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1084 Mots
4.Ce matin-là, M. Victor Bonnet, officier de chasseurs d’Afrique, après être allé au ministère de la Guerre, rentrait vers dix heures à son hôtel, lorsqu’il trouva sous la porte cochère un vieux domestique en livrée. — Pardon, monsieur, lui dit ce dernier, n’êtes-vous point le lieutenant Bonnet ? — Oui, mon ami. — Je suis le valet de chambre du marquis d’Hauteserre. — Connais pas ! dit le jeune homme. — Cependant il m’envoie vers vous. — Ah ! — Avec mission de vous remettre ceci. — Vraiment ? Et l’officier prit le pli que lui tendait Germain. — Mon maître désire, ajouta Germain, que monsieur se présente à l’hôtel aussitôt qu’il aura pris connaissance de ces papiers. — C’est bien, j’irai, répondit le lieutenant assez intrigué. Il mit dans sa poche le paquet cacheté et, tandis que Germain s’en allait, il s’engouffra sous la porte cochère de l’hôtel de l’Amirauté, sans prendre garde à deux individus qui descendaient d’un fiacre, sur le trottoir opposé. Ma parole d’honneur ! se dit-il, les aventures me pleuvent depuis quarante-huit heures que je suis à Paris. Avant-hier, c’est une femme qui veut m’enlever ; hier, c’est une querelle qui me réserve un duel pour demain ; aujourd’hui, c’est une lettre volumineuse comme un dossier d’avoué et qui m’est expédiée par un monsieur que je ne connais pas ! Après ça, il y a des gens qui prétendent qu’on n’a des aventures que dans les romans… Le lieutenant Bonnet entra dans le bureau de l’hôtel pour réclamer sa clé ; mais, en ce moment, les deux personnages qui étaient sortis du fiacre arrivèrent sur ses talons, et l’un d’eux demanda à la dame du bureau : — M. le lieutenant Bonnet, s’il vous plaît ? L’officier se retourna : — C’est moi, dit-il. Puis il examina, d’un coup d’œil, ses visiteurs inconnus. L’un était un homme déjà mûr, aux cheveux grisonnants, de taille moyenne, boutonné jusqu’au menton, officier de la Légion d’honneur et paraissant appartenir ou avoir appartenu à l’armée. L’autre était un jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans. — Monsieur, dit le plus âgé, si vous vous souvenez de la querelle que vous avez eue hier soir au café Anglais, notre visite vous étonnera peu. — Ah ! très bien, messieurs, répondit le lieutenant, je vois que vous êtes les témoins de mon adversaire. Veuillez vous donner la peine de monter chez moi, nous pourrons causer librement. M. Victor Bonnet avait une véritable chambre de sous-lieutenant, au quatrième étage de l’hôtel de l’Amirauté. Il y reçut ses deux visiteurs, néanmoins, avec autant d’aisance que s’il s’était trouvé sous sa tente, devant Sébastopol. — Messieurs, dit-il, mon adversaire, M. le baron Vincent, m’a provoqué hier soir ; nous étions un peu gris tous les deux, je lui ai donné un soufflet, ce qui rend l’affaire impossible à arranger. Par conséquent, je suis à vos ordres. — Laissez-nous d’abord, monsieur, répondit l’homme aux cheveux grisonnants, vous décliner nos noms : je suis le commandant Borel et monsieur est le comte Georges d’Hauteserre. — D’Hauteserre ! exclama le lieutenant en regardant le jeune homme avec surprise. — C’est mon nom, dit celui-ci. — Mais alors, c’est vous qui venez de m’envoyez votre valet de chambre ? — Non, monsieur. Le lieutenant tira de sa poche le pli que lui avait remis Germain. — On vient pourtant de m’apporter cela, dit-il, de la part du marquis d’Hauteserre. Le jeune homme tressaillit. — C’est mon père, dit-il. Le lieutenant allait rompre le scel de cette volumineuse lettre, que déjà celui qui prenait le nom de comte d’Hauteserre dévorait des yeux, lorsque le commandant Borel l’arrêta : — Pardon, monsieur, dit-il, mais vous en auriez pour longtemps peut-être, si vous vouliez parcourir tous ces papiers, et l’affaire qui nous amène… — C’est juste, pardon, messieurs, répondit le lieutenant en jetant sur une table le pli encore cacheté. — Monsieur, reprit le commandant Borel, notre filleul, le baron Vincent, a pensé comme vous que l’affaire n’était pas arrangeable ; et, comme il a le choix des armes, il a choisi le pistolet. — Très bien ! — Il désirerait en finir le plus tôt possible… — C’est comme moi. — Et s’il vous était possible de vous trouver au bois de Vincennes, derrière le donjon, à midi… Victor Bonnet consulta sa montre : — Il est dix heures, dit-il. En ne perdant pas une minute, car il faut que je trouve deux témoins, la chose est possible. Le commandant se leva. Quant au jeune homme, il couvait des yeux le pli cacheté que le lieutenant avait jeté sur la table. — Messieurs, dit Victor Bonnet en reprenant son képi, je vais descendre avec vous. Il y a sur la place du Palais-Royal un café où vont les officiers de service aux Tuileries, je vais m’adresser aux premiers que je trouverai. Et le lieutenant, sans plus songer au pli cacheté, descendit avec les témoins de son adversaire, monta dans un fiacre de la station et se fit conduire au café de la Régence. Deux lieutenants de zouaves jouaient aux dominos. Le lieutenant Bonnet les aborda. — Messieurs, dit-il, mon uniforme, je crois, me dispense de présentation. Voici le fait : j’ai soupé hier au café Anglais avec plusieurs jeunes gens ; l’un d’eux s’est permis un éloge exagéré de l’armée russe qui m’a blessé les oreilles. Je lui ai donné un soufflet et je me bats à midi. Je n’ai pas de témoins. Les deux lieutenants se levèrent. — Nous sommes à vos ordres, dirent-ils. Tandis que le lieutenant Bonnet s’en allait au café de la Régence, M. le comte Georges d’Hauteserre et son compagnon, le lieutenant Borel, se rendaient au café Anglais, où les attendait celui à qui ils devaient servir de témoins ; mais, avant d’arriver au boulevard, le premier fit arrêter la voiture à l’angle de la rue Saint-Marc. — Permettez, dit-il au commandant, que je monte chez moi. J’ai quelques ordres à donner à mon domestique ; je vais vous rejoindre au café Anglais. — Faites, dit le commandant. M. Georges d’Hauteserre habitait un petit entresol composé de trois pièces, et sa livrée se réduisait à un seul domestique, lequel vint lui ouvrir. C’était un garçon de trente ans, à l’œil fauve et pétillant de ruse, aux lèvres minces, au front déprimé : un véritable visage de criminel astucieux. — Jean, lui dit le comte, en s’asseyant devant une table et écrivant quelques ligues, écoute bien ce que je vais te dire. — Oui monsieur. — Si tu t’acquittes adroitement de la mission que je vais te donner, tu auras cinquante louis. — Faut-il assassiner quelqu’un, monsieur ? — Non, il faut voler une lettre. — A la poste ? — Imbécile ! Le comte haussa les épaules. — Sais-tu où est la rue des Bons Enfants ? — Oui, monsieur. — Et l’hôtel de l’Amirauté ? — Oui, monsieur. — Tu vas aller chez Dusautoy et tu lui demanderas un pantalon rouge, uniforme des chasseurs d’Afrique. — Bien. — Tu envelopperas ce pantalon dans un morceau de lustrine grise et tu te donneras l’apparence d’un commis tailleur. — Oui, monsieur. — Tu te rendras alors à l’hôtel de l’Amirauté et tu montreras ce papier au bureau. Le comte tendit à son valet de chambre le papier sur lequel il avait écrit : Donnez ma clé, chambre 39, à mon tailleur. Signé : Lieutenant Bonnet. — On te remettra cette clé, poursuivit Georges d’Hauteserre, tu déposeras le pantalon sur le lit et tu t’empareras d’une grosse lettre fermée par cinq cachets de cire rouge, qui se trouve sur la table. — Oui, monsieur. — Si je n’ai pas la lettre, ajouta le comte, je te chasse !…
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