5.L’histoire de Victor Bonnet était simple et touchante.
Il n’avait pas de famille, il ne s’en était jamais connu.
Elevé par une vieille femme qui avait toujours prétendu que sa mère était morte en le mettant au monde, Victor ne savait absolument rien de son père.
On le mit en pension quand il eut dix ans.
A sa sortie du collège, son maître de pension lui dit :
— Voilà cent mille francs, mon ami ; c’est votre petite fortune qui m’a été confiée. Conservez-la. Avec cent mille francs et de l’instruction, on se tire toujours d’affaire.
Victor avait commencé la vie de viveur ; il s’était imaginé que ses cent mille francs étaient inépuisables.
Au bout de deux ans, grâce à trois chevaux de selle et la Topaze, il ne lui restait pas un rouge liard.
Ce fut alors qu’il s’engagea dans les chasseurs d’Afrique.
Il avait vingt-deux ans.
A vingt-sept, il était officier et revenait de Crimée avec la croix et l’épaulette de lieutenant.
Sa première visite avait été pour d’anciens camarades.
Il s’était informé de la Topaze à tous les échos, car on aime toujours un peu la femme qui nous a ruinés ; il n’avait pu obtenir sur elle aucun renseignement.
L’étoile avait filé.
La Topaze avait disparu.
Or, la veille au soir, Victor prenait son absinthe au café du Helder en compagnie de deux officiers de son régiment, en congé comme lui à Paris.
Un jeune homme vint à passer en cabriolet sur le boulevard, aperçut Victor, jeta les rênes à son groom et accourut.
C’était un ancien compagnon de sport et de turf, le petit baron Personny.
— Tu dînes avec nous, dit-il à Victor. J’ai fait retenir un petit salon chez Delhomme, au café Anglais. Nous serons douze, cinq hommes et sept femmes. Antonia y sera, tu sais ? On dîne à sept heures précises… A ce soir… C’est convenu.
Le petit baron, après ce flux de paroles, remonta en cabriolet, et deux heures après Victor se rendait au café Anglais. Ce fut à cette réunion d’amis que le lieutenant s’attira la méchante affaire qui, le lendemain, le conduisait au bois de Vincennes, en compagnie de deux officiers de zouaves.
Le baron Vincent, l’homme à qui Victor avait donné un soufflet, était un homme d’environ trente-cinq ans, bilieux, jaunâtre, d’un affreux caractère et qui trouvait que tout, dans le monde, allait de mal en pis.
Fils d’un receveur général du Premier Empire, il avait écorné une assez belle fortune et se trouvait obligé à l’économie, ce qui le portait à blâmer le luxe des autres.
Ancien officier, il avait été contraint de quitter son régiment où il n’avait ni un camarade, ni un ami.
De là sa haine pour l’armée française et son admiration pour l’armée russe.
Or, à midi précis, Victor Bonnet et ses deux témoins arrivaient au rendez-vous, munis de pistolets qu’ils avaient pris en passant chez Béringer, rue de la Monnaie.
— Nous arrivons les premiers, dit-il, et j’aime assez cela.
En route, il avait mis ses deux témoins au courant de l’affaire.
— Tirez-vous bien ? lui demanda l’un d’eux.
— Pas mal, répondit modestement Victor Bonnet.
M. le baron Vincent ne tarda pas à arriver, lui aussi.
Le commandant Borel, l’homme boutonné jusqu’au menton, prenait le duel fort au sérieux et il avait l’habitude d’en régler la marche.
Habitué fidèle du café Anglais, il était mêlé, comme témoin, bien entendu, à toutes les querelles.
On n’aurait pas osé prendre un autre témoin que le commandant Borel.
Tout entier à la gravité de ses fonctions, il n’avait remarqué ni un regard rapide échangé entre le baron et son second témoin, Georges de Hauteserre, ni un chuchotement mystérieux qui avait duré entre eux depuis le boulevard jusqu’à la barrière du Trône.
— Messieurs, dit le commandant, il y a dans le bois un endroit que je connais et dans lequel nous serons à notre aise.
— Très bien, répondit Victor.
Le commandant se mit à indiquer la route en marchant le premier.
Victor et ses témoins le suivirent.
Le baron Vincent et Georges de Hauteserre cheminaient à quelque distance.
— Je sais, disait Georges tout bas, que mon père a un fils naturel, et je crains qu’il ne me déshérite à son profit.
— Le connais-tu, ce fils ?
— Je jurerais que c’est lui.
Et, d’un regard, Georges désignait Victor Bonnet.
— Eh bien ! je vais tâcher de t’en débarrasser. Si le sort est pour moi, si je puis me servir de mes pistolets, tu verras…
On arriva au lieu indiqué.
Le commandant Borel et l’un des officiers de zouaves réglèrent les conditions.
Placés à quarante pas de distance, avec la faculté de marcher l’un sur l’autre, chacun des adversaires devait avoir deux coups à tirer.
On tira les pistolets au sort.
Le sort favorisa le baron Vincent. Il devait se servir de ses armes.
Ce fut le commandant qui donna le signal.
Effacé derrière un tronc d’arbre, Georges de Hauteserre, pâle comme un mort, avait un battement de cœur terrible.
Il faisait des vœux pour la mort de cet homme, qui lui était inconnu deux heures auparavant, et qu’il considérait maintenant comme un obstacle dans sa vie.
Le baron Vincent fit deux pas en avant, puis un troisième, ajusta et fit feu.
Sa balle passa dans les cheveux de Victor et les roussit sans effleurer le crâne.
Victor fit également deux pas en avant, mais il ne tira point.
Je le croyais mort, pensa le baron. Et il marcha résolument à sa rencontre.
Vingt pas à peine séparaient les deux adversaires.
Le baron fit feu de nouveau, ajustant Victor au front. Mais Victor ne tomba point.
Une seconde fois le baron l’avait manqué.
— Voilà du bonheur ! grommela le commandant Borel, car le baron Vincent est un des premiers tireurs de Paris.
Victor fit quelques pas encore.
Il avait ses deux pistolets à la main.
Le baron s’était effacé et attendait bravement la mort.
— Mais tirez donc ! cria-t-il à Victor.
Victor leva le bras et tira en l’air.
— Monsieur, dit-il, je ne vous connaissais pas hier, je n’ai aucun motif de haine contre vous et je ne vois pas pourquoi je ne vous tendrais pas la main.
Cette générosité fit pâlir le baron Vincent.
Mais le commandant Borel s’écria :
— Monsieur a raison !
Le baron prit la main de Victor et la serra.
Puis les deux adversaires se saluèrent et chacun regagna sa voiture, accompagné de ses témoins.
Victor passa le reste de la journée avec les deux officiers de zouaves et dîna avec eux.
Il ne rentra à son hôtel de la rue des Bons Enfants que vers onze heures, avec une pointe de gaieté, conséquence inévitable d’un dîner d’officiers.
— Monsieur, lui dit le garçon en lui remettant son bougeoir, votre tailleur est venu.
— Quel tailleur ?
— Mais, dame ! celui à qui vous avez commandé un pantalon.
— Je n’ai pas commandé de pantalon.
— Monsieur ne se souvient sans doute pas ?
— Mais, au contraire, je me souviens très bien…
Pour le convaincre, le garçon de l’hôtel remit à l’officier les lignes écrites par Georges de Hauteserre et conçues en ces termes :
Donnez ma clé, chambre 39.
Victor Bonnet.
— Ce n’est pas mon écriture ! s’écria le lieutenant.
Il monta chez lui, en proie à une vive inquiétude, trouva sur son lit un pantalon rouge à b***e bleue qui n’était pas à sa taille, et ne trouva plus la lettre du marquis de Hauteserre !…