6.A dix heures du soir, M. le comte Georges de Hauteserre se mit au lit et plaça sur sa table de nuit le pli volumineux que son valet de chambre avait volé dans le logis du lieutenant Victor Bonnet, rue des Bons-Enfants.
M. le comte Georges de Hauteserre n’avait pas vu l’homme dont il portait le nom et qui niait être son père, depuis vingt années. Il avait vécu avec sa mère, dans un petit hôtel du faubourg Saint-Honoré, pendant toute sa jeunesse.
La marquise était morte il y avait dix ans, laissant à son fils vingt-cinq mille francs de rente, mais elle avait emporté dans sa tombe le secret de sa séparation avec son mari.
Tout ce dont Georges se souvenait, c’est que, une nuit, il avait alors sept ans environ, sa mère l’avait éveillé et lui avait dit :
— Lève-toi, nous allons faire un voyage.
La marquise avait le visage baigné de larmes.
Georges s’était levé, il était monté en voiture avec sa mère, à la porte de l’hôtel de la rue de Verneuil, et tous deux s’en étaient allés rue du faubourg Saint-Honoré.
Longtemps, aux questions de son fils : « Où est mon père ? » la marquise avait répondu : « Il est en voyage ! »
Puis, quand Georges avait été plus grand, elle lui avait avoué que son père était vivant, mais qu’il ne voulait les voir, ni elle ni lui.
La marquise morte, Georges de Hauteserre avait mené la vie grand train ; il avait eu des chevaux, des maîtresses ; il avait joué.
Etait-il riche encore ?
C’était là ce que nul ne savait à Paris.
On le voyait dépenser beaucoup d’argent, gagner au jeu des sommes importantes, et, selon quelques personnes, c’était à cette dernière et triste industrie qu’il empruntait ce reste d’opulence dont il paraissait jouir.
Or, le volumineux paquet envoyé par le marquis de Hauteserre à Victor Bonnet contenait :
1° Une lettre sur la suscription de laquelle il y avait cette phrase : « A lire seulement après avoir pris connaissance du manuscrit. »
2° Un manuscrit ressemblant à un mémoire de plaideur ou à la copie d’un roman.
3° Une autre lettre avec ces mots en exergue sur l’enveloppe : « A lire dans le cas seulement où M. Victor Bonnet me trouverait mort, quand il reviendra à Paris. »
Tout cela est bien mystérieux, se dit Georges de Hauteserre.
Il remit les deux lettres dans la grande enveloppe, alluma un cigare, déplia le manuscrit et lut.
Histoire d’une chaise de poste et d’un coffret de bois de sandal
§ I
Vers la fin du mois d’octobre 182…, une chaise de poste roulait au grand trot de quatre vigoureux percherons sur la route d’Orléans à Nevers.
Elle s’arrêta pour relayer à quatre lieues de cette première ville, comme dix heures du soir sonnaient, dans un petit pays appelé Pont-aux-Moines.
L’unique rue du village, était déserte, les feux étaient éteints partout.
Seule, la lanterne de la chaise de poste projetait sa lueur rouge sur la route boueuse, les chevaux fumants et les postillons qui dételaient en jurant qu’il faisait un temps de chien.
Les postillons avaient raison, il pleuvait à verse.
— Hé ! l’Enlevé, disait l’un, faut-il que celui ou celle qui voyage ainsi ait le diable au corps pour nous faire marcher d’un temps pareil !
— Comment ? Bigorne, répondit celui à qui on donnait le nom de l’Enlevé, sobriquet qui lui venait sans doute de sa façon magistrale d’enlever ses chevaux dans un moment difficile, comment ? tu ne sais pas qui tu charries depuis Orléans ?
— Non.
— La chaise est arrivée à huit heures et demie sur la place du Martroi.
« Ce grand laquais, que tu vois là sur le siège de derrière, a écarté les rideaux l’espace d’une seconde et a dit :
« — Il pleut !
« Alors j’ai entendu une voix qui m’a paru être une voix de femme, qui disait :
« — Cela ne fait rien, partons !
« De la manière dont la lanterne est placée, il n’y a pas moyen de voir à l’intérieur.
— Et ça ne t’intrigue pas davantage ?
— Ma foi ! non.
— Eh bien ! moi, dit Bigorne, je ne sais pas, mais je voudrais savoir…
— Moi, grommela l’Enlevé, j’aimerais mieux aller me coucher, et si quelqu’un voulait prendre ma place…
A ces mots du postillon, une ombre, jusque-là immobile sur la borne de la porte cochère, s’agita.
— Moi, dit une voix.
— Qui, toi ?
Et l’Enlevé se fit un abat-jour de sa main, afin de voir qui lui adressait la parole.
Un homme, coiffé d’un chapeau ciré et enveloppé dans un manteau goudronné, s’approcha alors.
— Tiens ! dit le second postillon, celui qu’on appelait Bigorne, c’est l’homme à la tapissière !
— Hein ? fit l’Enlevé.
— C’est un bourgeois qui s’en va à Gien, dit Bigorne à l’oreille de son compagnon, et il a un cheval tellement éreinté qu’il l’a fait reposer trois heures ici, et que la bique renâcle sur l’avoine.
L’homme au chapeau ciré entendit-il ou devina-t-il ces paroles ? Toujours est-il qu’il s’approcha et dit à l’Enlevé :
— Mon brave homme, j’ai été douze ans dans la poste de l’empereur ; le roi m’a flanqué à la porte : c’est vous dire que je manie les chevaux un peu proprement. Il faut que je sois à Gien demain matin et j’ai un cheval fourbu. Si vous voulez que je prenne votre place, cela m’est égal de me mouiller.
Les deux postillons se regardèrent.
— Bah ! fit l’Enlevé, qu’est-ce que vous payez pour cela ?
L’inconnu baissa la voix :
— Un louis, dit-il. J’ai un procès à Gien, qui se juge demain matin ; il faut que j’arrive ; j’aime autant donner un louis que crever mon cheval.
— Eh bien ! donnez, et prenez mes bottes et mon fouet.
L’inconnu ne se fit pas prier ; il chaussa les grosses bottes du postillon, sauta en selle avec la dextérité d’un homme qui a longtemps fait ce métier-là et fit claquer son fouet d’une façon magistrale.
Les chevaux partirent et la chaise de poste s’ébranla.
Aucun mouvement, aucun bruit ne s’étaient produits à l’intérieur.
Malgré la pluie, le laquais assis sur le siège de derrière, harassé de fatigue sans doute, avait fini par s’endormir et n’avait rien vu ni entendu de ce singulier échange qui venait d’avoir lieu à Pont-aux-Moines.
La nuit était noire ; le nouveau postillon allait un train d’enfer, et il atteignit le petit village de Saint-Denis-de-l’Hôtel en moins de trois quarts d’heure.
Mais, tout à coup, lorsqu’il fut hors du village, il jeta ses chevaux dans un chemin de traverse et quitta la grande route.
Les cahots éveillèrent le laquais auquel un seul coup d’œil suffit pour faire comprendre qu’il ne roulait plus sur la grande route.
— Hé ! postillon ! cria-t-il, postillon ! où allons-nous ?
Le postillon n’eut pas l’air d’entendre et fit claquer son fouet.
Les cris du laquais semblèrent éveiller l’attention de celui ou de celle qui voyageait à l’intérieur de la chaise.
On écarta un rideau et une petite main blanche passa au travers.
— Postillon ! postillon ! dit une voix de femme, où allons-nous ?
Le postillon fit claquer son fouet de nouveau et ne se retourna point.
Le laquais prit alors un parti extrême : il sauta à bas de son siège, au risque de se casser le cou, et se mit à courir à côté de la berline, essayant de dépasser le postillon. Mais le postillon avait mis ses chevaux au galop et paraissait complètement sourd.
Le laquais fit un effort désespéré et se cramponna à la queue du cheval porteur :
— T’arrêteras-tu, misérable ! dit-il.
En ce moment, le postillon se tourna à demi sur sa selle, et, avec l’adresse d’un bâtonniste, il appliqua un coup du pommeau de cuivre de son fouet sur la tête du laquais.
Celui-ci lâcha prise et tomba dans la boue.
La chaise de poste roulait toujours.
Le laquais, un moment étourdi, se releva bientôt.
— Ah ! misérable ! s’écria-t-il, c’est un piège infâme qu’on nous a tendu ! Et moi qui ai répondu de madame sur ma tête !…
Il se reprit à courir après la berline qui atteignait, en ce moment, un petit bois de sapins et entrait dans un terrain sablonneux.
Le désespoir semblait lui donner des ailes.
C’était d’ailleurs un vigoureux gaillard, haut de cinq pieds huit pouces, dans toute la force de l’âge, et qui avait le jarret d’un garde-chasse.
La lanterne de la voiture le guidait comme un phare, et il courait en murmurant :
— Oh ! je ne te perdrai pas de vue ! sois tranquille, et j’aurai le secret de ta trahison.
Il caressait, en parlant ainsi, le pommeau de deux pistolets passés à sa ceinture, et il redoublait de vitesse.
Déjà il était entré dans la sapinière et regagnait du terrain sur la chaise de poste dont le sable enrayait les roues.
Mais, soudain, il se heurta à un obstacle invisible, une corde tendue à un pied de terre, et il fit la culbute.
En même temps, il se sentit saisir, enlever, garrotter par des bras robustes et que l’obscurité rendait invisibles.
Puis on lui appuya un poignard sur la gorge, et une voix étouffée lui dit à l’oreille :
— Si tu résistes, tu es mort !…
En même temps encore, on lui jetait sur la tête un morceau d’étoffe, et il se sentait enlevé et chargé, comme un sac à blé, en travers d’un cheval.
Tout cela avait été si rapidement accompli que le laquais n’avait pas eu le temps de jeter un cri, ni de faire usage de ses pistolets.
Pendant ce temps-là, la chaise de poste continuait son chemin à travers la sapinière.
Tout à coup, à l’obscurité profonde de la nuit, succéda une vive clarté ; des torches coururent au milieu des sapins, et une voix retentissante cria :
— Halte !
Le faux postillon, qui avait paru sourd aux cris du laquais et à ceux qui partaient de l’intérieur de la chaise de poste, s’arrêta net.
En même temps, quatre hommes masqués entourèrent la voiture.
Ils étaient armés jusqu’aux dents et l’un d’eux ouvrit brusquement la portière.
Alors une des torches projeta sa lueur à l’intérieur et éclaira toute entière une jeune femme qui semblait manifester un v*****t effroi.
— Où suis-je donc ? que me veut-on ? quels sont ces hommes ? disait-elle, se tordant les mains et paraissant en proie à la plus vive douleur.
Personne ne lui répondit, mais celui qui avait crié « halte ! » monta auprès d’elle dans la berline.