Chapitre 1 — L’éclair et la fée
Lira
La forêt vibrait.
Pas comme elle vibrait d’habitude, avec le chant discret des racines et les bruissements complices des feuillages. Non. Ce frisson-là était ancien, lourd, souterrain. Il rampait sous l’écorce des arbres et remontait jusque dans mes os, comme une peur que je n’aurais pas encore reconnue.
J’étais suspendue entre deux branches noueuses, les ailes repliées dans mon dos, l’air gorgé d’électricité me picotant la peau. Le ciel, au-dessus de la canopée, s’était assombri si vite que j’en avais oublié la lumière. Des nuées noires tourbillonnaient comme des bêtes blessées, et les éclairs lacéraient l’horizon avec une violence que je n’avais jamais vue.
Pas même lors des solstices, quand les portails entre les mondes s’ouvrent d’eux-mêmes.
Pas même quand les anciens esprits viennent murmurer à nos oreilles.
L’un de ces éclairs fendit la montagne. Un grondement s’en suivit, plus profond que tout ce que la terre avait jamais prononcé. Un rugissement. Sauvage. Étouffé.
Quelque chose venait de tomber.
Mon cœur s’était arrêté de battre une seconde. Et puis, sans réfléchir, sans même sentir mes ailes s’ouvrir, j’avais plongé.
Le vent hurlait à mes oreilles tandis que je fendais les courants d’air épais. Les arbres s’ouvraient devant moi comme poussés par une force que je ne comprenais pas. Quelque chose m’appelait, quelque chose d’immense et brûlant, quelque chose que je n’étais pas certaine de vouloir trouver… et pourtant mes ailes battaient plus fort.
Je l’ai vu avant de comprendre.
Un cercle. La forêt elle-même semblait s’être retirée, effrayée. Les arbres reculaient, le sol était noir, craquelé, fumant encore. La pluie s’était tue. Plus rien ne bougeait.
Au centre du cratère, une forme.
Colossale.
Effondrée.
Mais vivante.
J’ai atterri, doucement, les jambes fléchies, les mains tremblantes. Il ne bougeait presque pas. Une respiration rauque faisait vibrer l’air autour de lui.
Et soudain, j’ai su.
Un dragon.
Le dernier, si les légendes disaient vrai.
Mon souffle s’est coincé dans ma gorge. Il était bien plus grand que ce que j’avais imaginé enfant, lorsque je dessinais des créatures ailées sur les écorces des arbres. Son corps, couvert d’écailles sombres striées de reflets cuivrés, était lacéré, marqué par la foudre. Il semblait à la fois terrifiant… et vulnérable.
Je n’ai pas bougé tout de suite. Mon cœur battait trop fort, résonnant dans mes tempes. Il y avait cette peur primitive, mais elle se mêlait à une chaleur étrange dans mon ventre. Une attirance magnétique, dévorante, comme si chaque fibre de mon être cherchait à s’approcher de lui.
Son œil s’est ouvert.
Un seul.
Doré. Intense. Inhumain.
Mais il m’a vue.
Et c’était comme si le monde avait explosé en silence.
Un vertige m’a prise. Ce regard… il m’avait transpercée. Il ne m’analysait pas. Il me reconnaissait.
Je ne sais pas pourquoi j’ai murmuré ces mots :
— Tu es blessé…
Il a grogné. Un son rauque, grave, guttural. C’était plus qu’un cri. C’était une plainte, un souvenir, une malédiction peut-être. Il a tenté de bouger, tendant une patte griffue vers le vide avant de retomber contre la terre calcinée.
Et moi, j’ai avancé.
Malgré tout.
Malgré la peur. Malgré l’impossible.
Je me suis agenouillée, lentement, jusqu’à ce que ma main effleure l’une de ses écailles.
Le choc.
Ma peau a brûlé. Pas physiquement. Plus profondément que ça. C’était comme si une langue de feu s’était insinuée en moi, douce et sauvage, prête à me consumer. J’aurais dû m’écarter. Mais je ne l’ai pas fait.
Je l’ai regardé dans les yeux.
— Tu n’es pas qu’un dragon…
Je l’ai senti. Ce n’était pas juste une créature ancienne tombée du ciel. C’était une puissance vivante. Brisée mais colossale. Une force ancienne que la terre elle-même semblait avoir oublié.
Sous mes doigts, son flanc vibrait.
Et quelque chose en moi vibrait aussi.
Je ne pouvais pas expliquer ce qui se passait.
Mon souffle était court. Mes joues brûlaient. Mes mains tremblaient. C’était lui. Sa chaleur. Sa magie. Mais aussi… autre chose. Une urgence charnelle, primordiale.
Comme si je le connaissais.
Comme si nos peaux s’étaient déjà frôlées dans un autre monde.
Un monde où je n’étais pas fée. Et lui, pas dragon.
Un soupir s’échappa de mes lèvres quand il tourna la tête. Lentement. Sa gueule effleura presque ma hanche, ses écailles frôlant ma cuisse dans un geste à peine perceptible.
Je ne pus retenir le frisson qui me traversa.
Ni la chaleur entre mes jambes, brutale et irrépressible.
Et lui...
Il me regardait toujours. Il me ressentait.
Le temps s’est arrêté.
Il n’y avait plus de pluie. Plus de forêt.
Seulement ce souffle chaud. Ce lien invisible. Ce feu.
Puis la pluie est revenue. Violente. Comme si le ciel tentait d’éteindre ce qui venait de naître.
Mais c’était trop tard.
Je le savais.
Quelque chose avait pris racine.
Quelque chose de plus dangereux que tous les orages du monde.
Et j’étais déjà en train de m’y brûler.