IIDimanche 9 juillet, 12 h 15
Arrêt brutal ! Surprise, la brigadière-chef Lastourien percute son supérieur de plein fouet dans le dos ! En entrant dans le restaurant, Adrien a stoppé net lorsqu’il a aperçu la silhouette de Chantelle assise en face de Laurence ! Comment la sorcerez est-elle parvenue à se faire convier ici ? À moins que ce ne soit son ex-compagne qui ait mis ce plan en place. Mais pour quelle raison ? S’excusant auprès de sa subordonnée, Le Gac s’approche de Laurence, qu’il embrasse sur la joue, sous le regard amusé de l’invitée surprise.
— Virginie, je te présente le lieutenant Rousseau, de la BR brestoise, avec qui tu as plusieurs fois parlé au téléphone, et…
Sortant le capitaine de l’embarras, la sorcerez se lève et tend la main à l’officier de police judiciaire.
— Chantelle Marzin, je suis une vieille amie d’Adrien d’abord et de Laurence ensuite. Comme vous pouvez le constater, notre lieutenante n’a aujourd’hui pas revêtu son uniforme, cette réunion restera totalement informelle. D’un commun accord avec Laurence, nous avons pensé qu’il serait plus agréable de vous transmettre les informations sur les avancées de la gendarmerie autour d’un bon repas plutôt qu’enfermés dans un triste bureau de la BTA de Landerneau.
Subjuguée par le regard lumineux de cette femme étrange qui vient de se présenter, Virginie Lastourien s’assoit, ne songeant même pas à demander la justification de sa présence. Après tout, si à la fois son supérieur et l’officier chargé de l’enquête parallèle considèrent cette compagnie comme normale, elle n’a aucune raison de s’en inquiéter. La lieutenante Rousseau attend que le serveur passe prendre les commandes avant de se lancer :
— Les quelques informations que j’ai pu obtenir sur votre meurtre laissent à croire que ces deux affaires sont totalement dissociées, mais notre amie estime qu’il est préférable de partager nos trouvailles au plus tôt. Je profite de la vacuité de nos assiettes pour vous donner une description rapide de la scène de crime. Jeudi dernier, dans l’après-midi, la BTA de Landerneau a reçu l’appel de madame Séverine Pelletier, qui venait de découvrir un corps dans une ancienne ferme à l’écart du bourg de La Roche-Maurice. S’étant déplacés pour vérifier, mes collègues ont constaté qu’il y avait non pas un, mais deux cadavres. Les victimes sont un couple de Roumains qui occupaient ces lieux depuis novembre 2016, Decebal et Oana Ungureanu d’après leur passeport. Madame Pelletier dirige l’association landernéenne LIL, l’acronyme de “Land in Landerneau”, qui offre une aide aux migrants. Ce jour-là, elle leur apportait leur ration hebdomadaire de nourriture et venait prendre de leurs nouvelles. En arrivant, elle a immédiatement remarqué que la porte extérieure avait été forcée. Malgré l’odeur pestilentielle, elle a osé entrer et a aperçu le cadavre de l’homme dans la cuisine. Il n’y avait aucun doute sur son état. Elle est ressortie pour vomir tout son déjeuner avant d’appeler le 17. La seconde dépouille, celle de l’épouse, se trouvait dans la chambre. Le légiste estime que la mort remonte à dimanche dernier, soit quatre jours avant la découverte…
Virginie tord ses lèvres, dégoûtée par l’énoncé des faits.
— La pauvre femme ! J’imagine ce qu’elle a dû ressentir en entrant dans cette baraque. Même si les températures de ce début juillet ne sont pas très élevées, les corps devaient dégager une sacrée puanteur…
Laurence se permet d’interrompre sa collègue de la police judiciaire :
— Oui, et je ne vous ai pas encore rapporté les indications du légiste, je préfère m’en débarrasser avant que l’on nous apporte nos plats, sans quoi vous risquez de rencontrer des difficultés pour les avaler. Donc, même arme employée pour les deux victimes, une hachette que l’on suppose prise sur le billot dans la cour de la ferme. Les Roumains l’utilisaient pour débiter le bois avec lequel ils se chauffaient, grâce au gros poêle de la cuisine. L’outil devait être particulièrement bien affûté, une pierre à aiguiser a d’ailleurs été découverte dehors à côté du billot, et les TIC* ont pu déterminer qu’elle avait servi récemment, mais antérieurement à la date du crime. Je ne vous rapporte pas les analyses de taux d’oxydation qui leur ont permis d’établir cela, je leur accorde toute ma confiance. Le scénario se déroulerait donc ainsi, à prendre au conditionnel : le visiteur a utilisé la hache pour faire sauter la serrure. Il devait croire en l’absence des occupants de la ferme. Dans la cuisine, il cherchait quelque chose du côté de l’évier et tournait le dos à la porte lorsque Decebal est arrivé, une arme à la main. Le meurtrier s’est retourné et a balancé sa hachette sur le Roumain, à la manière d’un tomahawk indien. Elle s’est plantée dans le haut de la poitrine, sous l’épaule droite.
Écoutant jusqu’alors studieusement, Adrien ne peut s’empêcher d’intervenir :
— Qu’est-ce qui vous a permis de diagnostiquer cela ? Le lancer de hachette n’est pas un sport très pratiqué dans notre pays…
— Nos techniciens ont étudié les angles verticaux et horizontaux, ainsi que la profondeur de pénétration du fer dans le torse de la victime, répond immédiatement la lieutenante. Les calculs déterminent que l’agresseur se tenait à quelques mètres de sa cible et, là encore, je fais entièrement confiance aux scientifiques. Cette première blessure ne s’est pas montrée mortelle, juste deux côtes brisées et beaucoup de sang, mais aucun organe vital touché. L’homme a lâché son pistolet – les TIC ont relevé une trace de l’impact sur les tomettes – et est tombé en arrière sur la table de la cuisine, toujours conscient. Nous ne parvenons pas à établir la suite du déroulement avec certitude. Le meurtrier semble avoir contourné le meuble et arraché la hache du torse de Decebal pour l’achever de trois coups puissants. Le Roumain a levé son bras gauche – le seul restant valide – pour se protéger du premier coup. Radius brisé net ! Le deuxième coup lui a profondément fendu l’os frontal. D’après le légiste, ce fut fatal. Mais il s’est tout de même pris un dernier coup lui faisant sauter un morceau de la calotte crânienne, laissant le cerveau à nu…
Laurence attend que les grimaces de dégoût quittent les visages de ses auditeurs avant de poursuivre.
— Je termine rapidement avec Oana, la femme : nous supposons qu’elle suivait son mari de près. Voyant qu’elle ne pouvait rien faire face à l’assaillant, elle est partie se réfugier dans sa chambre, dont elle a tiré le verrou, simple pêne métallique qui n’a pas résisté à l’épaule de l’agresseur. Elle lui tournait le dos quand il a assené son premier coup sur la nuque. Résultat : cou bien entaillé et cervicales broyées. Elle était déjà morte lorsque son crâne a reçu les deux derniers coups… Voilà pour les réjouissances, je ne vous en propose pas les photos ; les détails supplémentaires présentent peu d’intérêt. Ceci n’était que pour indiquer que notre assassin est un sacré taré !
Pause pour laisser au serveur le temps de déposer les plats sur la table. Tous avaient eu la bonne idée de commander une salade composée, plus simple à avaler après le descriptif peu ragoûtant de la lieutenante. Le capitaine ne peut se retenir de questionner :
— Depuis le début, tu nous parles du meurtrier. N’y a-t-il pas possibilité qu’ils s’y soient mis à plusieurs ?
— Si, bien sûr, mais peu probable, car, comme je l’ai indiqué, les deux victimes ont été exécutées avec le même outil, que nous n’avons d’ailleurs pas retrouvé. S’il y avait eu deux agresseurs, on suppose que chacun aurait utilisé une arme différente et qu’ils n’auraient pas laissé la femme se réfugier dans la chambre, surtout avec ce qu’elle semblait contenir. Mais je t’accorde que rien ne permet d’affirmer que le meurtrier était seul lorsqu’il a pénétré dans la ferme.
La lieutenante s’interrompt pour attraper un bâtonnet de concombre dans son assiette, qu’elle trempe dans la sauce épaisse avant de le croquer. Virginie en profite.
— L’IRCGN** a-t-il pu établir des données sur l’agresseur ? Un ordre de taille, de poids, des empreintes digitales ou ADN…
Laurence hoche la tête négativement, mâchant rapidement le bout de cucurbitacée encombrant sa bouche pour l’avaler avant de répondre :
— Juste une vague estimation pour la taille, entre 1,65 m et 1,75 m, obtenue par l’angle d’attaque de la hache sur la porte d’entrée. On sait qu’il dispose d’une sacrée poigne pour avoir causé de tels dégâts, donc on exclut le format gringalet. Nous pensons à quelqu’un de trapu, travailleur manuel, ayant l’habitude de tenir et de manipuler des outils lourds, avec suffisamment de puissance pour balancer son projectile à travers la cuisine et qu’il pénètre aussi profondément dans le torse de la victime. Decebal n’était pas un freluquet, plutôt le format gros costaud, le genre de copain que tu aimes avoir lorsque tu déménages…
— Vous avez une idée du poids de l’arme et de la distance du lancer ? interroge Adrien avant de s’attaquer à une tomate cerise.
— Pour la distance, entre quatre et cinq mètres, la pièce est très étendue… Pour la hachette, entre un et deux kilos. Les techniciens tentent d’en déterminer le modèle exact à partir de tous les relevés sur le billot, les portes ou les cadavres. Mais, en effet, cela indique également que notre meurtrier possède de bons bras pour pouvoir lancer ainsi un tel objet et atteindre sa cible.
— Ou bien, il a eu un gros coup de bol, rétorque Le Gac en accompagnant sa remarque d’une moue dubitative. Imagine ! Tu viens cambrioler la baraque, la croyant vide, comme tu disais. Tu te trouves dans la cuisine, la hachette t’ayant permis de faire sauter la porte toujours à la main, car tu en auras peut-être besoin pour autre chose. Soudain, derrière toi, tu entends « haut les mains », ou son équivalent en roumain, ordre assené sur un ton que je présume peu amical. Tu te retournes d’un coup sec et tu balances ton arme au jugé, considérant que c’est le seul moyen pour toi de t’en tirer.
Laurence opine, ayant suivi le même raisonnement.
— Nous sommes bien d’accord, cela ne fait pas de notre cambrioleur un champion du monde de lancer de hachette. Mais il n’a pas retenu son coup, délivrant dans sa projection une sacrée puissance.
— Tu nous rapportais que Debecal… non, Decebal tenait une arme quand il a débarqué dans la cuisine pour appréhender le malfrat, mais tu ne nous en as pas dit plus…
La lieutenante sourit, jouant avec un radis bien rose extrait de sa salade.
— J’attendais que tu y arrives… Ce sont les prélèvements des TIC et du légiste qui nous ont permis de déterminer cela. Nous n’avons pas retrouvé ce flingue, mais le Roumain avait dans la main droite des traces de graisse – le genre qui sert à entretenir les armes à feu – et de poudre non brûlée ; le pistolet n’a pas tiré. La graisse a laissé des résidus assez nets sur la face palmaire, les scientifiques ont pu délinéer une forme dans le creux de la main ; on distingue parfaitement une étoile à cinq branches dans un cercle…
Regard effaré de Virginie.
— Un Tokarev ? Avez-vous pu déterminer ce que fabriquait ce gars avec un tel flingue ? Je n’aimerais pas me retrouver avec ça en face de moi, même avec le gilet. Il paraît que les balles du TT33 peuvent le traverser…
— Nous n’avons pas encore pu récolter suffisamment d’informations sur les Ungureanu, ils ne sont pas connus de nos services ni d’Interpol. Plus j’avance et plus je me rends compte que nous sommes partis là dans une sacrée affaire. Cela ne m’étonnerait d’ailleurs pas qu’on nous la retire pour une équipe plus habituée à ce genre de cas, des Rennais ou des Parigots. Adrien, tu me parlais tout à l’heure d’empreintes digitales ou d’ADN. Nous avons retrouvé pas mal d’échantillons, un peu partout dans la maison. Encore une fois, je ne peux vous fournir que des suppositions. Après avoir commis son double crime, le meurtrier a pu tranquillement terminer ce pour quoi il était venu, c’est-à-dire récupérer quelque chose en ces lieux. Nous avons trouvé une cache assez large sous l’évier qui a contenu au moins deux caissettes métalliques de deux couleurs différentes. Les techniciens ont estimé les dimensions d’après les marques laissées au fond de la planque, genre trente par vingt-cinq par dix, je crois. Dommage que Sébastien ne déjeune pas avec nous, il possède une mémoire phénoménale pour ce type de détails. Pour les teintes, les TIC ont ramassé des éclats de peinture bleue et rouge sur les parois du trou.
— C’est le format des boîtes qui servent pour ranger la monnaie, constate la brigadière-chef, avec une pseudo-serrure totalement inutile tant il est facile de la faire sauter. Le genre que tu t’achètes pour vendre tes nippes ou tes vieilleries lors d’un vide-grenier…
— Ça sent l’histoire vécue, remarque Adrien. Si l’on perquisitionne chez toi…
— La mienne est jaune pétant, à rendre jaloux un poussin ! rétorque immédiatement Virginie. Donc, ces boîtes ont disparu, s’il est avéré qu’elles se trouvaient là quand le cambrioleur-meurtrier est arrivé…
Laurence opine de la tête en souriant.
— Il faut croire que ce qu’elles recelaient attirait beaucoup de monde… J’ai dit que les crimes ont eu lieu dimanche dans la matinée, estimation du légiste en fonction du contenu de l’estomac des victimes qui n’avaient pas encore déjeuné. Or, il semble qu’après notre meurtrier, plusieurs visiteurs soient venus en pèlerinage chez les Ungureanu. Et, bizarrement, personne ne nous a prévenus que le couple s’était fait assassiner, jusqu’à l’incursion de madame Pelletier jeudi dernier. N’importe quel touriste de passage aurait remarqué l’effraction sur la porte d’entrée et, une fois à l’intérieur, il était impossible de ne pas voir le corps du Roumain allongé sur la table avec son crâne grand ouvert, sans parler bien sûr de l’odeur. Les techniciens ont déterminé le nombre de visites post mortem à trois, une le lundi et deux le mardi. Ils m’ont rapidement expliqué qu’ils s’étaient pour cela servi des traces de poussière dans les flaques de sang autour des cadavres…