3.

1725 Mots
3.Pour jeter quelque jour sur la scène étrange que nous venons de raconter, qu’il nous soit permis de faire un pas en arrière et de nous transporter dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain, rue de Verneuil. Depuis l’année 1835, les habitants de cette rue voyaient rarement s’ouvrir la petite porte bâtarde de cet hôtel, dont la grande porte ne s’ouvrait jamais. Le piéton assez grand, qui se dressait sur la pointe du pied et pouvait regarder dans la cour, par-dessus le mur extérieur, en se plaçant sur le trottoir opposé, remarquait les fenêtres entièrement fermées. Quand la petite porte s’ouvrait, on voyait sortir un vieillard, vêtu d’une livrée bleue, coiffé d’une casquette et les pieds chaussés de pantoufles, signe certain qu’il avait la goutte. Cet homme, qu’on ne voyait qu’une fois par jour, le matin vers neuf heures, avait un panier au bras, et il allait tour à tour chez le boucher, le boulanger et la fruitière. Ces fournisseurs étaient habitués sans doute à le servir, car ils lui donnaient exactement, chaque jour, la même quantité de vivres, ne lui adressaient pas la parole et recevaient silencieusement le prix de leur marchandise. Le vieux domestique ne parlait pas, sinon par monosyllabes, ne disait jamais rien de ce qu’il faisait, et rentrait comme il était sorti. Seulement, par la quantité de viande, de pain, de beurre et d’épices qu’il achetait, il était facile de comprendre qu’il n’habitait point seul cette vieille demeure dont les fenêtres étaient closes si hermétiquement. Or, un matin, huit jours environ avant les événements que nous venons de raconter, celui qui aurait pu se glisser, invisible, entre la petite porte et le bonhomme, au moment où celui-ci rentrait, et qui l’eût suivi, aurait vu ceci. Le vieillard, dont la marche était chancelante et qui pouvait bien avoir soixante-dix ans, traversa d’abord une vaste cour remplie d’herbe qui aboutissait à un perron dont les marches usées étaient disjointes. Puis, ayant monté les marches de ce perron, il arriva dans un grand vestibule, à l’extrémité duquel se trouvait un escalier. Au lieu de monter, cet homme entra dans une pièce, sise de plain-pied, et qui était la cuisine de l’hôtel. Il y déposa son panier de provisions, ôta sa livrée qu’il remplaça par une veste de chambre et gravit alors le grand escalier jusqu’au premier étage. Là, il poussa une porte devant lui, puis une seconde et une troisième, et traversa ainsi une vaste enfilade de salles sévères, spacieuses, sombres, à l’ameublement suranné. La dernière était un grand salon tendu de soie cramoisie et garni d’une douzaine de portraits de famille, majestueux et fiers dans leurs cadres enfumés. C’étaient, sans doute, les ancêtres de l’hôte mystérieux de cette demeure plus mystérieuse encore. Les uns étaient cuirassés, d’autres portaient la robe rouge des Parlements ; un autre, l’uniforme des mousquetaires ; un autre encore celui des gardes-françaises ; le dernier, dont la poitrine était surchargée de crachats et de décorations, était vêtu de l’habit des pairs de France. A l’extrémité de cette dernière salle, se trouvait une petite porte masquée par une portière et que le bonhomme souleva. Alors, il se trouva sur le seuil d’une chambre à coucher, dont l’aspect délabré était en harmonie avec celui des pièces précédentes. Un autre vieillard était assis, dans un grand fauteuil, au coin du feu. Ce vieillard pouvait avoir environ soixante-quinze ans. Il était grand, sec, maigre ; son nez touchait presque son menton ; son œil était cave, et de son bonnet de soie noire s’échappaient quelques rares boucles de cheveux blancs. Cet homme, qui, depuis vingt ans, n’était pas sorti de sa chambre, cet homme, qu’aucun habitant de la rue de Verneuil ne se souvenait avoir vu, n’était rien moins que M. le marquis d’Hauteserre, général de division en retraite et pair de France. Quel drame terrible et sombre l’avait confiné en ce vieil hôtel, le séparant ainsi du reste du monde ! Morne et silencieux comme son vieux serviteur, goutteux comme lui, le marquis parlait rarement et seulement quand il y avait absolue nécessité. Chaque matin, Germain, c’était le nom de son unique domestique, entrait chez lui, ouvrait la fenêtre, tirait les rideaux du lit et l’habillait. — M. le marquis a-t-il besoin de moi ? disait-il. — Non, répondait le vieillard. Le domestique sortait, rangeait tout dans la maison, allait faire son marché ensuite et revenait. — M. le marquis, répétait-il, a-t-il besoin de moi ? Ce jour-là, M. le marquis d’Hauteserre lui fit un signe. — Reste, dit-il. Le vieillard s’arrêta, étonné, sur le seuil de la chambre. — Entre, dit encore le marquis. Germain fit deux pas en avant. — Assieds-toi, ajouta le vieillard. Germain, stupéfait, regarda son maître. Jamais il ne s’était assis en sa présence. Mais le ton du marquis n’admettait pas de réplique et Germain s’assit sur le bord d’une chaise. — Depuis quand me sers-tu ? demanda l’ex-pair de France. — J’ai soixante-dix ans, répondit Germain. J’en avais dix-huit quand je suis entré, comme valet de chambre, chez M. le marquis. Il y a donc cinquante-deux ans. — M’es-tu dévoué ? — Ah ! dit le vieux serviteur d’un ton de douloureux reproche, une pareille question, à mon âge, est une injure ! — C’est bien, dit le marquis. Il demeura pensif un moment ; puis, relevant la tête : — Depuis combien de temps vivons-nous seuls ? — Depuis vingt ans, monsieur. — N’as-tu donc jamais deviné pourquoi j’avais abandonné la marquise et son fils ? — Non, monsieur. — Pourquoi je vivais seul, pourquoi je ne sortais plus de mon hôtel, pourquoi, moi, l’homme du monde, l’homme politique, j’avais rompu un jour avec la politique et le monde ? — M. le marquis, dit Germain, doit se souvenir qu’au mois de septembre 1835, il m’envoya en Touraine, à son château de Saint-Cimier, pour y faire rentrer le prix d’une coupe de bois considérable que M. le marquis avait vendue à la b***e noire ? — C’est vrai. — Je passai un mois au château de Saint-Cimier… — D’où tu m’envoyas un coffret qui se trouvait dans la chambre de la marquise. — La mémoire de M. le marquis est fidèle. Germain reprit : — Quand je revins de Saint-Cimier, je fus abasourdi en trouvant l’hôtel désert, Mme la marquise et son fils absents, les domestiques congédiés, et M. le marquis tout seul. « M. le marquis me dit alors : « — Si tu veux rester à mon service, tu ne me parleras jamais de Mme d’Hauteserre, tu ne m’adresseras jamais la parole, et tu ne t’étonneras point que je ne sorte jamais ! « J’étais dévoué à M. le marquis et je suis resté. — Tu es un bon serviteur, Germain. — Oh ! soupira le vieillard, nous avons passé vingt années bien tristes ! Et ça m’a fendu le cœur bien souvent de voir l’hôtel tomber en ruine, le jardin demeurer inculte et les toiles d’araignée envahir les plafonds. Mais c’était la volonté de M. le marquis ! Le vieillard ne souffla mot. Germain continua : — D’après les ordres que M. le marquis m’a fait transmettre à son notaire, la terre de Saint-Cimier a été vendue et les six cent mille francs qu’elle a rapportés ont été placés en rentes au porteur sur l’Etat. J’ai remis le coupon, voici vingt ans, à M. le marquis, et il doit y avoir un joli arriéré d’intérêts à toucher. — C’est pour mon fils, dit le marquis. — Ah ! je le savais bien, murmura Germain, que M. le marquis ne déshériterait point… — Tais-toi ! Germain demeura bouche béante. — Ce fils dont je parle, dit le marquis, n’est pas celui que tu crois. Germain regarda son maître et se demanda s’il n’était pas tombé en enfance. — M. le comte Georges d’Hauteserre, dit-il, le fils de Mme la marquise d’Hauteserre, cet homme qui porte encore mon nom et en a le droit, de par la loi, n’est pas mon fils… Le vieux domestique fit un soubresaut sur le bord de son siège. — Mon fils, continua le vieillard, mon vrai fils, celui qui est mon sang, celui que j’aime et à qui j’ai réservé une fortune ne porte point mon nom. Et, comme l’étonnement du domestique allait croissant, le vieux gentilhomme prit sur la cheminée un journal, le journal que Germain achetait tous les matins, et qui était l’unique trait d’union conservé par le marquis entre lui et le monde. M. d’Hauteserre déplia ce journal et lut tout haut les lignes suivantes : « Au nombre des officiers arrivés ce matin de Crimée, se trouve un jeune sous-lieutenant de chasseurs d’Afrique, M. Victor Bonnet, dont la belle conduite devant Sébastopol ajoute une page aux fastes si glorieux déjà de l’armée française. M. Victor Bonnet, surpris par les Russes, dans une ronde nocturne, après avoir perdu les dix hommes qui l’accompagnaient, après avoir eu son cheval tué sous lui, a pu regagner les avant-postes français, avec le portefeuille d’un colonel ennemi qu’il a tué de sa main. Ce portefeuille contenait, assure-t-on, des dépêches de la plus haute importance. M. Victor Bonnet vient d’être décoré et promu au grade de lieutenant. On nous assure que ce jeune officier, qui a vingt-sept ans à peine, est engagé volontaire et sans famille. » Quand il eut terminé cette lecture, M. d’Hauteserre ajouta : — Cet homme est mon fils. Puis, il posa le journal sur la cheminée, et, indiquant un meuble à Germain : — Ouvre ce tiroir, dit-il. Germain obéit. — Il y a là un paquet cacheté, n’est-ce pas ? — Oui, M. le marquis. Germain remit à son maître un pli assez volumineux, soigneusement cacheté. — Prends cela, dit le marquis, tu vas monter dans une voiture et te rendras rue des Bons-Enfants, à l’hôtel de l’Amirauté. C’est là qu’est descendu le lieutenant Bonnet. — Oui, M. le marquis. — Tu demanderas à le voir ; s’il est sorti, tu l’attendras. — Et je lui remettrai ce pli ? — Oui. — Sans lui rien dire ? — Pardon, tu lui diras : « — M. le marquis d’Hauteserre, mon maître, prie monsieur de prendre connaissance d’abord de ces papiers et ensuite de venir le trouver à son hôtel. Le vieux serviteur se leva : — M. le marquis n’aura besoin de rien, en mon absence ? — Mets du bois dans le feu, car tu sais que je ne puis plus bouger, et reviens le plus tôt possible… Le domestique sortit. Alors le vieillard reprit le journal et se remit à lire, avec une sorte de volupté, cet entrefilet consacré au jeune officier de chasseurs d’Afrique. — Mon fils ! répéta-t-il plusieurs fois avec extase. Et il tomba dans une rêverie profonde, et puis ses yeux se fermèrent, car, sans doute, il n’avait dormi de la nuit… Ce journal lui était arrivé la veille au soir. Et le sommeil le prit peu à peu, ce sommeil si lent, si rebelle des vieillards… Alors le journal lui échappa des mains et tomba dans le feu. La flamme du foyer embrasa la feuille publique, et, tout à coup, le vieillard s’éveilla en poussant un cri de douleur. Le feu s’était communiqué à ses vêtements. Ce fut alors une chose horrible, un drame épouvantable et sans écho. Ce vieillard impotent et à demi-paralysé essaya d’abord d’étouffer la flamme avec ses mains ; et puis il fit un effort suprême, se leva et se traîna vers la croisée qu’il ouvrit, appelant au secours… Mais la croisée de sa chambre donnait sur le jardin et nul n’entendit ses cris désespérés. Et la flamme l’enveloppa, et bientôt elle atteignit ses mains et son visage… Lorsque Germain rentra, la chambre de son maître était en feu et le cadavre de son maître gisait sur le sol, à demi-carbonisé !…
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