Hôtel Plaza-2

2002 Mots
Tout ce que j’ai enregistré a été coupé au montage. C’était compréhensible. Je m’étais rendu à la radio comme si j’allais à un pique-n***e et on m’avait posé des questions sur le lancement de l’OMC, sur la succession héréditaire et plus ou moins légale des grands groupes industriels, sur la démocratisation de l’éducation à l’université, bref des questions sur notre sombre époque. Bafouillant horriblement, j’avais dû passer pour un idiot. Le responsable de la station de radio, un étudiant qui avait l’air aussi vieux qu’un prof, me regardait comme si j’étais une vieille chaussette, soulignant son mécontentement de petits claquements de langue. À la place de la chanson que j’avais choisie, ils ont passé Les Feuilles mortes reviennent à la vie de No Chat Sa, un groupe engagé. N’importe quoi ! Comment des feuilles mortes peuvent-elles revenir à la vie ? Elles se prennent pour Jésus ? En entendant l’émission, je me suis remis à donner de grands coups de pied dans les cailloux au bord de la route. Le lendemain, quand Yun-seo est venue s’excuser de ne pas m’avoir informé à l’avance des sujets abordés au cours de l’entretien, j’ai réussi à obtenir un rendez-vous avec elle. Comme quoi, je n’avais pas à regretter mon passage catastrophique à la radio, bien au contraire ! Il m’avait porté chance, un peu à la manière de l’hirondelle du conte lorsqu’elle apporte dans son bec des graines de fortune. Nous sommes allés manger du porc pané à Myeong-dong et, après avoir pris une bière pression, nous avons décidé d’aller marcher un peu. Yun-seo se faufilait à son aise dans le dédale des ruelles bondées. Get Used, NIX, Boy London, à voir tous ces magasins serrés les uns contre les autres, j’avais les yeux qui pétillaient. Partout des buildings immenses, des vitrines rutilantes, des garçons et des filles se promenant en petits groupes. Chaque pas m’introduisait dans un autre monde. Dans mon village, on pouvait bien marcher dix minutes ou plus, le paysage restait toujours le même, mais ici tout changeait à chaque instant. On a dépassé la station Euljiro il-ga et on a continué en direction de la mairie. Ne jamais croiser de visage familier était quelque chose de totalement nouveau pour moi. Séoul est décidément un endroit surprenant, pensais-je une fois de plus. À ce moment-là, j’étais seul au monde avec Yun-seo, et j’en étais tout excité. Je ne cessais de parler, quitte à dire n’importe quoi. Je racontais qu’au collège je remportais toujours les concours d’éloquence sur l’anticommunisme, qu’une fois nous étions partis en camping avec le lycée et j’avais attrapé un serpent à mains nues… Elle souriait en entendant mes hauts faits du passé qui ne valaient pas trois sous. M’écoutait-elle vraiment, je ne saurais dire, mais dès que je me suis tu, elle s’est exclamée : – J’ai toujours rêvé d’aller là-bas. – Là-bas, où ça ? Bien que déçu de voir qu’elle ne m’avait pas écouté, j’étais curieux de savoir de quoi elle parlait. Elle a pointé du doigt le grand building qui se dressait là, en face de la mairie. Tout en haut à gauche, une enseigne lumineuse étincelait en lettres d’or : SÉOUL PLAZA HOTEL. Notre chambre était au seizième étage, au fond du couloir à gauche. Une fois la porte ouverte, la première chose qui m’a sauté aux yeux, c’était la grande baie vitrée. Le ciel – était-ce un effet de la vitre ou bien de la pluie ? – avait cette teinte violacée irréelle des photos prises avec une pellicule spéciale. Sans prendre la peine d’enfiler les chaussons, ma femme s’est précipitée vers la fenêtre avec un grand cri d’admiration. – Ouah ! regarde, on voit même le Deoksugung2 ! Tandis qu’elle scrutait le palais, moi, je promenais mon regard dans la chambre. L’aménagement, le mobilier, l’équipement ne présentaient rien de bien différent de ceux des autres hôtels où nous étions descendus jusque-là. Je me suis assis sur le bord du lit. Le visage d’un salarié au premier jour de ses vacances est apparu dans le miroir de la coiffeuse en face de moi. Un visage qui semblait dire que, dans ce genre d’endroit, il n’y a rien de mieux à faire que de regarder les épisodes de Prison Break que j’avais manqués faute de temps. Finalement, nos vacances à l’hôtel, c’était toujours la même chose : faire le check-in, dîner au restaurant sur place, boire un verre au Sky Lounge, retourner dans la chambre, f***********r et dormir. Voilà tout. Le lendemain, tout au plus, on quittait la chambre pour aller au spa, au fitness club ou à la piscine. De nos séjours à l’hôtel, qu’il s’agisse de celui de l’année dernière ou de l’année d’avant, il ne me reste aucun souvenir marquant : ils se ressemblent tous, comme les œufs dans la porte du frigo. Le matelas était moelleux. Les draps, souples, dégageaient la bonne odeur du linge séché au soleil. Je me suis allongé de tout mon long sur le lit. Le souffle idéalement tempéré de la clim me caressait le visage et les bras. J’ai fermé les yeux. La température, le taux d’humidité, la propreté, le service, tout était parfait. On avait la sensation d’être accueillis de la meilleure des manières. C’est peut-être pour retrouver autant d’excellence que nous revenions constamment à l’hôtel. N’est-ce pas une bénédiction du capitalisme que de pouvoir acheter pareille perfection avec son argent ? Ma femme a rangé ses affaires sur la coiffeuse. Elle qui d’ordinaire, même pour une seule nuit, apportait autant de choses que les porteurs en pouvaient porter, s’était étrangement lestée de peu d’effets personnels cette fois-ci. Ce qui m’avait le plus surpris quand je l’avais épousée, c’était la quantité de produits de beauté dont une femme a besoin. Je n’aurais jamais imaginé pareille diversité ni tant de catégories. Les lotions, les émulsifiants et les démaquillants, ça d’accord. Les essences et les sérums, passe encore. Mais toutes ces crèmes, ça me dépassait : il y en avait pour les yeux, pour le cou, pour les mains, les pieds, le corps, les lèvres, etc. Les produits de beauté divisent et dissèquent à l’infini le corps humain. Le cou, les mains et les pieds ont beau faire partie d’un même corps, tout est si bien catégorisé que, si on met sur le cou la crème prévue pour les pieds, cela créera assurément un gros problème ! Et quand elle avait commencé à m’expliquer que tout ça ce n’était que les produits de soin et qu’il y avait ensuite le maquillage, je l’avais interrompue d’un geste de la main. Je ne voulais pas en apprendre davantage. Même chose pour l’équipement ménager. Il fallait un humidificateur, des climatiseurs, des radiateurs, un purificateur d’air, un filtre à eau, une tondeuse à vêtements, un dessiccateur d’ordures ménagères, un lave-vaisselle, des WC japonais, un stérilisateur de brosses à dents… Il nous faut toujours plus de choses. Des choses sans lesquelles on peut très bien vivre, mais, peu à peu, j’ai pris l’habitude de m’en servir et elles sont devenues indispensables, ou du moins bien pratiques. Et ça n’allait pas s’arranger par la suite. Finalement, s’en détacher quelque temps, le temps qu’on passe à l’hôtel, c’est peut-être ça les vacances. Tout était si calme autour de moi que j’ai ouvert les yeux. Ma femme me tournait le dos. Elle devait avoir terminé ses rangements ; les bras croisés, elle regardait par la fenêtre. – Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? – Roh Moo-hyun3. – Quoi ? Je me suis redressé. Ma femme regardait en bas en direction de la grande porte du palais Deoksu. – J’étais en train de penser à Roh Moo-hyun. Tu sais bien, c’est là qu’on avait installé un autel au moment de ses funérailles. Cela remontait à quelques mois à peine. Ce jour-là, nous avions appris la mort du président Roh Moo-hyun : la nouvelle était sur toutes les lèvres, elle occupait tous les médias. Ma femme n’était rentrée que tard le soir. De toute la journée, je n’avais pas réussi à la joindre. Ce n’est qu’en regardant les infos de 21 heures que je l’avais retrouvée. Elle était dans la longue file des gens qui attendaient le long du mur d’enceinte du palais pour venir présenter leurs condoléances, une fleur de chrysanthème blanc à la main. Je l’avais vue en gros plan essuyer une larme du dos de la main. Plutôt que triste, elle avait l’air exténué. Autant que je me souvienne, elle m’a dit plus tard qu’elle avait fait la queue pendant cinq bonnes heures. Il y avait de quoi être fatigué. J’ai tiré mon paquet de cigarettes de la poche de mon pantalon. Mais impossible de mettre la main sur mon briquet. Pourtant, j’étais sûr de l’avoir pris. J’avais dû le mettre dans l’un des sacs. – Dis, t’aurais pas vu mon briquet ? En me jetant un regard de travers, ma femme s’est mise à farfouiller dans les sacs de voyage abandonnés dans un coin. Du haut de notre seizième étage, le ciel avait toujours, à travers la fenêtre, cette incroyable teinte violacée. Loin, tout en bas sur le trottoir, j’observais la valse des parapluies multicolores. Mais les plus nombreux étaient les noirs. Plusieurs personnes allaient et venaient sur la place, sans parapluie. La pluie avait-elle cessé ? Ils étaient tous en noir, comme s’ils s’étaient concertés. – Non, je ne le trouve pas. Je demande à la réception d’apporter des allumettes ? – Ah oui, pas bête. Elle s’est approchée du téléphone. Par-dessus son épaule, je voyais l’avenue Taepyong s’étirer de la mairie jusqu’à Gwanghwamun : des buildings que je connaissais parfaitement, des rues qui m’étaient familières, des lieux que je pouvais me représenter très précisément, même les yeux fermés. J’ai pris mon parapluie. – Attends, je vais sortir en acheter un. Ça me fera prendre l’air. Elle a reposé le combiné avec un sourire. – Bonne idée. Quand tu reviens, tu peux m’apporter un americano glacé ? L’horloge numérique de la table de chevet venait de passer de 17:14 à 17:15. Il y avait un autocar de tourisme arrêté sur le passage piéton devant l’hôtel ; il n’avait pas pu passer à temps avant le feu rouge. Les passagers somnolaient, la tête contre les vitres. Depuis quand les gens ont-ils tout le temps l’air fatigué comme cela ? J’ai ouvert mon parapluie. Il pleuvait moins, mais encore assez pour justifier son utilisation. J’ai regardé du côté du Deoksu, puis du côté d’Euljiro. Des supérettes, on en voyait partout en ville, mais là il n’y en avait aucune. Peut-être derrière l’hôtel ? En me mettant en route, j’ai jeté un vague coup d’œil en direction des dormeurs de l’autocar. Il y avait le carrefour et la fontaine, la mairie et l’entrée du métro… J’avais l’impression que j’allais retrouver Yun-seo. Après cette première sortie, une autre occasion m’a été donnée de passer du temps avec elle. On était en mai. Les étudiants avaient organisé une manifestation pour exiger l’ouverture d’une enquête sur le m******e de Gwangju4. Devant l’insistance d’un membre de l’association des étudiants, un type sympa, j’y suis allé à contrecœur. Voir tout ce monde rassemblé devant la porte principale de l’université, bon, ça allait. Mais en arrivant à Myeong-dong, je suis resté bouche bée : à croire que tous les étudiants de Séoul étaient là. Que de monde ! Je comptais m’éclipser à mi-chemin, mais ce n’était pas facile tant les rangs étaient serrés. Il m’avait fallu plusieurs tentatives pour parvenir à m’en extirper. Je me suis retrouvé sur un trottoir lui aussi bondé de passants qui observaient les manifestants. Soudain, une clameur gigantesque s’est élevée dans mon dos. Assourdissante. J’ai tourné la tête en direction du tollé. Très loin devant, à la tête de la manifestation, on avait hissé un pantin de paille représentant le général Chun Doo-hwan. Quelqu’un a crié qu’il fallait brûler cet odieux meurtrier. Une sueur froide me glissait le long de l’échine. Pour mieux voir, on se bousculait, on se haussait sur la pointe des pieds. J’en ai profité pour me rapprocher de la station de métro en traversant la foule tant bien que mal. Je n’avais qu’une envie, prendre une bonne douche. Alors que j’atteignais la queue du cortège, j’ai aperçu un visage familier, celui du directeur de la station de radio que j’avais pris pour un prof. À ses côtés, deux gars qui tenaient une caméra. Et une étudiante. – Yun-seo ! Yi Yun-seo ! Yun-seo tourne la tête vers moi, une grenade lacrymogène explose, les CRS chargent, les rangs se disloquent, des cris fusent… je ne sais dans quel ordre tout cela est survenu. Avant même d’avoir compris ce qui se passait, je tenais la main de Yun-seo dans la mienne et nous courions comme des fous. À bout de souffle, incapables d’aller plus loin, nous nous sommes arrêtés devant un centre de don du sang. Nous sommes entrés sans réfléchir, en soufflant comme des bœufs. Une infirmière nous a reçus, tout sourire. « Bonjour, soyez les bienvenus ! » L’endroit était tranquille, confortable, un autre monde. Oui, Séoul, c’était vraiment un endroit incroyable. Tous les deux, nous avons été jugés inaptes à donner notre sang. Nous avions été bien trop malmenés par notre course éperdue pour que notre tension artérielle puisse revenir à la normale. Yun-seo était du groupe A, et moi du O. Ne dit-on pas qu’une fille A et un garçon O, c’est la meilleure combinaison possible ? Rien que d’y penser me faisait rougir. Elle ne disait rien. Elle épongeait la goutte de sang sur l’extrémité de son index avec un coton imbibé d’alcool. Après un long silence, elle a demandé :
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