Chapitre 3-2

2012 Mots
J’attrape et tue rapidement une abeille dans ma main en évitant sa piqûre. Je lui montre son dard puis la retourne tout en lui expliquant comment elle recueille le suc des fleurs. — On ne va pas y arriver Yonan, elles sont parfois dangereuses pour l’homme. Mon petit frère a failli mourir en se faisant piquer sur les lèvres. Il ne pouvait plus respirer. Il a fallu qu’on lui mette une sorte de tuyau pour l’aider. — Il suffit de les occuper et de les déloger de leurs maisons. On pourra prendre alors tout le miel qu’on voudra. — On les chasse à coups de pierre ? — Non ! Surtout pas, ça les rendrait furieuses ! On va seulement les enfumer. — Tu veux dire qu’il faut mettre le feu aux ruches. — Pas du tout, on les ouvre et on envoie de la fumée. — Tu es sûr de ton coup ? — C’est comme ça que font les apiculteurs. — Bon, si tu le dis. C’est toi le chef. Je ramasse des brindilles d’herbes jaunies, du bois mort et avec des bouses de vaches desséchées je les mélange dans de vieux chiffons que j’ai emportés. En ficelant le tout, je me constitue des torches prêtes à être enflammées. Au bout de trente minutes, nous en avons cinq, de très belle facture. Un frottement de pierres de silex, les flambeaux brûlent d’un feu à grosse fumée avec le papier que j’ai pris soin d’ajouter. Mes camarades ont peur, ils sont impressionnés par les petits nuages épais, denses qui se dégagent. J’en donne un à chacun avec pour consigne de soulever les petits toits des ruches en même temps. Nous approchons à pas de loup pour ne pas effrayer ces butineuses. Le bruissement est de plus en plus présent, de grave il devient aigu. Des abeilles, sans doute des gardiennes, viennent à notre rencontre. Elles volent en tourbillons légers presque sifflants. Les sentinelles semblent très nerveuses. Elles se précipitent de toutes parts, les ruches sont en alerte. Il faut faire vite maintenant. Nous soulevons les petits dômes de manière synchronisée. L’odeur de miel emplit les narines et avive notre formidable envie de douceurs. Pas le temps de s’éterniser, des ruches sortent d’énormes grappes noires. Elles se ruent par dizaines, par centaines, je ne sais plus. On introduit nos enfumoirs par toutes les ouvertures. Le bruit change encore, ce sont maintenant des ronflements perçants, stridents très rapides qui agressent nos oreilles. Pour l’instant, elles nous attaquent très peu, la fumée semble inhiber leur instinct. Nous commençons notre récolte dans de petits pots en terre. On ôte la pellicule de cire, le miel dégouline. Je ne peux m’empêcher de passer un doigt et de le goûter. Il coule suavement entre la langue et le voile du palais. Parfumé, mais aussi très corsé, l’arôme miellé de fleurs sauvages monte dans ma bouche. Quel bonheur ! Brusquement, le vent se met à tourner et dévie l’orientation des panaches de fumée. Les génies des lieux, sans doute endormis jusque-là, se réveillent peu à peu. Ils soufflent sur nous et étendent leurs mains maléfiques. Nous voilà à découvert, sans protection. J’entends les abeilles bourdonner de manière différente. Ce sont comme des murmures sourds, confus d’un grand nombre de voix. Elles voltigent de gauche à droite près des ruches pour rentrer et puis soudain, encore poussées par ces esprits malfaisants, se mettent à tourbillonner autour de nous. Elles volettent, s’irritent et lancent des séries d’attaques en piquant les unes après les autres. — Ah mon Dieu, c’est affreux ! hurle Latif. — Pauvres de nous ! — Il faut fuir ! Assaillis par des essaims en furie, nous sommes massacrés sur place. J’ai l’impression d’avoir des lianes avec des feuilles dures et piquantes qui s’entortillent autour de mon corps. Elles laissent, avec leurs assauts répétés, des épines acérées, très douloureuses. Nous nous mettons à courir à travers le sentier puis les champs en poussant des cris horribles. Les abeilles ne nous lâchent pas et nous poursuivent un long moment, impitoyablement. Arrivé au village, chacun va se réfugier dans sa maison. Ma mère a du mal à me reconnaître. J’ai le visage bleui, tellement boursouflé qu’il semble prêt à éclater, crever comme un ballon de baudruche. Elle m’applique rapidement des linges chauds macérés dans des jus de vinaigre, de miel et d’oignon. Mon père m’enlève les dards en prenant soin, à chaque fois, d’ôter les sacs à venin. Il n’y arrive pas à tous les coups. Un peu plus tard, dans la soirée, un propriétaire de ruches vient chez nous avec la ferme intention de me rosser. Devant mon visage si tuméfié, la colère tombe et il se met à rire de ma mésaventure. — Le Bon Dieu et les abeilles t’ont déjà puni sévèrement ! Je ne peux pas lui répondre, j’ai les lèvres extraordinairement gonflées. J’essaye pourtant. — Ce n’est pas la peine de parler, Yonan. Je pense que tu as compris, cela te servira de leçon. Il part en levant les bras au ciel. Bien des années après, les piqûres me font encore mal, mais aujourd’hui, mes chères butineuses, je vous pardonne. J’ai compris que vous êtes les amies des dieux, des génies protecteurs des fleurs et des lieux environnants. Il faut beaucoup de patience pour vous approcher et vous apprivoiser. Je le sais d’autant plus, mes enfants, car comme vous le savez, je suis devenu apiculteur à mes heures perdues. Par où faut-il continuer dans cet enchevêtrement de vallées closes ? Des zones d’ombre parmi toutes ces lumières compliquent la tâche. Des maillons manquent, j’ai peur de rompre tous les liens qui me rattachent à la Perse. Heureusement, l’écriture est pour moi une sorte de passerelle qui permet de relier les deux rives de mon existence : Malana et Marseille. Je ne vous ai pas dit que notre fratrie se composait de trois garçons et d’une fille. J’étais le benjamin de cette modeste tribu d’agriculteurs-éleveurs. Notre famille n’était d’ailleurs pas démunie de toute richesse. Mon père et ma mère possédaient des terrains qu’ils donnaient en location en échange d’une partie de la production des champs (céréales, fruits, légumes…) ou des élevages. Dans ce coin de terre, ne pas manquer de bras était un vrai bien de l’humanité. Ils soulageaient les lourds fardeaux de la vie quotidienne, ils étaient aussi gages de pérennité et promesses d’un avenir meilleur pour tout le clan familial. Il fallait s’en occuper comme on prend soin de ses bêtes. Les parents employaient leur temps, leurs efforts à chercher pour leur progéniture des lendemains meilleurs. Les enfants étaient ainsi considérés comme une future terre nourricière qu’il fallait amender, surveiller régulièrement. Dans cette société rurale, le mode de vie était centré sur une morale stricte. Par exemple, une jeune fille n’osait pas lever les yeux vers un jeune homme quand elle le croisait, de peur de froisser les siens. Comme le répétait sans cesse le prêtre de saint Thomas, elle était une terre sacrée qui devait rester vierge et pure jusqu’au mariage. Ce modèle traditionnel était profondément ancré dans notre conscience. La tradition s’imposait toujours, partout et à tout moment… Ma sœur aînée, Kérima, me tient par la main. Elle vient de baisser la tête et passe son chemin comme il se doit, sans soutenir le regard de l’homme qu’elle vient de rencontrer. Les règles de bienséance le veulent et sont observées, contrôlées à chaque coin de rue dans le village. Cet homme, toutefois, n’est pas un inconnu. Il s’agit d’Hormuz, un cousin éloigné du côté maternel. Il a l’âge de Kérima. Durant l’enfance, on m’a raconté qu’ils jouaient souvent ensemble. Ils s’épaulaient même dans les coups durs jusqu’à devenir très complices, paraît-il. On les regardait habituellement comme un frère et une sœur devenus inséparables. Nos maisons étaient voisines, j’imagine les nombreux moments de vie partagés. Les émotions et les sentiments sont encore bien présents. L’ombre d’un sourire s’esquisse sur ses lèvres, elle rougit jusqu’aux oreilles en frissonnant un peu. Je prends alors conscience de la tension qui existe de nouveau entre eux. Ses lèvres tremblent, elle fuit son regard et me lâche soudainement la main. Il s’arrête de marcher et vient nous saluer. — euh… bonjour Kérima, bonjour Yonan. —…. Il se met à me parler tout en prenant soin d’être de dos par rapport à ma sœur. — Comment vas-tu ? Cela fait un moment que je ne t’ai plus vu. — Depuis que vous avez quitté le village pour aller vivre près des Kurdes, dans les montagnes. — Et oui, on n’avait pas le choix. C’était ça ou crever de faim dans Malana. — Et maintenant ? — On se débrouille avec ce qu’on a. Je viens chercher les chèvres vendues par ton père. — Cher ? — Non, ton père est un brave homme pour les siens. Il n’a pas pris de bénéfices sur la vente. — Comment faîtes-vous pour vivre à côté des Kurdes ? Ce sont de dangereux criminels ! — Oh... On survit tant bien que mal. De toute façon, il n’y a pas grand-chose à nous prendre. On est nés pauvres, on mourra pauvres ! — Tu exagères, Hormuz ! — Non, ici les pauvres restent pauvres. Ça a toujours été ainsi et ça ne changera jamais. Heureusement pour nous, on n’intéresse pas les Kurdes. — Tu veux passer à la maison ? Maman serait contente de voir le fils de sa cousine. — C’est déjà fait. Je lui ai apporté un cadeau de ma mère. Une sorte de tablier qu’elle lui a confectionné. Tu verras, c’est très beau. — Ça a dû lui faire sacrément plaisir. — Oh oui ! Elles s’entendent si bien. Dommage qu’elles n’arrivent pratiquement plus à se voir. — C’est comme toi avec Kérima. — Non, ce n’est pas pareil. — Pourquoi vous ne vous parlez plus ? Kérima s’empare de mon bras et s’y agrippe de toutes ses forces. Elle me dévisage avec défi et puis tout d’un coup : — Je te déteste, petit frère ! — Laisse-la, Yonan. Je t’en prie. Kérima s’écarte et s’éloigne. Ils se regardent sans dire un mot. Elle est rouge comme une tomate. — Qu’est-ce qui s’est passé entre vous ? — J’ai grandi autrefois avec ta sœur. Maintenant elle n’est plus une enfant, elle doit essayer d’être quelqu’un de respectable. — Il y a des choses que tu me caches. — Non, rien du tout, rassure-toi Yonan ! C’est tout simplement la vie qui le veut ainsi. Nous sommes passés de l’enfance à l’âge adulte. Enfin, presque. Le bon temps est fini… Bon, je dois m’en aller maintenant. Il lève la tête et la contemple une dernière fois avant de partir. Elle braque sur lui des yeux incandescents. — Tu es amoureuse, Kérima ! Elle bataille pour rester calme. — N’importe quoi ! — Elle est amoureuse, elle est amoureuse, elle est amoureuse ! Folle, folle, folle amoureuse !!! dis-je d’un ton moqueur. Elle m’assène aussitôt une violente gifle au visage et se contente de dire : — Tu veux faire honte à tous les Ischaria ! Tais-toi, tu n’es plus un enfant. Apprends à te comporter de façon honorable. Tu dois comprendre que si tu parles ainsi des femmes de notre famille, les gens n’auront pas une bonne opinion de nous. Toi aussi, un jour, tu seras un homme ! — Mais… — Tu ferais mieux de tenir ta langue ou je raconte tout à Papa ! J’accepte l’injonction de Kérima sans moufter. Les vives colères du père peuvent être terribles, je n’ai pas envie de les déclencher, encore moins de les affronter. Nous arrivons enfin devant la maison. J’aperçois une vieille femme, le visage strié par des rides profondes en train de parler avec maman. Je ne l’ai pas identifié tout de suite, mais maintenant cela ne fait plus aucun doute. C’est Mahboula, la pleureuse professionnelle du village. Je la reconnais malgré la somptueuse et inhabituelle toilette qu’elle a revêtue. Elle arbore ainsi une grande robe très colorée avec une jolie coiffe traditionnelle sous un foulard de velours. Le tout est rehaussé par une magnifique tunique de soie brodée qui couvre son buste. On dirait qu’elle vient assister à une fête familiale importante chez nous. Je ne comprends rien, tout est si mystérieux. Elle serre fort ma mère contre elle tout en lui chuchotant à l’oreille. Je l’entends murmurer, je retiens mon souffle. J’aimerais entendre ce qu’elle lui dit précisément. Elle continue son discours en hochant de temps à autre la tête. Le regard de Mahboula brille avec ses yeux qui pétillent d’une sorte de malice. Elle est excitée même si elle parle très doucement. Dans les yeux de ma mère luit une vraie lumière et aussi de la joie. Elle est prête à tout lâcher sous le coup du choc ressenti. Son visage s’éclaire, les larmes ne sont pas loin. Nous nous arrêtons, stupéfaits de la scène. Des moments de silence coupent cette effusion sentimentale. Ma mère pousse des soupirs, nous nous approchons. Elle nous voit tandis que Mahboula nous fait signe d’approcher. La pleureuse nous dévisage avec une insistance significative. J’ai un peu peur, j’ai la curieuse impression qu’elle va nous dévorer par le regard. Elle s’adresse à Kérima, emportée par une agitation proche d’un fort état d’exaltation. — Ah ! Regarde ta fille comme elle est belle ! Approche ma toute douce, mon royaume du tendre !! Viens montrer à ta mère comme elle a eu raison de te bichonner !
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