Chapitre 12 - La distorsion du lien

1448 Mots
La salle dans laquelle 7-Alpha-92 nous introduit n'a rien d'une chambre d'hôpital. C'est une cellule de pureté absolue, une alcôve de nacre et de verre située dans les entrailles du Monolithe. Ici, l'air n'a pas seulement une odeur de propre ; il semble vibrer d'une fréquence qui calme instantanément les battements de mon cœur. Les murs ne sont pas droits, ils se courbent comme l'intérieur d'un immense œuf technologique. Au centre de la pièce trône l'incubateur. Ce n'est pas une boîte de métal, mais une bulle de gel polymère en suspension entre deux piliers d'obsidienne. Le liquide à l'intérieur est d'un bleu si pâle qu'il semble presque transparent, traversé par des filaments de lumière dorée qui s'agitent comme des neurones en plein travail. « Déposez l'unité biologique dans le champ de sustentation », ordonne 7-Alpha-92. Ses mains s'activent sur une interface invisible dans l'air. Je m'approche de la bulle, le cœur battant à tout rompre. Melody me fait un signe de tête encourageant, bien que ses yeux trahissent un épuisement total. Je soulève Lixandre. Il est si petit, si fragile face à cette technologie qui semble venir de la fin des temps. « Vas-y, Mae », murmure Rose au fond de ma conscience, sa voix revenant enfin comme un écho lointain. « C'est sa seule chance. » Je lâche mon fils. Au lieu de tomber, son corps est accueilli par la tension superficielle du gel. Il s'enfonce lentement dans la bulle bleue, comme s'il s'immergeait dans une mer de soie. Les filaments dorés se dirigent immédiatement vers sa jambe brisée, s'enroulant autour de la plaie avec une délicatesse arachnéenne. Lixandre flotte maintenant en apesanteur, les cheveux ondulant dans le liquide nutritif. À travers la paroi de la bulle, ses traits semblent apaisés. Le gel commence à pulser au rythme d'un cœur artificiel. Je pose ma main contre la paroi tiède de l'incubateur. De l'autre côté du verre, à quelques centimètres, 7-Alpha-92 observe les écrans biométriques qui s'allument partout sur les murs. Il ne regarde pas mon fils avec amour, il regarde des courbes de régénération moléculaire. Et pourtant, il est là. Il nous cache. Le Monolithe gronde doucement autour de nous, une machine géante qui ignore qu'en son sein, une mère humaine et un alien renégat viennent de suspendre le temps pour sauver un enfant de poussière. Le silence de la pièce est désormais habité par un chant technologique : un bourdonnement basse fréquence. Le processus commence. Sous la surface du gel, les filaments dorés s'intensifient. Ils ne se contentent pas d'effleurer la jambe de Lixandre ; ils s'insinuent à travers la peau, comme des racines de lumière cherchant la terre. Je vois, avec une fascination mêlée d'horreur, les os se réaligner de l'intérieur. Le tibia, qui brisait la chair tout à l'heure, glisse vers sa place originelle dans un ballet silencieux. La plaie se referme, la peau se tisse à une vitesse qui défie toutes les lois de la nature humaine. Je ne détourne pas le regard. Mes mains sont plaquées contre la paroi de l'incubateur, mes doigts cherchant un contact impossible à travers la membrane. Je veux absorber chaque seconde de sa guérison, je veux être le témoin de ce miracle volé à nos oppresseurs. Pourtant, malgré ma focalisation absolue, je sens une présence. Une pression invisible sur ma tempe. Je n'ai pas besoin de tourner la tête pour savoir que 7-Alpha-92 m'observe. Son regard n'est pas sur les graphiques de régolisation qui défilent sur les murs. Non. Il est braqué sur moi. Je sens son incompréhension, son analyse froide de ma posture, de mes larmes qui ne coulent plus mais qui brillent dans mes yeux noisette. Pour lui, je suis une énigme. Pourquoi cet organisme — moi — reste-t-il ainsi immobile, en état d'alerte maximale, alors que la machine fait tout le travail ? Pourquoi mon flux d'adrénaline ne chute-t-il pas ? Il fait un pas vers moi, s'arrêtant à la limite de mon espace personnel. Je sens l'odeur de Julian émaner de lui, ce parfum de foyer qui me torture, mais je reste de marbre. « Votre structure émotionnelle est... inefficace », murmure-t-il, sa voix vibrant dans l'air stérile. « L'unité est en cours de restauration. Votre présence n'altère pas les variables de succès. Pourquoi restez-vous ? » Je ne le regarde toujours pas. Mes yeux sont rivés sur le visage de Lixandre qui reprend peu à peu ses couleurs. « Parce qu'il doit savoir que je suis là quand il se réveillera », je réponds tout bas. « Même à travers le gel. Même à travers votre science. » Je sens une hésitation dans son énergie. 7-Alpha-92 incline la tête, ses pupilles d'encre dilatées. Il enregistre mes paroles, les archive comme une donnée aberrante qu'il ne peut pas encore effacer. Dans ce temple du calcul, mon amour est une erreur système qu'il commence, malgré lui, à trouver fascinante. Je détache enfin mon regard de l'incubateur pour le planter dans le sien. C’est une épreuve de force. Voir ce visage, ces traits que j'ai embrassés des milliers de fois, m'arrache un cri silencieux au fond des tripes, mais je le repousse. Je range cette douleur dans une boîte que j'ouvrirai plus tard, quand nous serons en sécurité. Pour l'instant, je dois être la voix de l'humanité face à la machine. « Vous appelez ça de l'inefficacité, 7-Alpha-92 », dis-je d'une voix calme mais vibrante. « Mais ce que vous voyez là, c'est ce qui nous a permis de survivre bien avant votre arrivée. Ce n'est pas une "variable inutile". C'est un lien. » Il reste immobile, mais ses yeux d'ébène semblent s'élargir imperceptiblement. Le lien n'est pas physique, continué-je en posant ma main sur mon cœur. C'est une promesse. Si je pars, une partie de lui s'éteindra, même si votre machine répare son corps. Nous ne sommes pas que des assemblages de cellules et de fréquences. Nous sommes ce que nous ressentons les uns pour les autres. Je fais un pas vers lui, brisant la distance de sécurité qu'il s'efforce de maintenir. Je parle à l'alien, mais j'utilise le visage de mon mari comme un pont. « Vous cherchez des données ? En voici une : la peur que vous lisez en moi n'est pas une faiblesse. C'est le carburant qui m'a permis de traverser votre cité, de tromper vos scans et d'entrer ici. Votre logique n'aurait jamais pris ce risque. Mon amour, lui, ne connaît pas le calcul des probabilités. » Un silence pesant s'installe. 7-Alpha-92 baisse les yeux vers ses mains — les mains de Julian. Elles tremblent. Très légèrement, mais elles tremblent. Ce n'est pas un réflexe musculaire de l'hôte cette fois. C'est une réaction à ce qu'il perçoit : une onde de choc émotionnelle qu'il n'arrive pas à classer. Quelque chose se fissure dans sa carapace. Il ne devient pas humain, non, mais il cesse d'être une simple unité. Il devient un observateur troublé. « Cette... "promesse"... » murmure-t-il, goûtant le mot comme une substance étrangère. « Elle crée une distorsion dans ma fréquence de base. » Il recule brusquement, comme s'il venait de toucher une flamme. Son regard s'égare vers l'incubateur, puis revient vers moi avec une intensité nouvelle. La graine n'a pas seulement germé ; elle vient de percer le béton de son endoctrinement. L'atmosphère sacrée et suspendue de la pièce est soudainement lacérée. Un son strident, une fréquence pure et glaciale, déchire l'espace. La lumière blanche et apaisante du dôme vire au rouge cramoisi, une couleur d'alarme qui donne à l'incubateur des reflets de sang. 7-Alpha-92 se redresse d'un coup, ses muscles — les muscles de Julian — se tendant comme des câbles d'acier. Ses yeux d'encre scannent les parois qui deviennent soudainement transparentes, révélant l'activité fébrile du Monolithe au-delà de notre cachette. « Détection de discordance thermique », lâche-t-il, sa voix reprenant une cadence automatique mais trahissant une urgence nouvelle. « Le système a repéré l'anomalie de l'incubateur. Les sentinelles de protocole sont en route. » Mon sang ne fait qu'un tour. Je plaque mes mains contre le gel où Lixandre flotte toujours, le processus de soin n'étant qu'à moitié achevé. « On ne peut pas le sortir maintenant ! Il va mourir si on brise le cycle ! » Melody se lève d'un bond, son visage d'enfant transformé par une terreur lucide. Elle regarde l'hôte, puis la porte qui commence déjà à vibrer sous l'effet d'un verrouillage magnétique externe. 7-Alpha-92 se tourne vers moi. Pendant une seconde, une seule, je vois passer dans ses yeux une tempête de données et... autre chose. Une hésitation. La "distorsion" dont il parlait a brisé sa capacité à obéir aveuglément. Il ne nous dénonce pas. Il cherche une issue.
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