis les mots sortent, douloureux, cassés. — *C’est fini, Ronisia… Le juge… il a ordonné la fermeture de l’usine.* À l’étage, Jessica et Astride discutent en chuchotant. Astride est terrifiée, apeurée par son triste destin. Les larmes coulent silencieusement sur ses joues. — *Je vais mourir ici, Jessica… Je le sais…* Jessica lui attrape les épaules et la force à la regarder. — *Écoute-moi bien, Astride. Pour le moment, tu n’as pas le choix. Tu dois jouer la femme parfaite. Souris-lui. Fais-le te faire confiance. C’est ta seule chance de t’en sortir. De gagner du temps.* Le soir, Arianne débarque à la maison de Joeresse et Ronisia sans prévenir. Elle apprend la mauvaise nouvelle de la fermeture. Une nouvelle qui est excellente pour elle. Intérieurement, Arianne voit déjà la vie de sa sœur s’écrouler, et ça lui procure une joie malsaine. Pourtant, elle joue la sœur et la belle-sœur réconfortante à la perfection. — *Oh, ma pauvre sœur… Joeresse… Je suis tellement désolée. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis là.* Alors qu’ils ont déjà planifié leur plan avec Yvan. Et puis, dans l’arrière-salle d’un bar, Yvan discute avec Fancky. Un homme au regard fuyant. — *C’est simple, Fancky. Tu te feras passer pour l’homme qui connaît tous les secrets de Ronisia. Son passé. Celui qu’elle cache.* Ils planifient leur plan à la perfection. Yvan sort son téléphone et lance un audio. — *Tiens, écoute ça.* La voix de Ronisia emplit la pièce : _« Yvan, tu es pauvre. Moi j’ai trouvé un homme riche, celui que j’ai toujours voulu. Même si je ne l’aime pas, je vais me servir de lui pour devenir la grande dame que j’ai toujours voulu être. »_ Yvan sourit. — *Avec ça, on la tient.* Joeresse, dans sa chambre, est triste, prostré sur le lit. Sa femme s’allonge contre lui et lui caresse le dos. — *Mon cœur, on trouvera une solution. On construira une autre usine. Ensemble. On est plus forts que ça.* Joeresse ferme les yeux, angoissé. — *J’ai peur, Ronisia. Peur de mettre toutes les économies qui nous restent dans une nouvelle construction. Et si on perd tout ?* Arianne, enfermée dans la chambre d’amis, fait un appel discret à Maella. — *Maella, tu ne devineras jamais… L’usine de Joeresse ferme. Le juge a signé. Tout se passe comme on l’avait prévu.* Chez Yvan, Junior et sa sœur Karmelle finissent de préparer à manger. Ils s’installent à table en compagnie de leur ami Yann, qui a décidé de passer la nuit chez eux. L’ambiance est légère. Ils causent, ils rient, ils parlent de l’école. Un moment de normalité volé au drame qui se joue ailleurs. Rigo est inquiet et soucieux. Il ne dort plus. _Qu’est-ce qui a bien pu arriver à mon frère ?_ Ébènezere, croisé dans la rue, joue l’hypocrite avec un talent effrayant. — *Alors, Rigo, toujours pas de nouvelles de Rafiou ? Il n’avait pas dit où il allait ?* Franck, à côté de lui, n’a pas la conscience tranquille. Il fixe ses chaussures. Lola, une des voisines qui aide Rigo dans les recherches, les observe. Elle trouve Ébènezere et son ami suspects. Leur nervosité, leurs regards qui se croisent. Astride, au salon, dîne avec Xavier et Jessica, qui n’est pas encore partie. Xavier parle avec enthousiasme de leur mariage prévu pour la semaine prochaine. — *J’ai déjà choisi le traiteur, Astride. Tout sera parfait.* Astride, très malheureuse, lui jette un regard de mépris glacial. Quant à Jessica, elle joue dans l’hypocrisie la plus totale, se faisant passer pour la servante fidèle et admirative de Xavier. — *Ce sera un mariage magnifique, Monsieur Xavier.* Franck et Ébènezere, sur le chemin du retour vers la maison, discutent à voix basse. Franck est pâle, nerveux. Ébènezere le menace du regard. — *Arrête de te comporter comme un coupable, Franck ! Tu as l’air suspect ! Tu vas nous faire tomber !* Ébènezere insiste, la voix dure. — *Fais comme moi. Sois froid. N’aie aucun remords. C’est la seule manière de s’en sortir.* Lola fait part de ses soupçons à Rigo, un peu plus tard. — *Rigo, je te le dis, ces deux-là cachent quelque chose. Ébènezere et Franck. J’en mettrais ma main à couper.* Rigo soupire, épuisé par l’angoisse. — *Lola, tu dramatises trop les choses. Accuser Ébènezere… Il a, c’est vrai, l’image de la haine. Il détestait Rafiou à la fin. Mais de là à être un assassin… Non. Je ne peux pas y croire.* Lola croise les bras. Elle n’est pas convaincue. Pas du tout.
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