Chapitre I-3

1618 Mots
Le dossard de la coureuse avait permis de lui attribuer un patronyme, dont l’expert en piratage s’était ensuite servi pour déterminer son adresse. À l’aide de son smartphone, Le Gac tente sa chance sur les pages blanches, transcription informatisée de l’annuaire téléphonique. Constatant sa grimace de désappointement, Virginie s’amuse. — Tu retardes, Capitaine ! Ce gars est un célibataire trentenaire, pas du genre à se faire installer une ligne fixe en « 02 98 ». Pas la peine de consulter le “bottin”, comme aurait dit ma grand-mère ! Je crois que, malheureusement, on sera obligés de retourner à Colbert pour se taper le travail de recherche nous-mêmes. Inutile de rêver, un dimanche du mois de juillet, personne ne répondra au téléphone pour nous faire le boulot à distance, les bureaux sont vides ! Vexé de la remarque de sa subordonnée, Le Gac riposte : — On gage que je parviens à l’obtenir d’ici ? — Pfff, tu n’as même pas voulu nous révéler le nom de ton informateur. Je ne suis pas folle au point de parier avec toi ; j’ai vu à quelle vitesse ce gars a pu retrouver l’identité et l’adresse de la victime à partir des trois chiffres du dossard de son mec. Sans rien ajouter, Adrien compose le texto à destination du geek capable de relever ce défi et le transmet, un sourire mystérieux au coin des lèvres. — Voilà ! La réponse dans quelques minutes… Par contre, concernant le portable de madame Authier, nous devrons attendre demain pour envoyer la réquisition à l’opérateur, qu’il nous calcule ses dernières positions. Il est peut-être demeuré dans sa voiture, cela nous permettrait de retrouver les deux en même temps. La brigadière-chef consulte la liasse des papiers sélectionnés par Adrien, à la recherche de renseignements sur le véhicule. — J’indique le modèle et le numéro de plaque à la BTA de Landerneau, car je suppose qu’eux restent sur le pied de guerre, même le dimanche. Une patrouille la localisera éventuellement. Ah ! Ton informateur secret te répond enfin qu’il faut arrêter de l’emmerder le jour du Seigneur ? Le capitaine lit le SMS, dont la réception a fait tinter son téléphone, et sourit, fier de sa victoire. — En voiture, brigadière-chef ! Nous allons faire connaissance avec l’amant ! *** Attiré par les coups sonores frappés sur la porte de Michaël Ruelan, un voisin s’inquiète de cette bruyante et inattendue visite dominicale. — Vous voulez voir Mick ? Un dimanche à cette heure, vous avez peu de chance de tomber sur lui, il doit être à cavaler à droite ou à gauche. Ce gars est accro au jogging ! Il ne peut pas s’empêcher d’aller courir dès qu’il a du temps libre, toujours à enchaîner les kilomètres, préparation de ci, entraînement pour ça, sans arrêt une nouvelle épreuve dans le collimateur. C’est pas le bidule à La Roche-Maurice aujourd’hui ? Ah non, c’était dimanche dernier, il y a aussi participé… Voilà, ça me revient, c’est Plouzané, le machin du Bout du Monde, le nom ressemble à ça, avec plusieurs distances, dont une de plus de cinquante bornes, un ultra-trail qu’ils appellent ce truc de dingues ! Michaël me racontait que, pour celui-là, le départ était fixé à 8 heures du matin, mais qu’il fallait prendre la navette depuis la pointe Saint-Mathieu à 6 heures. Vous vous rendez compte ? Un dimanche, se priver de grasse mat pour cavaler pendant je sais pas combien de temps ? Ils sont fous, ces joggeurs ! Et, en plus, ils paient pour ça ! Adrien préfère interrompre l’homme avant qu’il ne se relance dans une nouvelle diatribe contre ce sport dont il n’est visiblement pas adepte : — Monsieur Ruelan s’est inscrit pour cette course de cinquante kilomètres ? — Non, quand même pas. Mais je suis sûr que l’idée le tente, il aime relever des défis, Mick, quitte à se foutre la santé en l’air pour plusieurs mois ensuite. Je crois qu’il a opté pour la distance en dessous, une petite quarantaine de kilomètres qu’il dit, plus raisonnable. Je l’ai entendu partir assez tôt ce matin, sur le pied de guerre à 5 h 30. Sa voiture est stationnée juste sous ma fenêtre et son pot doit avoir un pète, elle fait un sacré barouf lorsqu’il démarre. Mais il s’en fout, il préfère dépenser une fortune dans une nouvelle paire de grolles de course plutôt que d’apporter sa bagnole au garage pour une révision. Un fada, je vous dis ! Coup d’œil à sa montre, mais Adrien n’a pas la moindre idée de la durée nécessaire pour parcourir une telle distance. Il profite d’avoir ce voisin bavard sous la main pour tenter d’obtenir quelques confidences sur le couple de joggeurs. Après présentation de sa carte de police et récupération de l’identité de l’intervenant, nommé Laurent Astruc, Adrien lui demande s’il connaissait Coralie Authier, ce qui trouble le regard de l’homme. — Vous employez l’imparfait, ça veut dire qu’elle est morte ! C’est la raison de votre visite ? Vous soupçonnez Michaël de l’avoir butée ? D’un mouvement, le capitaine calme l’angoisse qui s’empare du voisin. — Absolument pas ! Nous nous contentons de suivre la procédure et nous nous devons d’interroger toutes les personnes proches d’elle. Vous confirmez donc que monsieur Ruelan et madame Authier entretenaient une liaison ? Depuis combien de temps ? Trois doigts aux ongles crasseux viennent gratter le cuir chevelu de Laurent Astruc. — Attendez que je me souvienne… Moi, je crèche ici depuis que j’ai embauché chez Gelagri, c’était en 2012, et Michaël habitait déjà là. Sa nana, à l’époque, était brune et grosse, plus à mon goût que Coralie, trop maigre, qui n’avait que la peau et des muscles sur les os. Moi, j’aime bien quand les mains trouvent de la chair à tâter… Déçu que son mauvais calembour ne provoque aucun sourire chez les enquêteurs, l’homme se replonge dans sa réflexion à voix haute, ses doigts reprenant leur grattage du cuir chevelu. — Donc, la Sophie en chair, il l’a jetée en fin d’année, après l’été. Je me souviens parce qu’elle portait souvent des minijupes. Il faut me comprendre, je suis célibataire, alors je profitais du spectacle quand elle arrivait et sortait de sa voiture. Elle tirait sur le tissu pour se cacher les fesses, car elle avait la bonne habitude d’acheter des fringues deux tailles au-dessous de ce qu’elle aurait dû choisir. Mais Michaël, ça ne lui plaisait pas qu’elle soit aussi court vêtue, il trouvait que ça faisait trop p**e et ils s’engueulaient souvent à ce sujet. Résultat, elle est allée promener ses rondeurs ailleurs. Il est resté longtemps seul. Si je me souviens bien, c’est à ce moment qu’il s’est mis à courir, histoire de s’occuper l’esprit. Moi, je bosse en horaires décalés, donc je ne remarque pas toujours lorsqu’il rentre du boulot mais, quand j’étais là, je le voyais se ramener, passer sa tenue de sportif et repartir. Je ne sais pas s’il cavalait pour rencontrer des nanas ou l’inverse, mais je l’ai vu un jour débarquer avec Coralie, et ils ont dû prendre une bonne douche ensemble, pas seulement pour se frotter le dos, si vous comprenez ce que je veux dire. C’était en 2013, mois de mai, si je me trompe pas. Ensuite, elle est revenue plusieurs fois, mais je faisais moins attention. Je crois qu’elle ne devait pas posséder une seule jupe dans sa garde-robe, toujours en pantalon de sport, pas le genre de fringue qui attire le regard… Constatant que l’agacement montait chez Virginie, Adrien tente de réorienter la discussion : — Donc, leur liaison dure depuis quatre ans… Mouvements de tête négatifs du témoin. — Non, elle a commencé il y a quatre ans, mais ils ont fait des pauses. Je n’ai jamais connu de couple qui s’engueulait autant. Heureusement qu’ils vivaient chacun chez eux, sinon j’aurais dû demander une isolation sonore à mon proprio. Il y a eu des trous de plusieurs mois dans ces quatre années : ils se remettaient ensemble et puis crac, nouvelle séparation ! — Mais avez-vous une idée de la raison de ces ruptures ? Infidélité, l’un voulait fonder un foyer et pas l’autre, divergence de vues en politique ? Laurent Astruc sourit tristement. — La raison, c’est tout bêtement qu’ils n’étaient pas faits pour la vie commune. L’unique point qui les rapprochait était ce goût partagé pour le fond, le jogging, le cross, les trails ou je ne sais pas quels termes ils employaient pour parler de la course à pied. Mais visiblement, cette union sportive ne suffit pas à souder un couple. Hormis quand ils cavalaient, ils avaient du mal à se supporter lorsqu’ils restaient l’un avec l’autre plus de douze heures. Mick et moi sommes devenus copains au fil du temps, surtout parce qu’il se retrouvait assez longtemps seul et qu’il aimait venir chez moi pour causer, me raconter ses malheurs sentimentaux. Je ne comprenais pas qu’ils se refoutent ensemble, aucun ne faisant de concession. Coralie avait le même âge que Mick, donc deux ans de moins que moi qui en ai trente-cinq, mais je croyais entendre des vieux cons parler, ancrés dans leurs habitudes et ne souhaitant pas faire l’effort de changer pour s’adapter à l’autre. Enfin, je vous raconte ça mais, de mon côté, je ne me suis jamais mis à la colle avec une nana, je n’en ai pas encore trouvé une qui veuille de moi et puisse me supporter… Discrètement, Virginie observe le voisin d’un œil critique : les cheveux en bataille et mal rasé, d’une hygiène plus que douteuse, attifé dans des vêtements de tailles aléatoires qui auraient également eu grand besoin d’un passage par la machine à laver, l’homme ne présentait en effet aucun attrait. Le Gac sort une carte indiquant son numéro de portable et la remet à Laurent Astruc, lui confiant la mission de demander à Michaël Ruelan de l’appeler dès son retour du Bout du Monde. Regagnant la voiture, la brigadière-chef Lastourien ne peut s’empêcher de donner son avis : — Ce gars me fait pitié. Il ne fait aucun effort pour paraître plus attrayant, pas étonnant qu’il ne se trouve pas de compagne. Je sais qu’on est dimanche, mais un petit coup de peigne et un bon décrassage des mains ne sont jamais superflus, au cas où… Adrien ne discute pas cette argumentation, pensant à Chantelle et ses compétences particulières : la bazvalan******** serait-elle capable de dénicher une femme pour cet homme ? La sonnerie de son portable le fait sursauter dans sa réflexion silencieuse. Le capitaine répond et écoute, puis consulte sa montre avant de raccrocher. * Police judiciaire. ** Brigade territoriale autonome. *** Brigade de recherche. **** Service local de police technique. ***** Pompes funèbres des communes associées. ****** Lire Lettres mortes à Lannilis, même auteur, même collection. ******* Centre de loisirs sans hébergement. ******** Entremetteur de mariage – Bazvalan signifie « bâton de genêt », en breton.
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