Point de vue d’Aurora
Je finis par m’enfoncer dans un vieux fauteuil, tout au fond de la bibliothèque. Le tissu râpeux gratte mes paumes, imprégné d’une odeur de poussière et de papier ancien. La douleur dans ma hanche pulse, lancinante, sourde, comme un cœur étranger logé dans mon os. Chaque battement ravive ce que je voudrais oublier.
Autour de moi, les livres me fixent en silence, témoins immobiles de ma fatigue. Leur présence est presque écrasante, comme s’ils savaient tout. Je ferme les yeux et tente de respirer, mais l’air reste coincé dans ma poitrine. Une larme unique roule sur ma tempe et disparaît dans mes cheveux. Je ne l’essuie pas. Je n’en ai plus la force.
Et si je partais ?
Un sourire sans joie étire mes lèvres.
Partir… c’est un joli mot. Ça sonne doux. Presque propre.
Mieux que mourir.
Mais c’est pareil, non ?
Je ferme les yeux plus fort, comme si je pouvais éteindre mes pensées.
Oui. Ce serait plus simple.
Peut-être qu’un jour j’aurai le courage.
Peut-être demain.
Pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, je reste là, à me dissoudre dans ce fauteuil, à attendre que la douleur m’engloutisse ou que le silence m’endorme pour de bon. Il n’y a pas d’espoir. Juste moi… et cette envie constante de disparaître.
La cloche retentit.
Le son est brutal, métallique, trop fort. Il traverse mon crâne comme une vrille. Je grimace, plaquant une main contre ma tempe.
Mon répit est terminé.
Je dois y aller.
Je suis une bonne élève. Toujours à l’heure. Toujours discrète.
Les meilleures notes de l’école.
Au moins un truc qui va bien.
Je rabats ma capuche sur ma tête, dissimulant mes cheveux emmêlés, mon visage, tout ce qui pourrait attirer l’attention. Mon armure. Mon camouflage.
Quand je me redresse, mon bassin proteste aussitôt. Une décharge vive remonte le long de mon flanc, me coupant le souffle. Je serre les dents, m’agrippe à l’accoudoir.
Non.
Pas ici. Pas maintenant.
Un pas. Puis un autre.
Chaque mouvement est une morsure, mais je traverse la bibliothèque sans regarder personne. De toute façon, personne ne regarde vraiment.
Dans le couloir, la foule me heurte, me contourne, m’ignore. Parfait.
Je n’existe pas.
En entrant dans la classe de M. Summers, je lève les yeux vers l’horloge au-dessus du tableau. Juste à temps. Un soupir m’échappe malgré moi.
Quelques têtes se tournent vers moi, puis se détournent aussitôt. Tant mieux.
Je me dirige vers le fond de la salle, boitant légèrement. La douleur perce toujours mon côté gauche, comme une vieille chanson sinistre coincée en boucle. Je force mes traits à rester neutres.
La voix du professeur me fige.
Je relève lentement la tête. Il me regarde avec une inquiétude franche, ses sourcils froncés derrière ses lunettes à grosse monture noire qu’il porte uniquement en classe.
Pendant un instant, son regard s’assombrit.
Ses yeux semblaient trop clairs.
Trop… attentifs.
Comme s’il voyait au-delà de ce que je montrais.
Comme s’il percevait quelque chose que les autres ignoraient.
M. Summers veut toujours bien faire. On lui pardonne tout à cause de son sourire, de sa gentillesse… et parce qu’il est trop beau pour être sévère.
— Ça va Aurora?
Je secoue la tête trop vite.
Il s’approche un peu, baisse la voix.
—As-tu besoin d'aller à l'infirmerie?
Non. Non. Non.
L’infirmière, c’est des questions.
Des questions, c’est des appels.
Des appels… c’est mon père.
Mon cœur s’emballe.
Le mot m’échappe plus fort que prévu. Je me reprends aussitôt. Ce n’est rien, je vous assure. Je suis juste maladroite…
Ma voix tremble. Mon bégaiement empire.
— N-non ..., prof-professeur Summers. T-tout va bi-bien ...
Il soupire doucement. Il ne me croit pas, je le vois dans ses yeux. Mais il recule.
— Si jamais tu changes d'avis Aurora ou si tu as besoin de quoique ce soit, tu sais où me trouver. Je veux dire ... N'importe quoi ...
Je hoche la tête, légèrement confuse de l'intensité de ses paroles.
Les cours passent comme dans un brouillard. Les mots du professeur s'ancre en moi, me perdant dans un nuage de rêve éveillé. Pourtant, habituellement, seuls les chiffres, les équations, les formules restent. Ici, je suis utile. Ici, je comprends. Ici, je suis quelqu’un.
C’est la seule chose qui me maintient debout.
Alors pourquoi, est-ce si différent aujourd'hui?
Quand la cloche du midi retentit, je ne bouge pas. J’attends que la salle se vide complètement. Puis je me glisse hors de la classe et monte jusqu’au troisième étage, là où presque personne ne vient.
Mais même hors champ de ma classe, j'ai toujours l'impression étrange qu'il me regarder encore ... M. Summers.
Même s'il n'est pas dans les parages.
Un long frison me parcours entièrement.
Je m'enfonce rapidement
dans la dernière cabine du fond. Toujours la même.
Je m’y enferme, grimpe sur la cuvette et ramène mes genoux contre ma poitrine. L’air sent l’humidité et le désinfectant bon marché. Mon sac plastique vide repose sur mes genoux.
Mon ventre gargouille. Le sandwich au beurre de cacahuète n’a pas suffi. Ça ne suffit jamais.
Mais il n’y a rien d’autre.
Je cogne des clous. L’adrénaline retombe, laissant place à un épuisement poisseux. Le manque de sommeil, la faim, la douleur… tout se mélange.
Mes paupières sont lourdes. Juste quelques minutes…
BANG.
Je sursaute violemment.
Sa voix.
Xander.
Le grincement des portes de cabine qui s’ouvrent les unes après les autres. Lentement. Méthodiquement. Mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va briser mes côtes.
Il traîne mon prénom comme une menace.
Un rire rauque retentit.
Troy.
Kade doit être là aussi. Ils ne se séparent jamais.
Je me recroqueville encore plus, tentant de me faire disparaître. Sans succès.
Un coup v*****t. La serrure cède. La porte claque contre la paroi.
Je sursaute, incapable de retenir un cri étouffé.
Troy apparaît par-dessus la cloison, perché sur la cuvette d’à côté, hilare. Kade est adossé aux lavabos. Et au centre…
Xander.
Son regard me cloue sur place. Froid. Sombre. Déterminé.
Je n’ai nulle part où fuir.
Je ne lutte presque plus. À quoi bon ? Ils sont trois. Toujours trois.
Je secoue la tête, tente de me débattre, mais mes forces me lâchent. L’air me manque. Ma vision se brouille.
Xander s’approche encore, trop près. Son odeur m’enveloppe — menthe bon marché, sueur, quelque chose d’acide. J’ai envie de vomir.
Je recule, mais mon dos heurte la cloison. Pas d’issue.
Sa main se pose sur mon menton, m’oblige à lever la tête. Ses doigts sont froids. Ou peut-être que c’est moi qui brûle.
~ Regarde-moi quand je te parle. ~
Je fixe son cou, incapable d’affronter ses yeux. Le néon au plafond grésille. La lumière vacille, blanchit sa peau, creuse des ombres monstrueuses sur son visage.
Ses amis rient derrière lui. Des rires courts, secs, comme des aboiements.
Je serre les dents. Si je pleure, ils gagneront.
Ses doigts glissent sous mon col. Le tissu tire. Un fil craque. Le bruit me paraît assourdissant.
~ Non… ~
Le mot reste coincé dans ma gorge.
Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va éclater contre mes côtes. Mes mains tremblent. Pas de peur — non. De panique pure, animale.
Je ne suis plus vraiment là.
Je fixe un point sur le mur : une fissure en forme d’éclair, brunie par l’humidité. Si je la regarde assez longtemps, peut-être que je disparaîtrai dedans.
Mais sa respiration chaude sur mon visage me ramène toujours ici.
Toujours.
Ils rient. Personne n’entendra. Personne n’écoute jamais.
La douleur devient diffuse, lointaine, comme si mon corps ne m’appartenait plus.
Je flotte quelque part au-dessus de moi-même.
Puis soudain—
Un cri. Pas le mien.
De l’eau. Du mouvement. Des jurons.
On me lâche.
Je tombe au sol, vidée, incapable de comprendre. Mes membres tremblent, incontrôlables. Des voix lointaines résonnent, étouffées, comme à travers un mur.
Ils essaient d’arrêter quoi ?
Je ne sais plus.
Dans l'obscurité, quelque chose grondait.
Pas dans la pièce.
Plus loin.
Beaucoup plus dangereux.
Qu’est-ce que c’est ?
Mon corps le savait déjà.
Quelque chose… pire que Xander.
Puis tout devint noir.