IV

2194 Mots
IV J’ai lu une définition du bonheur qui m’a paru bien étrange : en amour le bonheur serait le plaisir donné et le plaisir reçu. – ce serait de se sentir nécessaire l’un à l’autre, – ce serait la volupté intime et profonde qu’on éprouve à rendre heureux celui qu’on aime, – ce serait la reconnaissance des sensations reçues. Voilà une métaphysique bien égoïste, il me semble, et que je n’accepte pas pour moi. Ce n’est pas ainsi que je comprends le bonheur, et je sens que je peux être heureux à moins de frais, plus facilement et plus naïvement. Ainsi que j’aime une femme qui ne me connaît pas, une femme qui ne peut pas partager mon amour et me le rendre, je serai cependant heureux. L’apercevoir au coin d’une rue quand elle passe, la rencontrer sur une promenade marchant doucement, la savoir dans le lieu où je suis, lors même que mes yeux ne peuvent pas se poser sur elle, pour moi c’est du bonheur. C’est aussi du bonheur que de me sentir troublé à sa vue, de rougir, d’étouffer, de ne plus distinguer rien, de ne plus rien entendre, perdu, abîmé dans mes délicieuses sensations. Il n’y a pas là d’exagération, car ce bonheur n’a rien d’impossible, ce n’est point un rêve, en ce moment je le ressens et j’en jouis. Et Salomé ! La pauvre Salomé a passé dans ma vie sans bisser plus de trace que n’en laisse dans le ciel l’étoile qui file ou dans l’air l’hirondelle qui nous éblouit. Salomé est ein anche anfolé ! Ce n’est donc pas d’elle, ni d’une de ses semblables, qu’il est question. La femme que j’aime est, il faut bien écrire le mot, une femme du monde, une femme mariée. Ce fut au mois de mai que pour la première fois je la rencontrai sur le Broglie. Le Broglie est une promenade qui s’étend devant le théâtre ; plantée d’arbres, bien sablée, bordée de belles maisons, située dans le quartier le plus propre et le plus aristocratique de la ville, elle est le lieu de réunion de la bonne compagnie, surtout les jours où s’y font entendre les musiques militaires. J’étais assis sur une chaise tout seul au pied d’un marronnier, perdu dans la rêverie que la musique faisait sourdre dans mon cœur. On jouait la Favorite, et, en écoutant cette mélodie tendre et passionnée, je me disais que sans doute je ne connaîtrais jamais ces désespoirs d’amour, ces ivresses et ces transports. Tout à coup, bien que mes yeux ne fussent pas attentifs, j’aperçois venant du côté de la rue de la Mésange, une jeune femme que je n’avais jamais vue. Précisément l’orchestre attaquait le motif : Un ange, une femme inconnue. Elle était grande et elle s’avançait avec une démarche légèrement ondoyante pleine de grâce. Quand elle se fut rapprochée je pus distinguer ses traits : les cheveux d’un blond cendré, un profil grec, des yeux ardents chastement voilés par de longs cils, une bouche mignonne, une carnation fraîche et rosée, tout en elle charmait et attirait au premier coup d’œil. Ah ! mon père, qu’elle était belle. Elle s’assit à une petite distance de ma place et je pus jouir de sa vue tout à mon aise. L’impression qu’elle m’avait produite en arrivant sur cette promenade était celle d’un rayon de soleil de printemps qui, tombant sur moi, m’eût éclairé et échauffé. Sans exagération, je puis dire qu’elle avait allumé en moi une flamme intérieure, exactement comme le choc eût fait jaillir une étincelle qui serait tombée sur mon cœur. En la contemplant je voyais plus loin, je sentais autrement qu’avant sa venue. N’est-ce pas quelque chose de prodigieux que cet effet physique, ou plus justement, n’est-ce pas quelque chose de curieux, digne d’attention et de réflexion, car je ne me crois nullement un homme providentiel pour lequel la nature se met en frais de prodiges ? Mais, enfin, pour que cet effet instantané puisse se produire, ne faut-il pas que cette étincelle tombe sur un cœur préparé ? Ne faut-il pas, pour m’expliquer par une expression vulgaire dans sa prétention, que l’âme ainsi troublée ait rencontré et reconnu l’âme sœur de la sienne ? Ne faut-il pas que la femme qui nous émeut ainsi soit la matérialisation de notre idéal, et qu’elle vienne donner un corps aux rêveries qui étaient en nous ? Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, il est bien certain que la femme que j’avais devant moi était la réalisation vivante de mes conceptions imaginatives. Elle m’avait si parfaitement ébloui que je n’avais pas vu qu’elle était accompagnée d’un petit garçon de deux ans et d’une nourrice ; elle fit asseoir le bébé près d’elle, et, lui tenant sa petite main dans les siennes, elle parut écouter la musique, sans faire attention à ce qui se passait autour d’elle. Quelle était cette femme ? Une étrangère ? Sa mise était trop soignée et trop correcte pour le supposer. Une Strasbourgeoise ? Je ne la connaissais point. Je sus bientôt à quoi m’en tenir : tout ce qui à Strasbourg a un nom et une notoriété, la saluait en défilant devant elle. Le docteur Frost, qui vint à passer me compléta cette indication un peu vague. Elle se nommait madame Obernin, elle était de Strasbourg, où elle s’était mariée il y avait environ trois ans. Et comme je poussais mes questions plus loin, il s’arrêta et me regarda dans le blanc des yeux. Puis, me donnant une petite claque sur l’épaule : – Tiens, tiens, dit-il, avec un sourire narquois. Mais ce fut tout ce que j’en pus obtenir. Il me quitta après avoir promené son regard moqueur d’elle à moi et de moi à elle d’une façon qui me blessa. Les musiciens jouèrent leur dernier quadrille. Qu’allait-elle faire ? Rentrer chez elle, ou continuer sa promenade ? Dans l’un et l’autre cas, j’étais décidé à la suivre. Elle se dirigea vers la place de la Comédie, puis, longeant le théâtre, elle prit la route de la porte des Juifs. Au-delà de cette porte, à une courte distance des glacis des fortifications, s’étend une vaste prairie qu’on appelle le Contades ; elle est plantée de grands arbres qui forment de magnifiques allées fraîches et ombreuses. En la voyant s’engager dans ces allées, j’eus un mouvement de joie : nous n’allions pas être séparés. C’était la première fois que je suivais une femme : c’est une très charmante et très agréable récréation. Mais beaucoup de phrases ont été faites, très bien faites là-dessus ; je n’ai rien à ajouter à ce qu’on a dit avant moi. Je n’aurais jamais cru, avant cette promenade qu’on pouvait devenir amoureux d’une femme rien qu’à la voir de dos : je le sentis en suivant madame Obernin. Et je ne l’aurais pas vue sur le Broglie, je l’aurais seulement aperçue de loin, marchant devant moi, que, par la grâce de sa démarche, elle eût pris mon cœur exactement comme elle l’avait pris, quelques instants auparavant, par le charme irrésistible de ses yeux fauves. Ce fut ainsi que me fut révélée une vérité que je ne soupçonnais guère, à savoir, que la femme n’est pas tout entière dans la tête. C’est là une découverte qui, par sa naïveté, ferait peut-être rire un homme de trente ans, mais qui sera comprise d’un homme de vingt. Elle allait lentement, réglant son pas sur celui de son enfant, qui, à chaque instant, s’arrêtait pour jouer avec des cailloux. Cela me forçait à me tenir à une assez grande distance, car je ne voulais ni me faire remarquer, ni la faire remarquer elle-même par mon insistance à la suivre. Après le Contades et le joignant immédiatement se trouve une autre promenade, la Robertsau, beaucoup plus vaste et plus belle : dessinée, dit-on, par Le Notre, elle a depuis été transformée en un grand parc anglais, avec çà et là des corbeilles de fleurs et des massifs d’arbustes, si bien que ses immenses allées semblent créées exprès pour des amants qui veulent se rencontrer. J’espérais qu’en quittant le Contades, elle allait prendre le pont jeté sur l’île et passer dans la Robertsau, mais soit que sa promenade fût finie, soit plutôt qu’elle se fût aperçue de ma présence gênante, elle revint vers la ville. Naturellement je ne l’abandonnai pas, et je revins avec elle jusqu’à la rue de la Nuée-Bleue, où elle entra dans une maison de belle apparence. Lorsque la nourrice eut refermé la porte, je demeurai dans la rue abasourdi, stupide. Il me fallut attendre jusqu’au soir pour en apprendre plus long que n’avait voulu m’en dire le docteur Frost, c’est-à-dire jusqu’à l’heure où je pourrais me présenter chez madame Charles, que je comptais interroger. – Madame Obernin, me répondit celle-ci, s’est mariée il y a à peu près trois ans, c’est-à-dire que la famille Ritter a marié sa fortune avec la fortune des Obernin. – Elle est riche ? – Les Ritter, dit M. Hummel prenant part à la conversation, valent plus de deux millions ; quant à moi, je leur ouvrirais un crédit de cette somme avec plaisir ; malheureusement ils n’en profiteraient pas ; ils n’opèrent qu’avec leurs capitaux : ce sont des commerçants de la vieille école. – Voilà précisément pourquoi, interrompit madame Charles, ils ont choisi M. Obernin pour gendre. Mademoiselle Ritter, avec sa beauté et sa fortune, eût pu faire un très brillant mariage, son père et sa mère en ont préféré un solide. – M. Obernin, continua M. Hummel, est le fils d’un bonhomme de paysan qui possède dans la vallée de la Bruche, en pleines Vosges, dix ou douze lieues de pays parfaitement aménagé en forêts, en prairies et en vignes. – Et c’est aussi un paysan comme son père, M. Obernin ? – Un charmant garçon de vingt-huit à trente ans, intelligent, bienveillant ; un gaillard admirablement bâti, qui est en homme ce que madame Obernin est en femme. Quand ils sortent ensemble, les femmes tournent la tête pour le mari et les hommes pour la femme. C’était en mettant ses gants que M. Hummel me donnait ces renseignements, fort peu encourageants pour mon amour. – Sortez-vous avec moi ? dit-il. J’hésitai un moment, mais pensant que j’en apprendrais plus avec la femme qu’avec le mari, je répondis que j’étais venu faire un peu de musique et que je resterais s’il ne le trouvait pas mauvais. – Restez, mon cher Robert, j’espère vous retrouver dans une heure. – Que faut-il prendre ? demanda madame Charles en se mettant au piano. M’était-il possible de penser à autre chose, en ce moment, qu’à la Favorite, et dans la Favorite, m’était-il possible de chanter autre chose que la romance de Fernand : Un ange, une femme inconnue ? On a fait un conte pour dire comment l’esprit vient aux filles, je sais maintenant comment le sentiment vient aux garçons : bien souvent j’avais chanté cette romance, mais jamais comme je la chantai alors : l’ange c’était madame Obernin ; qu’elle était belle ! je la voyais, elle était là, devant moi vivante pour mes yeux et pour mon cœur. Le morceau fini, madame Charles se retourna vers moi et me regarda longuement. – Quels progrès vous avez faits ! s’écria-t-elle ; en arrivant à Strasbourg, vous chantiez comme une mécanique ; aujourd’hui vous avez dans la voix une expression douce et passionnée tout à fait remarquable. Je regrette que M. Hummel ne soit pas là pour vous applaudir. – Je n’aurais pas chanté comme cela devant lui. Je voulais dire tout simplement que M. Hummel eût été un public, et que devant lui je ne me serais pas livré comme devant sa femme qui, en m’accompagnant, faisait partie de moi-même. – Pourquoi donc ! fit-elle d’une voix caressante ; c’est là précisément le charme de la musique qu’elle nous permet de tout dire à ceux avec lesquels nous sommes en communion de sentiments ou d’idées. Je restai un moment sans répondre, me demandant ce que je devais comprendre ; mais il ne me convenait pas d’avoir l’esprit trop ouvert ; d’ailleurs j’étais trop étroitement obsédé par ma passion pour pouvoir parler d’autre chose. – À propos, dis-je tout à coup, et assurément sans aucun à-propos, est-ce que madame Obernin va dans le monde ? – Pourquoi donc, mon cher Robert, me parlez-vous avec cette insistance de madame Obernin ? Elle vous occupe donc bien ! Seriez-vous amoureux d’elle, par hasard ? Le rouge me monta au front, par bonheur j’étais dans l’ombre et je ne me trahis point. – Amoureux, moi ! J’ai vu madame Obernin cinq minutes sur le Broglie, est-il vraisemblable que je me sois enflammé si vite. – Mon enfant, je ne vous blâmerais pas d’être amoureux ; seulement, je serais peinée de vous voir donner votre cœur à madame Obernin. Vous auriez un sentiment pour une femme du monde, j’entends un sentiment honnête, qui occuperait vos vingt ans sans vous entraîner dans des folies, que, jusqu’à un certain point, ce serait excusable ; mais il ne faudrait pas que cette femme fût madame Obernin. – Pourquoi donc ? – Pour bien des raisons : d’abord parce qu’elle est trop jeune et qu’elle ne saurait ni vous retenir ni s’observer ; et puis parce que je la crois fortement égoïste ; enfin parce que, si jolie qu’elle soit, et elle est très jolie, j’en conviens, très séduisante extérieurement, elle n’est pas assez maline. – Comment, maline ? – Mon cher Robert, si vous aimiez, comme je le supposais tout à l’heure, une femme de notre monde, il faudrait que cette femme eût de l’expérience et du sang-froid pour elle et pour vous qui n’êtes qu’un enfant ; et il faudrait aussi qu’elle eût assez de ressources dans l’esprit pour conduire vos amours sans se compromettre elle-même et sans compromettre votre avenir. Voilà pourquoi je dis que madame Obernin n’est pas assez maline, car ce serait là une tâche que je suppose difficile. Elle avait abandonné le piano et elle s’était assise dans une large chauffeuse très basse de siège ; en parlant, elle avait posé le pied sur le tabouret et la robe avait glissé. Elle eût parlé ainsi huit jours plus tôt dans cette pose pleine d’abandon, avec les petites fossettes qui se creusaient dans ses joues, avec ses yeux langoureux et ses lèvres humides, que j’aurais sans doute oublié les comptes de retour, le change de place, et le petit bureau aux rideaux verts : mais à cette heure, après avoir vu madame Obernin ! – Puisque M. Hummel ne rentre pas, dis-je, je vous demande la permission de me retirer. – Vous reviendrez demain, n’est-ce pas ? Je vais étudier ce soir dans le quatrième acte la partie de Léonor, nous la chanterons ensemble : « Oh ! mon Fernand » puisque la présence de M. Hummel vous gêne, je m’arrangerai pour qu’il sorte.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER