V

2257 Mots
V Depuis les premiers jours de juin jusqu’à la fin de juillet, j’ai très souvent rencontré madame Obernin. Mon assiduité à la suivre a fini par la frapper, et un jour j’ai vu ses yeux se poser sur moi. A-t-elle été touchée, a-t-elle été blessée ? c’est ce que je ne sais pas. Tout ce que je puis dire, c’est qu’elle n’a en rien modifié ses habitudes de promenade, et le lendemain je la retrouvai avec son enfant et la nourrice là où je l’avais vue la veille ; seulement cette fois elle retourna la tête de mon côte, puis, sans rien laisser paraître au-dehors de ce qui se passait en elle, si toutefois il s’y passait quelque chose, elle continua son chemin. J’ai fini par voir le mari. Ce n’est pas le rival que j’aurais choisi. Il est bien ce que M. Hummel m’avait dit, un beau garçon, grand, robuste, au teint coloré, avec des cheveux bruns, l’air joyeux et bienveillant. En plus des promenades le Contades, la Robertsau, je l’ai vue aussi très souvent au théâtre, mais là avec moins de facilité, car il aurait fallu que je me servisse de mon lorgnon, ce à quoi je n’ai jamais pu me résoudre : je l’aime et la respecte trop pour la blesser ou la compromettre. Si jusqu’à un certain point j’espère la toucher, c’est par une adoration muette : il me semble que, si vertueuse que soit une femme, elle doit se sentir flattée plutôt qu’outragée par une passion comme la mienne. D’ailleurs, je ne tiens pas à ce qu’elle me remarque : être près d’elle, la voir, respirer le même air qu’elle, suffit pleinement à me rendre heureux. Jusqu’à la fin de juillet, j’ai ainsi vécu littéralement attaché à ses pas, ne faisant rien, ne pouvant pas rester en place, n’entretenant plus de relations avec personne, sortant à chaque instant de chez moi pour la rencontrer, habitant les voies publiques, heureux quand, après avoir marché quelquefois durant des heures entières, je l’entrevoyais pendant quelques secondes, le temps de la croiser dans la rue. Puis, vers les derniers jours de juillet, le 26 (mes souvenirs me permettent facilement de préciser), j’ai cessé absolument de la rencontrer : et après quelques jours de recherches vaines et d’inquiétude, j’ai appris qu’elle était partie pour la campagne, aux environs de Soultz-les-Bains, dans une propriété de son père. Moi-même en août je me suis mis en route pour Neufchâteau, où j’ai passé tristement mes vacances ; présent de corps chez mes parents, j’étais d’esprit et de cœur à Strasbourg sur le Contades et la Robertsau. J’avais hâte de revenir ici, mais je n’y trouvai pas madame Obernin qui, je l’appris, devait rester à Soultz et dans les propriétés de son mari jusqu’à la fin de l’automne. J’attendais qu’elle rentrât à Strasbourg quand éclata le coup d’État. Comme tous les honnêtes gens, j’en fus indigné. À Paris, je crois que j’aurais eu le courage de me ranger du côté des défenseurs du droit et de l’honneur : mais que faire ici, alors que tout le monde, effrayé par ce qu’on apprenait des hauts faits de l’armée à Paris et dans les provinces, ne songeait qu’à sauver sa peau ? Le résultat immédiat du coup d’État fut de causer une perturbation générale, et les soirées sur lesquelles je comptais pour voir madame Obernin tout à mon aise, furent naturellement ajournées. Par là, je me trouvai atteint dans mes espérances ; il n’était pas besoin de cela pour me le faire maudire. Après avoir cru toucher au but (car pour mon amour peu exigeant c’était un but que la voir), je m’en trouvai de nouveau éloigné sans savoir quand et comment je pourrais m’en rapprocher, car madame Obernin, qui avait dû revenir à Strasbourg dans les premiers jours de décembre, restait à la campagne, et ceux de ses amis que je pouvais interroger ignoraient quand son retour aurait lieu et même s’il aurait lieu. Sur ces entrefaites, un des jeunes gens avec lequel je suis le plus lié m’invita à un réveillon chez lui : il devait s’y trouver une douzaine de nos camarades et quelques femmes. Cette partie me souriait peu ; cependant, après avoir longtemps hésité, j’y allai. Quand j’arrivai, la compagnie était au complet : je connaissais tous les hommes, c’est-à-dire que j’avais eu des relations plus ou moins suivies avec chacun d’eux ; mais des femmes, qui étaient au nombre de quatre, je n’en connaissais qu’une seule, pour l’avoir souvent vue au théâtre, où elle joue les premières amoureuses. Comme je suis très gauche avec les lorettes et les filles, ne sachant comment les traiter, et toujours beaucoup trop retenu, beaucoup trop respectueux avec elles, ce fut à celle-là qu’après quelques instants d’hésitation je m’attachai ; elle paraissait libre de tout engagement, le théâtre me fournirait un fond de conversation : d’ailleurs je n’avais jamais connu de comédienne, et je n’étais pas fâché de savoir comment c’était fait. Me voilà donc en conversation avec elle ; bientôt je devins assidu, empressé, ce qui ne parut pas lui déplaire : toute la nuit se passa à boire, à rire, à chanter, à danser ; pris d’une gaieté nerveuse, j’étais le plus bruyant, et toujours j’entraînais Florine, c’est le nom de notre amoureuse. Vers le matin nous étions tous un peu gris, quelques-uns d’entre nous l’étaient même tout à fait. L’air de l’appartement était lourd, chargé de fumée de tabac, de mauvaises odeurs de viande et de punch, j’ouvris la fenêtre pour respirer ; du côté du Rhin, par-dessus les toits des maisons, de larges b****s rouges rayaient le ciel, martelé de petits nuages roses. – Si nous nous, en allions à la campagne, dit Florine, qui était venue s’appuyer sur mon épaule. Sans remarquer la façon intime dont ces mots m’avaient été dits à l’oreille, je me retournai : – Je fais une proposition : nous ne pouvons pas nous séparer ainsi, que ceux qui sont d’avis d’aller à la campagne lèvent la main. – À la campagne, oui. – À la campagne ! jamais. Nous nous trouvâmes huit pour accepter la proposition de Florine, les quatre femmes et quatre jeunes gens. Nous nous entassons donc dans un break, et en route pour Kehl. On avait longtemps discuté le but de notre excursion ; les uns avaient proposé Sainte-Odile, les autres Girbaden ; mais Florine jouait le soir, nous ne pouvions pas trop nous éloigner de Strasbourg. Notre break était découvert, et sans qu’il fît très grand froid, il soufflait un petit vent du nord qui, après notre nuit de réveillon, nous faisait grelotter ; seul je n’avais pas de gros vêtements ; mais Florine me plaça à côté d’elle et voulut à toute force partager avec moi son grand manteau doublé de fourrures. Un de nos camarades avait pris une trompette de postillon, et il soufflait dedans tant qu’il pouvait : les bons bourgeois, éveillés par le tapage, se mettaient sur leur porte pour nous voir passer. Nous allions arriver au monument du général Desaix, quand je sentis un pied se poser sur le mien ; je reculai, le pied me suivit. J’étais toujours enveloppé dans le manteau de Florine, et nous étions serrés l’un contre l’autre. Je relevai les yeux sur elle ; en même temps elle tourna la tête de mon côté, et son regard plongea dans mes yeux tandis que son pied s’appuyait doucement sur le mien. Un long frisson m’agita, je cherchai sa main et la pressai fortement : la route s’acheva sans que nous changions de position, les mains dans les mains, sa poitrine battant comme la mienne. À Kehl, il fallut descendre de voiture et recommencer à boire. Lorsque Florine ne fut plus dans mes bras, je retrouvai un peu de ma raison. Sans être belle, Florine est très agréable : de beaux yeux, une physionomie parlante, une bouche délicieuse faite pour le b****r. Son seul défaut, c’est d’être toujours en scène, je veux dire qu’elle est un peu maniérée, mais cela tient sans doute à sa qualité de comédienne. Au théâtre, où elle a beaucoup de succès, je l’avais remarquée pour sa grâce et son talent, mais jamais je ne m’étais senti attiré vers elle. Lorsque je ne fus plus sous l’influence qui m’avait entraîné dans le break, je me retrouvai à son égard exactement dans les mêmes sentiments d’indifférence. Après notre déjeuner, on décida de se promener dans la campagne. Il faisait le plus beau Noël que j’aie jamais vu, du soleil, un ciel bleu et un vent sec. Toute la population était dans les rues, endimanchée dans ses habits de fête, les hommes en culotte courte avec des jarretières roses, le gilet rouge brodé, la redingote noire et le bonnet à poil de martre terminé par une houppe brillante ; les femmes avec le bonnet brodé d’or surmonté d’un grand papillon de rubans noirs, la veste d’hiver bordée de rubans gaufrés et la jupe fendue par devant. Dans les maisons, à toutes les fenêtres, on apercevait des branches de sapin auxquelles pendaient des rubans et des jouets d’enfant. – Laissons-les aller devant, dit Florine en prenant mon bras. Nous restâmes donc seuls en arrière, et tandis qu’ils se dirigeaient vers la plaine, nous prîmes une route qui devait aboutir au Rhin. Florine a beaucoup d’esprit naturel, et elle cause très agréablement de toutes choses, en véritable Parisienne qu’elle est. Pas plus que moi, elle ne semblait se souvenir de ce qui s’était passé dans le break, et nous cheminions en bavardant joyeusement. Arrivés sur le bord du Rhin, nous trouvâmes un endroit qui était abrité du vent par un petit bois de peupliers et de saules ; un tronc d’arbre était couché dans le chemin ; elle s’assit dessus et voulut me faire asseoir près, d’elle. Comme je parlais du vent du nord, elle m’enveloppa gentiment dans son manteau de fourrures. Nous étions seuls, serrés l’un contre l’autre, et devant nous le fleuve roulait ses eaux jaunâtres ; en soufflant contre le courant, le vent soulevait de petites vagues qui, de chaque côté, frangeaient la rive d’une blanche écume ; sur le ciel pâle, des arbres dressaient leurs rameaux dénudés, et tout au loin, à l’horizon, les pics neigeux des Vosges rayonnaient dans une vapeur confuse. Ce paysage avait véritablement un caractère de grandeur et de tristesse qui pesait sur le cœur. – C’est presque la mer, dit Florine ; mais j’aimerais mieux être au bord de la mer… avec vous. – Parce que ? – Parce que la mer nous parle de continuité et d’infini, tandis que cette rivière, avec ses eaux qui passent rapidement, semble vouloir nous entraîner dans son tourbillon. Je ne sais pourquoi, mais instantanément je me reportai en pensée à la promenade que j’avais faite l’année précédente avec Salomé ; il y avait loin de ces idées à celles de la petite lingère qui, en face des Vosges, ne pensait qu’à manger des saucisses. Je regardai Florine ; une fois encore je sentis ses deux yeux me pénétrer jusqu’au cœur. Nous restâmes ainsi, les yeux dans les yeux, quelques secondes, une demi-minute peut-être, et la tête commençait à me tourner, quand derrière nous j’entendis un grand bruit de voix et de rires. C’étaient nos camarades qui nous avaient découverts. Ils ne nous quittèrent plus, et nous rentrâmes tous ensemble à Strasbourg. Avant de nous séparer. Florine me fit promettre d’aller la voir le soir au théâtre ; elle donnerait mon nom au concierge, et je pourrais monter dans sa loge. Cependant, malgré cette promesse, je n’allai point au théâtre, et le lendemain je n’allai pas davantage chez elle ; je ne voulais pas me lancer dans une aventure dont la fin n’était que trop facile à prévoir ; mais le soir, je ne pus pas résister au désir d’entrer dans la salle. J’étais à peine installé à ma place quand un jeune homme, nommé Paul Haxo, que j’avais rencontré dans quelques maisons et qui m’avait toujours témoigné beaucoup de sympathie, vint s’asseoir auprès de moi. – Je vais vous faire une question ridicule, mais je vous demande comme un réel service d’y répondre franchement… Êtes-vous l’amant de Florine ? – Permettez, mon cher. – Je sais combien ma demande est sotte, mais je vous supplie d’y répondre. – Non, je ne suis pas son amant. – L’aimez-vous ? – Non. Il me serra les mains avec effusion, et je vis deux grosses larmes dans ses yeux. – Eh bien ! moi, je l’aime ; depuis deux mois, j’assiste à toutes les représentations et ne la quitte pas des yeux ; ma place est là-bas, contre l’orchestre des musiciens, pour être plus près d’elle. Malheureusement, je ne sais pas encore si elle m’a remarqué, car jamais elle ne se tourne de mon côté. – Lui avez-vous dit que vous l’aimez ? – Je lui ai écrit plus de dix lettres, et, tous les soirs, l’habilleuse lui remet un bouquet de ma part. – Lui avez-vous parlé ? – Lui parler ! Je vis à son émotion combien il ressemblait au jeune homme timide qui arrivait l’année dernière à Strasbourg sous le nom de Robert d’Autrey ; lequel jeune homme se trouvait presque mal à la pensée d’aborder une femme. Cela me fit rire. – Vous vous moquez de moi, dit-il tristement, cela me fait peur doublement : j’avais un service à vous demander. – Quel service ? parlez, mon cher, je suis tout à vous. – Je sais que vous avez soupé avec Florine et que vous avez passé la journée d’hier ensemble, vous êtes donc bien avec elle ? – Mais oui. – Eh bien ! parlez-lui de moi ; dites-lui que je suis fou d’elle, que j’en perds la tête, que je l’adore. – Jolie ambassade. – Si vous saviez comme je suis malheureux, vous ne me repousseriez pas ; d’ailleurs, si vous avez de l’amitié pour Florine, j’ose dire que ce ne serait pas un mauvais service à lui rendre, elle aura en moi un esclave qui l’aimera bien et lui fera une vie heureuse, je vous le jure. Ce rôle de confident me parut amusant à jouer, j’acceptai. – Quand la verrez-vous ? – Tout de suite, je vais monter à sa loge ; demain, en sortant du cours, je vous ferai savoir ce qu’elle m’aura répondu. À la politesse avec laquelle me répondit le concierge du théâtre, je vis que j’avais été bien recommandé. Je trouvai Florine dans sa loge en train de se passer une patte de lièvre sur la figure. – Ah ! enfin, s’écria-t-elle, vous voilà, avez-vous été malade ? je voulais aller chez vous. Elle me dit cela avec tant d’intérêt et des yeux si touchants, que j’en fus tout ému. – J’ai, été souffrant, dis-je pour cacher mon embarras, mais ce n’est rien, je voudrais vous parler… sérieusement. – Sérieusement ?… – elle me regarda longuement, – ici ce n’est pas possible. Voulez-vous venir ce soir chez moi après le théâtre ? En même temps une voix cria dans l’escalier : – On va commencer le deuxième acte. – Il faut que je vous quitte, dit Florine ; à ce soir ; puis, se penchant à mon oreille : attendez-moi devant ma porte, nous entrerons ensemble ; si cela vous est égal, déguisez-vous pour qu’on ne vous reconnaisse pas, j’ai des propriétaires très bégueules.
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