7.

2639 Mots
7.— Germain ? où est Germain ? répéta la jeune femme. L’homme masqué se mit à rire. En même temps, deux de ses compagnons montèrent sur le siège, tout à l’heure occupé par le laquais, tandis que le troisième sautait sur l’un des chevaux et disait au postillon : — Allons ! marche ! Et la chaise reprit une allure fantastique. L’homme qui venait de s’asseoir auprès d’elle se tourna alors vers la jeune femme, ôta son masque, et lui dit en riant : — Eh bien ! est-ce bien joué ? Il la prit dans ses bras, toute tremblante, et lui donna un b****r. — Mon Dieu ! mon Dieu ! fit-elle, si mon mari savait la vérité ! — Il ne saura rien. — Mais qu’avez-vous fait de Germain ? — Il est là, bâillonné, et il croira à un e********t opéré par des voleurs. — Oh ! Georges ! Georges ! murmura la jeune femme, faut-il donc que je vous aime pour m’être prêtée à une semblable comédie ! — Et moi donc ! chère Hélène, répondit l’homme au masque. — Mais où allons-nous ? — Au milieu des bois de Chenailles, dans une petite maison qui a longtemps été un repaire de chauffeurs. — Et on ne nous y découvrira pas ? — C’est-à-dire que demain votre laquais, ou plutôt votre cerbère, rendu à la liberté, vous y trouvera enfermée, désespérée et veuve de vos diamants et de votre bourse. Mes amis et moi nous aurons disparu. La jeune femme eut un élan d’amour et passa ses bras au cou de son ravisseur. — Ah ! je t’aime ! dit-elle avec extase, et passer quelques heures seule avec toi est le plus beau rêve de ma vie. Or, cette femme qui voyageait ainsi en chaise de postes qu’un faux postillon égarait en route, et qui se prêtait à un e********t habilement combiné, était Mme la marquise de Hauteserre, alors âgée de vingt-trois ans. Le marquis, plus âgé qu’elle d’un certain nombre d’années, l’avait épousée orpheline et sans fortune ; mais il avait, au contrat, fait deux parts de sa fortune, et il lui avait reconnu un apport de huit cent mille francs. Le marquis, fortement épris de sa femme, était jaloux, la quittait peu et l’avait habilement entourée de parents et d’amis qui lui servaient de surveillants. A Paris, M. de Hauteserre ne confiait sa jeune femme qu’à la douairière de Haute-Combe, sa tante. En province, où ils passaient six mois dans leur terre de Touraine, la jeune femme était plus surveillée encore. Mais il n’est duègne rigide et vigilante qui ne soit trompée à son heure, et la jeune marquise avait rencontré un jour son idéal. C’était un homme d’environ trente-cinq ans, beau, séduisant, plein d’esprit, dépensant une grande fortune en nobles prodigalités. Le baron V…, c’était son nom, était marié et père d’un fils. Tout entier à sa passion pour la marquise, il les confinait tous deux dans une terre qu’il possédait en Nivernais, habitait Paris, allait tous les soirs dans le monde et, tous les soirs, y rencontrait la belle Mme de Hauteserre. Mais qu’était-ce pour des amants épris qu’un furtif serrement de main, un billet adroitement glissé et quelques minutes de tête à tête pendant une contredanse ? Un jour, la marquise reçut de l’une de ses tantes, qui habitait les environs de Gien, une invitation pour aller passer quelques jours auprès d’elle. Le marquis, pair héréditaire, ne put l’accompagner. La session était orageuse et le trône avait besoin de ses fidèles. La marquise partit donc seule, sous la protection de Germain, le valet de chambre du marquis. Germain était un loyal serviteur, un homme incorruptible, et, en concevant son plan hardi, le baron V… pensa tout d’abord qu’il fallait se débarrasser d’un surveillant aussi dangereux. Germain lié, garrotté, bâillonné, jeté sur un cheval comme un sac de blé, le visage couvert d’un lambeau d’étoffe qui ne lui permettait pas de voir où on le conduisait, se sentit emporté au grand trot, et voyagea pendant une heure sans savoir ce qu’on allait faire de lui. Enfin le cheval qui le portait s’arrêta, et Germain fut enlevé de nouveau et jeté sur une surface plane qu’il devina être le dallage d’une maison de paysan. Germain ne se trompait pas. On lui débarrassa la tête et on lui rendit l’usage de la vue en même temps qu’on coupait son bâillon. Mais il demeura garrotté. Germain se trouvait dans la cuisine d’une hutte de charbonnier, et deux hommes, vêtus comme des bûcherons et le visage barbouillé de suie, étaient auprès de lui. — Ah ! misérables ! s’écria-t-il aussitôt qu’il put parler. — Mon cher M. Germain, répondit en riant l’un des bûcherons, si vous vous tenez bien sage et bien tranquille, il ne vous arrivera aucun mal. Dans le cas contraire, on vous tuera ! — Mais que voulez-vous de moi ? qu’avez-vous fait de Mme la marquise ? demanda le pauvre laquais. — Oh ! rassurez-vous, M. Germain, à moins que la marquise n’ait mauvaise tête, elle ne court aucun danger. Alors ces deux hommes, dont la voix était inconnue à Germain, lui racontèrent une étrange histoire. On n’en voulait ni à l’honneur, ni à la vie de Mme de Hauteserre, mais simplement à sa bourse et à ses diamants ; on espérait lui faire signer une obligation de cent mille francs. Germain passa le reste de la nuit garrotté. Il ne dormit pas et ne voulut prendre aucun aliment. Cependant, le lendemain, se sentant à bout de forces, il prit un verre de vin et avala quelques bouchées de pain. Une heure après, il fut pris d’une sorte de torpeur qui dégénéra bientôt en un sommeil profond, et ce sommeil se prolongea fort avant dans la soirée ; car, lorsque le laquais ouvrit les yeux, il se trouva libre, couché en plein air, au milieu des bois… Il faisait un clair de lune superbe. Germain se leva, chercha à s’orienter et, tout à coup, il tressaillit en voyant des tracés de roue sur le sable. Le sabot de plusieurs chevaux s’était profondément enfoncé dans le sol, et, par leur disposition, le valet de M. de Hauteserre eut bientôt reconnu un attelage à quatre. Plus de doutes ! c’était le train de la chaise de poste qu’il venait de trouver. Alors il se mit à le suivre, décidé à passer la nuit dans les bois et à marcher jusqu’à ce qu’il eût des nouvelles de sa jeune maîtresse. Au bout d’un quart d’heure, il arriva dans une sorte de clairière à l’extrémité de laquelle se trouvait une maison. Aucune lumière n’apparaissait à travers les croisées, et cependant, il semblait à Germain qu’il entendait des gémissements. Le train de la chaise se dirigeait vers la maison et, devant le seuil, les piétinements des chevaux étaient plus rapprochés et les sillons des roues se croisaient et s’enchevêtraient comme la voix d’un lièvre sur la neige. La chaise de poste avait dû s’arrêter là. Germain frappa à la porte ; la porte ne s’ouvrit point, mais une voix de femme cria de l’intérieur : — Au secours ! au secours ! D’un coup d’épaule, le laquais enfonça la porte et vit accourir à lui, en entrant dans la maison, Mme la marquise de Hauteserre, les yeux en pleurs, à peine vêtue, dépouillée de ses bagues et de ses bracelets. — Ils m’ont volée ! ils m’ont enfermée ! ils m’ont, sous une menace de mort, fait écrire je ne sais quoi ! dit-elle, en jouant une douleur si vraie et si profonde, qu’un juge d’instruction s’y serait trompé. On devine ce qui advint. Appuyée sur le bras de Germain, la marquise regagna la grande route, prit, au passage, la diligence et se rendit chez Mme de Haute-Combe, sa tante. Elle fit grand bruit de son aventure. La police départementale s’en mêla et ne découvrit rien. Le marquis de Hauteserre demeura persuadé que sa femme était tombée au milieu d’une b***e de voleurs. L’année suivante, Mme la marquise de Hauteserre, qui venait d’accoucher de son fils Georges, reçut une lettre anonyme et un coffret. Le tout avait été déposé par un prêtre chez le suisse de l’hôtel de la rue de Verneuil. Le coffret contenait les bagues, les bracelets et les autres bijoux disparus. Le billet anonyme disait : Un malheureux, au lit de mort, demande pardon et restitue. § II Or, jamais, sans doute, M. le marquis de Hauteserre n’aurait pénétré la vérité, et il serait mort avec la conviction que sa femme était la plus honnête des femmes, sans une circonstance étrange. Huit années s’étaient écoulées ; le baron V… avait été tué en duel, et la marquise avait si habilement dissimulé sa douleur, que son mari ne l’avait pas même soupçonnée. Le marquis se trouvait dans sa terre de Touraine, au mois de juillet 183., et le sort l’avait désigné pour faire partie du jury. Un matin, la veille de l’ouverture de la session, un homme qui lui était inconnu se présenta au château et sollicita la faveur d’une entrevue secrète. Le marquis le fit entrer dans son cabinet. — Monsieur, lui dit cet homme, je suis l’ancien valet de chambre de feu de baron V… — Très bien, que me voulez-vous ? — M. le marquis fait partie du prochain jury ? — Oui. — Par sa haute position, par ses lumières, M. le marquis aura, sans nul doute, une grande influence. — Après ? — Je suis le frère d’un homme qui va passer aux assises ; il est accusé d’assassinat avec escalade et effraction. — Eh bien ! dit le marquis étonné, que puis-je y faire ? — Le désir de sauver la tête de mon frère m’a amené auprès de M. le marquis. M. de Hauteserre fronça le sourcil. — Mon ami, dit-il, je n’ai point fait la loi ; la loi est au-dessus de tous. Je jugerai selon ma conscience. Mais cet homme ne se tint point pour battu. — M. le marquis aurait tort, dit-il en faisant un pas de retraite, de ne point tenir compte de ma démarche. — Et pourquoi cela ? fit le marquis avec hauteur. — Parce que je possède un secret qui intéresse le bonheur et l’honneur de M. le marquis. Si mon frère est sauvé, ce secret mourra avec moi. Le marquis indigné fit jeter cet homme à la porte par ses gens. Deux jours après, l’assassin fut jugé, reconnu coupable sans circonstances atténuantes, condamné à mort, et exécuté trois semaines après. Le lendemain de l’exécution, le marquis de Hauteserre, que ses fonctions législatives avaient rappelé à Paris, reçut une lettre sans signature qui commençait par ces mots : « M. le baron V… a été pendant six ans l’amant de Mme la marquise de Hauteserre. » Cette première phrase faillit tuer le marquis. Un moment il chancela sur lui-même comme un homme frappé de la foudre. Néanmoins, il fit un effort de volonté surhumaine et continua la lecture de cette terrible lettre. Son correspondant anonyme lui racontait dans tous ses détails l’histoire de la substitution du postillon à Pont-aux-Moines, et l’e********t de la marquise au-dessus du village de Saint-Denis. Tout cela était si net, si précis, si motivé, que le marquis pouvait à peine douter. Cependant, avant de condamner sa femme et celui que, jusque-là, il avait cru être son fils, il cherchait une dernière preuve. Mais l’inexorable correspondant lui indiquait le moyen de se la procurer : « Si le marquis de Hauteserre, disait-il, veut avoir des preuves écrites, il n’a qu’à envoyer un messager dont il soit sûr à son château de Touraine. Dans la chambre de la marquise on trouvera un coffret de bois de sandal, le même dans lequel furent renvoyés ses bijoux, qui contient toute sa correspondance avec le baron V… » M. de Hauteserre songea un moment à passer chez sa femme et à lui mettre cette lettre sous les yeux. Et puis il eut la mauvaise inspiration d’obéir aux instructions de son correspondant anonyme. Il envoya Germain en Touraine, avec mission de lui expédier le coffret, s’il le trouvait. Trois jours après, le coffret était dans les mains du marquis, et il ne pouvait plus douter. Une des lettres du baron qualifiait le fils de la marquise de « notre petit Georges ». M. de Hauteserre pénétra chez sa femme à dix heures du soir, comme elle venait de coucher son fils et allait se mettre au lit elle-même. — Madame, lui dit-il, entre gens comme nous les éclats sont ridicules. Ecoutez-moi donc froidement. Vous avez aimé le baron V… Votre fils n’est pas mon fils. Et il mit le coffret sous les yeux de la marquise atterrée. — Maintenant, reprit-il, je vous ai reconnu, en vous épousant, une dot de huit cent mille francs, dans laquelle se trouve le petit hôtel du faubourg Saint-Honoré. Vous allez éveiller votre fils, monter dans un fiacre et prendre possession de cet hôtel. A partir de ce moment vous m’êtes étrangère ! La marquise pria, supplia, se tordit les mains de désespoir. Le marquis fut inflexible. Depuis lors il n’a jamais revu la marquise de Hauteserre et son fils. Le lendemain du départ de la marquise, M. de Hauteserre congédia ses gens, écrivit à Germain qu’il le chargeait de la gestion de sa fortune et partait pour un grand voyage. Le marquis avait alors quarante-cinq ans. Il était encore fort beau, et il fut, à Saint-Pétersbourg où il alla passer l’été, le véritable lion de la saison. Une jeune fille s’en éprit. La comtesse Olga D… avait vingt ans, une imagination ardente, une beauté merveilleuse. Le marquis en devint fou. Ils s’aimèrent un an dans l’ombre et le mystère, car on savait le marquis marié. Une catastrophe nouvelle devait assaillir le marquis. Une nuit, il fut enlevé de son hôtel par ordre de la police, jeté dans une chaise de poste et reconduit à la frontière. La comtesse Olga avait quitté Saint-Pétersbourg depuis un mois pour aller passer quelques semaines dans les terres de son père, le général D… A la frontière, le marquis de Hauteserre tressaillit en reconnaissant le général D… dans les bureaux de la douane. — Monsieur, lui dit le général, c’est moi qui ai obtenu votre bannissement. Ma fille Olga, que vous ne reverrez jamais, est devenue mère. Voilà son fils, emportez-le ! Et il remit au marquis un enfant nouveau-né. Cet enfant, le marquis l’amena en France ; il le fit élever secrètement, et il est devenu aujourd’hui officier aux chasseurs d’Afrique. C’est le lieutenant Victor Bonnet. Georges de Hauteserre interrompit là sa lecture, jeta le bout de son cigare et se dit : Voilà une dernière phrase qui eût causé quelque émotion au lieutenant. Passons maintenant à la lecture de cette lettre que M. Victor Bonnet devait ouvrir après avoir pris connaissance du manuscrit. La lettre contenait ces quelques lignes : Mon cher fils, Je sens que je n’ai plus que quelques jours à vivre, et je veux vous presser sur mon cœur. Je vous ai réservé une fortune, trente mille livres de rente au porteur. Je me défie tellement de l’homme qui porte mon nom, et qui est le dernier des misérables, que j’ai dû cacher le coupon en un endroit où, je l’espère, nul ne le retrouvera, excepté vous. Venez, mon enfant, mon cœur se brise de joie à la pensée que je vais vous voir. Marquis de Hauteserre. — Ce cher père, murmura Georges en se mordant les lèvres, est-il aimable pour moi ! Et il allait décacheter la seconde lettre, bien qu’elle portât pour suscription : « à ne lire qu’après ma mort », lorsqu’on sonna violemment à sa porte. Il était alors près de minuit. Qui donc peut venir me voir à pareille heure ? se demanda Georges en sautant à bas de son lit, car son domestique ne couchait point dans l’appartement. Le visiteur qui arrivait à cette heure indue n’était autre que le baron Vincent, à qui, le matin, Georges avait servi de témoin. — Comment ! lui dit le baron, tu es au lit ? — Oui, répondit Georges en cachant sous son oreiller le manuscrit et les deux lettres. — Et tu ne sais rien ? — Que veux-tu que je sache ? — Que tu viens d’hériter. — Hein ? Georges regarda le baron avec étonnement et ajouta : — De qui donc ? — De ton père, parbleu ! — Mon père ! le marquis !… — Il est mort ce matin. La justice s’est transportée chez lui, on a mis les scellés. — Mort ! mon père ! — Il est tombé dans le feu et s’est brûlé. M. Georges de Hauteserre, pâle d’émotion, s’habilla à la hâte, monta dans une voiture avec le baron Vincent et courut à la rue de Verneuil qui, depuis le matin, était toute entière en émoi. Georges avait oublié de serrer les papiers volés à M. Victor Bonnet. Son valet de chambre descendit le matin, ne le trouva point dans son lit, s’informa chez le concierge et apprit que son maître était sorti la veille vers minuit. En faisant le lit de Georges, le valet trouva les papiers sous le traversin. — Ma foi ! se dit-il, puisque tout cela est décacheté, pourquoi n’en prendrais-je point connaissance, moi aussi ? Et il se mit à rire sans façon. Une heure après, le valet était au courant de l’histoire de M. Georges de Hauteserre, et savait quels liens mystérieux unissaient le marquis au lieutenant Victor Bonnet. Hé ! hé ! se dit-il, depuis longtemps je rêve une petite fortune, et, ma foi ! je crois que je la tiens !…
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