C’est ma dernière journée d’études
Je le répète dans ma tête, comme une prière maladroite, un mantra de survie. Dernière journée, dernier souffle d’un passé que je vais bientôt laisser derrière moi.
Les mots tournent dans mon esprit, mais ils ne suffisent pas à apaiser l’angoisse qui monte. Je suis assise sur le lit de mon petit studio, le corps raide, les mains crispées sur mes genoux. La lumière froide du matin filtre à travers les rideaux, dessinant sur le sol un labyrinthe d’ombres qui semblent s’étirer jusque dans mes pensées.
Mon sac est prêt, les vêtements dans la valise, tout est en ordre. Pourtant, je ressens que chaque seconde me pousse vers une étape que je ne peux pas encore saisir. La fin de mes études, c’est comme une porte qui s’ouvre lentement, et je ne sais pas si j’ai envie de la franchir.
Je m’approche du miroir, à côté de la porte, et je me regarde. Mes yeux, fatigués, cherchent un signe de courage. Mes cheveux, défaits, tombent en mèches chahutées. J’essaie d’arborer un regard sérieux, professionnel, mais ce n’est qu’un masque fragile.
— Tu peux le faire, murmuré-je, comme un rappel à moi-même.
Je respire profondément, chasse l’appréhension, et me prépare. La robe que j’ai choisie est simple, mais distinguée. Une pièce que j’ai acheté pour marquer cette étape, comme un symbole que je suis prête à changer de vie.
Dans le métro, je serre mon sac contre moi, comme si cet objet pouvait me donner une force que je ne possède pas encore. La ville défile, silencieuse et indifférente, chaque station m’éloignant un peu plus de ce qui a été, me rapprochant de ce qui pourrait être.
Quand je sors à l’air libre, devant l’imposant bâtiment du Groupe Asterion, je sens mon cœur s’emballer. Un monstre de verre et de métal, froid et brillant, qui reflète un ciel gris, comme une marque de son anonymat.
— Respire, Lucie, souffle doucement, je me dis.
Je franchis l’entrée, le pas tremblant mais déterminé. Un silence feutré m’accueille. Le sol poli, les murs immaculés, le parfum subtil de café et d’ambition. Tout ici semble hors de ma portée, comme un rêve inaccessible.
À l’accueil, une femme élégante, froide mais polie, me regarde avec un sourire professionnel.
— Vous avez rendez-vous ?
— Oui, pour un entretien… Lucie Martin.
Elle vérifie rapidement, puis me désigne un ascenseur.
— Dernier étage.
Dernier étage. La phrase tourne dans ma tête comme une promesse silencieuse.
L’ascenseur vibre doucement, et je regarde mon reflet dans la porte miroir. Mon visage, un mélange de nervosité et d’espoir. Je peux sentir mon cœur battre dans ma poitrine, chaque pulsation résonne comme un tambour, comme si je pouvais tout faire fondre ou tout faire éclater.
Les portes s’ouvrent enfin sur un couloir lumineux. Je marche, chaque pas résonne comme un écho, jusqu’à ce que je vois cet homme.
Il est là. Debout, de dos, près d’une baie vitrée. Grand, large d’épaules, en costume sombre, parfaitement ajusté. Il parle au téléphone, d’une voix calme, posée, mais ferme. La puissance. La maîtrise. Je ne peux m’empêcher de ressentir cette tension, cette admiration mêlée à une pointe de peur.
Son regard croise le mien, une fraction de seconde. Une étincelle froide, comme un éclair dans un ciel clair. Mon estomac se noue.
Il se retourne, et je comprends que c’est lui, le maître de cet univers.
— Mademoiselle Martin ?
Sa voix, grave et assurée, me fait frissonner.
— Oui… oui, c’est moi.
— Suivez-moi.
Aucune parole inutile, aucune invitation chaleureuse. Juste cette commande, ferme, précise.
Je le suis dans son bureau immense, où il m’attend. Je m’assois, nerveuse, face à lui. Il feuillette mon dossier, pose ses questions avec une froideur professionnelle, mais je sens, derrière son regard perçant, une curiosité contenue.
Le temps semble suspendu. Je réponds, je me concentre. Je veux qu’il voie que je suis capable, que je peux faire cette place.
Quand enfin il relève la tête, il me fixe longuement. Son regard, si sérieux, si perçant, semble tout voir, tout deviner.
— Vous êtes sérieuse, organisée, et vos recommandations sont excellentes, dit-il enfin, dans un ton neutre. Nous avons besoin de quelqu’un comme vous.
Je retiens mon souffle.
— Vous commencez lundi.
Je reste figée, bouche bée.
— Pardon ?
— Le poste est à vous, Lucie.
Il prononce mon prénom, comme une clé, un signe. Et dans un souffle, je sens cette vague d’émotion monter, cette peur et cette joie mêlées.
— Merci… vraiment, merci.
Il reste silencieux, déjà tourné vers son écran.
— Bienvenue chez Asterion.
Et là, dans cette atmosphère glaciale et brillante, je sens que ma vie commence à changer.
Je quitte le bâtiment, et pour la première fois, je ne marche plus seulement avec mes jambes. Je marche avec cette certitude étrange, que tout est possible.
Même si je ne peux encore tout comprendre, ni tout expliquer, je sais une chose.
Ce matin-là, tout commence.