— On trouve, fit Christian, qui croyait ainsi résumer l’avis général, que tu n’as pas beaucoup aidé à la construction du camp.
Et, se retournant, il désigna la cabane juchée dans les arbres, à laquelle on accédait par une échelle ménagée sur deux baliveaux droits comme un « i » et ébranchés jusqu’au refuge.
— Un chef de guerre doit protection à ses vassaux, se défendit Coraline, prouvant là qu’elle avait bien retenu la leçon de Mlle Desainte sur l’époque féodale.
Pour un empire la petite Fayolle n’eût avoué que ces maudits devoirs imposés par sa mère étaient la cause principale de sa coupable désertion. À la vérité, elle eût cent fois préféré participer à l’édification du fortin plutôt que ronger son frein sur les dictées.
Les garçons partirent d’un grand rire.
— Chez nous, fit Polo, on ne reconnaît pas ces lois-là. On est des barbares.
— Puisque c’est comme ça, jeta Coraline, vous ne me verrez plus !
— Bon débarras, rétorqua Patrice. Les filles, on n’a pas besoin de ça pour faire la guerre. Pas vrai, les gars ?
Pierrot, d’une voix posée, édicta la sentence qui lui brûlait les lèvres depuis que cette aventure avait commencé :
— Tu prétends devenir mon vassal alors que tu possèdes un château. Un château… Il y a de quoi rire. Depuis quand les sujets sont-ils plus riches que leur maître ?
— Ce château, se défendit Coraline, n’est pas à moi. Je n’ai rien. N’est-ce pas, les filles ?
— Moi, fit Solange pour dénouer la crise, je propose qu’on lui donne le mot de passe.
— Mais ils ne le feront pas, ces idiots, s’écria Coraline, qui sentait les larmes lui monter aux yeux en se voyant repartir, seule, abandonnée de tous.
— On ne t’aime pas dans le pays, affirma Nard. Ni toi ni ta famille… Vous êtes des étrangers.
— Oui, renchérit Pierrot, agacé par ces palabres qui gâchaient leur après-midi de jeu. Tu n’es pas d’ici. Tu n’es pas de Galiane. Et tu ne le seras jamais.
Le petit Marc Jubert, descendu de sa vigie, leste comme un singe, fit signe à Coraline de s’approcher pour lui parler dans le creux de l’oreille. La petite Fayolle foudroya du regard les Éperviers dans un éclair de défi.
— « Le loup-garou sort les nuits de pleine lune », s’écria-t-elle.
La colère gagna les gamins, au point que Marc dut prendre la fuite. Et Nard, malgré ses longues jambes, ne put réussir à coincer le traître qui avait livré sans coup férir le mot de passe. Pierrot demeurait stoïque, bras croisés sur la poitrine. Dans son for intérieur, il était plutôt satisfait que la crise eût connu ce dénouement inattendu qui lui évitait de se déjuger devant ses pairs.
— M’est avis, suggéra Nard en revenant vers le camp, essoufflé par sa course, que ce n’est pas là le vrai mot de passe…
Les filles protestèrent en chœur. C’était un comble, une telle mauvaise foi ! Christian jugea qu’il n’était pas dans la nature des preux chevaliers de se comporter de la sorte et qu’une parole reste une parole, ajoutant que, s’il y avait un traître à châtier, c’était le petit Marc qui ne perdait rien pour attendre.
Les garçons se replièrent vers le camp, escaladant tour à tour l’échelle qui conduisait à la cabane. La plate-forme érigée dans les arbres était si vaste qu’elle pouvait contenir toute la b***e, à la condition de rester sagement assis, sinon le tangage devenait rapidement épouvantable, au point de s’imaginer sur quelque bateau ivre livré à la tempête.
Le chef proposa, pour calmer les esprits, de fumer le calumet. Chacun applaudit cette généreuse idée. Christian sortit de sa poche la grosse pipe de buis qu’il avait fauchée dans le tiroir du grand-père. Polo déplia un cornet façonné dans une feuille de papier journal et tendit une pincée de barbe de maïs. Le calumet passa de main en main. La fumée âcre qui s’échappait de l’embout entraîna une épidémie de toussotements variés. Parmi les filles, seule Annie Delmain accepta de tirer quelques bouffées, ce qui lui valut, chaque fois, une admiration sans bornes de toute la b***e, qui croyait dur comme fer une greluche bien incapable de réaliser un tel exploit.
— Le loup-garou, ça n’existe pas, fit Polo, que cette question turlupinait depuis longtemps.
— Et comment donc ! répliqua Christian. J’en ai au moins vu un dans ma vie…
— C’est pas vrai, rigola Nard.
— Je peux même dire qui c’est.
— Dis-le voir ? insista Nard. Dis-le voir un peu, qu’on rigole.
— Le braco, fit Christian d’une petite voix, comme s’il craignait d’être pris en défaut par l’esprit malin de la forêt.
— Le braco ? s’étonna Solange. Tu veux dire Fraisset.
— Oui, le vieux Fraisset.
— Mon pauvre Chris, s’éleva Coraline, tu racontes bien n’importe quoi pour te rendre intéressant.
— Les nuits de pleine lune, poursuivit Chris, le vieux Fraisset se couvre d’une peau de loup avec la gueule de l’animal posée sur la tête et, dans cet accoutrement, il court la forêt jusqu’à l’aube. Il pousse des cris effroyables. Je vous le dis, il ne fait pas bon se trouver sur son chemin dans ces moments-là, parce que le vieux grigou est possédé.
— Ça veut dire quoi ? questionna Marie.
— Ça veut dire qu’il n’est plus lui-même, que son esprit est remplacé par celui du loup et qu’il est alors d’une férocité comparable à celle d’une bête fauve.
Coraline éclata de rire.
— Tout ça, mes pauvres amis, ce sont des sornettes. Fraisset, comme dit mon père, est un homme des bois, un peu rustre sur les bords, mais pas méchant pour deux sous.
— Tu fais la fière, là, maintenant, mais si d’aventure tu te trouvais sur son chemin, tu ne dirais plus la même chose.
— Le fait est que ce bonhomme a quelque chose d’inquiétant, reconnut Annie Delmain, avec sa manière de vivre seul, à l’écart de tout. Dans le village, il ne parle à personne. C’est louche, ça ! Vous ne trouvez pas ?
— Chris a raison, trancha Pierrot. Fraisset est un être malfaisant.
— C’est parce qu’il ne vit pas comme tout le monde que vous dites ça, ajouta Coraline.
— J’ai surtout entendu mon père dire que le braco est dangereux, et qu’un jour faudra bien s’occuper de lui, avança Nard.
— Les gendarmes sont souvent chez lui, c’est pas sans raison, continua Patrice Goursat.
Chris cogna la pipe contre la rambarde pour faire tomber les cendres. Polo proposa une nouvelle pincée de barbe.
— Non, fit Chris, elle est trop chaude. C’est un truc à dégueuler.
Nard poussa un cri guttural et lâcha un mollard sur la jupe de Solange, qui lui retourna un coup de pied. Dans l’agitation, la cabane se mit à trembler sur ses bases. D’un juron d’autorité, le chef ramena la tribu à la raison.
— D’ailleurs, fit Chris d’une petite voix perfide, mon père a un plan pour le faire déguerpir du pays. Un maire, ça a beaucoup de pouvoir.
— Quel plan ? demanda Coraline.
— Ça, ma petite, tu es trop curieuse.
* * *
Pierre Lafon arrêta sa voiture sur le terre-plein formé par la patte d’oie. Il était le premier arrivé et il n’aimait pas ça, bien que sa montre accusât un petit quart d’heure de retard. Ça veut toujours vous montrer quelques airs de supériorité, soupira-t-il en arpentant le talus gagné par la tanaisie, dont les pousses printanières se dressaient au milieu des côtes sèches de l’été dernier. De la main, il en faucha une poignée qu’il jeta dans le fossé en contrebas. Cette graine-là n’est pas près de se perdre, jura-t-il. Un coup de vent v*****t, qui soufflait sur le plateau, tirant de longs nuages nacrés sur le film opalin du ciel, lui enleva son béret. En fulminant, il alla le récupérer contre un roncier et fut, soudain, transi par l’envol bruyant d’un merle qui fila vers le taillis. Les baies d’églantier, comme des olives rouges, l’avaient attiré vers ce coin désertique. Il enfonça son couvre-chef jusqu’aux oreilles et releva le col de son gros veston de velours côtelé. Les mains glissées dans les poches, il monta d’un pas égal jusqu’à la barrière, enjamba les barbelés que les passages successifs des chasseurs avait détendu presque jusqu’à terre. Quand il fut dans la prairie, il gagna la rigole gorgée d’eau qui s’échappait de la fameuse source. La tourbière alentour, sur un rayon de trente bons pas, était envahie par les ajoncs. Il s’appuyait sur quelques solides mottes pour éviter de s’enfoncer dans la boue. Il alla, d’un pas prudent, jusqu’au bac de pierre. Dans les fonds troubles, un couple de salamandres mordorées se fixait d’un œil noir. Le bruit d’un moteur lui fit relever la tête. La Panhard s’arrêta au bord de la route, puis se décida à avancer encore de quelques mètres pour profiter d’un bas-côté plus large. Gilles Pauliat en descendit et lui adressa un grand signe de la main. Il aura fallu que le vieux vienne aussi, se dit Lafon en redescendant la colline sans se hâter. Quoi de plus naturel ! C’est bien son idée après tout…
Gilles sauta le talus et, en quelques enjambées, monta à sa rencontre. Tiens ! songea Lafon, le gamin veut me parler seul à seul. Ça irait-il pas comme on voudrait avec le vieux…
— Bonjour monsieur le maire, fit Gilles en tendant une poigne énergique.
Lafon hocha la tête.
— Vous savez ce qui nous amène ici, dit-il en se tournant vers la route.
Le vieux Pauliat avait ouvert la portière et posé les pieds sur la chaussée, empêtré par sa canne, hésitant à se risquer de descendre seul.
— Tu ne vas pas aider ton père ? fit Lafon d’un œil amusé.
— On ira le voir après. D’abord, je voudrais vous dire que cette histoire de remembrement, ça ne m’intéresse qu’à moitié.
— Oui, soupira le maire, je comprends parfaitement. Mais c’est ton père qui commande. À ce que je sais, il ne t’a pas encore laissé les rênes de la propriété.
— Ça ne saurait tarder. Sa santé se détériore et…
— Je connais Édouard depuis belle lurette, c’est de la race des chênes qu’on abat. Pas vrai ?
Gilles baissait la tête. Si le maire se met aussi de la partie, jugea-t-il, mon avis, une fois encore, comptera pour du beurre. Et, vexé, il se détourna de quelques pas, estimant d’un regard le vaste espace du plateau gagné par des îlots de ronces qui faisaient la joie des lapins de garenne et des nichées de perdreaux.
— Que voulez-vous que je fasse de cette terre ?
— Ah ! sourit Lafon, c’est de la bonne terre. Il y a tout ce qu’il faut. Une source, même. Une source que je n’ai jamais vue tarir, même au plus fort de la sécheresse. Une fois drainée, ce sera un coin à verger, pas vrai ?
— Et croyez-vous que Fraisset sera du même avis ?
— Ça, mon petit, c’est une autre paire de manches. Il est vrai qu’à Galiane jamais une opération de remembrement n’a été couronnée de succès. Les paysans d’ici considèrent que l’échange est un vilain procédé, un attrape-couillon. Ils aiment trop leurs terres. C’est quasi viscéral. L’héritage est aussi sacré que la voix du sang. Et je ne connais personne dans le village qui serait prêt à lâcher un millimètre.
— Justement, jura Gilles, je compte sur vous pour convaincre mon père. Depuis qu’il s’est mis cette idée en tête, ce n’est plus le même homme.
Devant sa moue dubitative, le jeune paysan réalisa que Pierre Lafon se limiterait à une attitude neutre. À la vérité, le petit Pauliat n’était pas loin de penser juste. Après discussion au sein du conseil municipal, le maire s’était rendu à l’évidence : pas un seul élu accepterait de se mouiller pour quelqu’un qui avait collaboré jadis avec les nazis et qui n’avait dû son salut qu’à la pusillanimité des habitants du village. À la Libération, Lafon avait conseillé à Édouard de se tenir, désormais, éloigné des affaires de la commune et, en quelque sorte, de se faire oublier. Même huit années plus tard, ces histoires étaient loin d’être absoutes. Il est d’invisibles écritures qui demeurent indélébiles. Et cette ardoise-là ne serait jamais effacée.
— Ton père s’impatiente, dit Lafon.
Ils aidèrent le vieux à quitter le siège de la voiture. Il ressentit une humiliation de se trouver là, livré à la dépendance de ces bras robustes. Aussi, une fois debout, il écarta les deux hommes d’un mouvement de canne et avança vers le chemin pierreux qui coupait la parcelle tant convoitée. Sans parole, il les obligea à le suivre jusqu’à la crête de la colline, où l’on jouissait d’une large vue sur les grands bois des Rocs, sur son domaine des Vieilles Vignes, dont il pouvait tracer le périmètre avec la pointe de sa canne.
Pierre Lafon se disait, en marchant à quelques pas en arrière, que le vieux grigou convoiterait la terre des autres jusqu’à son dernier souffle. Jadis, pendant la guerre, il avait voulu annexer La Nadalie. Le maire de l’époque, Antoine Dubrot, l’en avait empêché, mais à quel prix… jusqu’à entraîner sa chute dans cet obscur combat. Certes, on n’était plus en 1941, et les lois scélérates sur la réquisition des terres n’avaient plus cours. Mais, songeait Lafon, aujourd’hui encore, le vieux se jetterait dans la bataille avec la dernière énergie.
— Voilà ! s’écria Édouard Pauliat en se retournant sur ses jambes chancelantes. Voilà l’enfant.
Il dessina un mouvement circulaire qui embrassait les deux hectares formant le Roc haut, prairie à l’abandon et vaste taillis de chênes bordé par quatre châtaigniers centenaires. Pierre Lafon s’approcha en faisant signe au fils de s’écarter.
— Tu veux échanger cette parcelle contre celle de La Gane ?
— Oui, expliqua Édouard Pauliat en portant un mouchoir à grands carreaux bleus aux commissures de ses lèvres. Ces deux hectares touchent à « ça mien », alors j’aurai cent hectares d’un seul tenant. Ici, pour-suivit-il en bombant le torse de fierté, j’ai l’intention de faire du pommier, du pêcher, et peut-être aussi de la cerise. Avec la source, il y aura de quoi irriguer. Tu comprends ça ?
— Bien vu, dit Lafon. Mais tu es aussi conscient que ton bois de La Gane, c’est pentu en diable. Bref, ça ne vaut pas un clou. Quel intérêt, dans ces conditions, Fraisset aurait-il à accepter ce marché ?
— Ça touche sa propriété. C’est une raison suffisante. En plus, le braco fera une bonne affaire. La Gane fait trois hectares. Trois hectares contre deux, faudrait bien être le dernier des couillons pour ne pas accepter ça.
Lafon se recula contre le talus, observant du coin de l’œil Gilles, la tête penchée en avant. Le jeune paysan sentit dans le silence du maire une sorte d’appel à la rescousse.
— Papa, tu sais bien que ça ne marchera pas. Fraisset n’a aucune raison de nous faire cette fleur.
— Toi, répliqua Édouard, tu parleras quand je serai six pieds sous terre à manger les pissenlits par la racine.
— Édouard ! enfin quoi, tu peux bien écouter ton fils !
— Non. Ces jeunes n’ont goût à rien entreprendre. Moi, si j’avais vingt ans de moins, tu verrais un peu…
— Mon pauvre Édouard, tu les as eus et tu n’as pas tout avalé.
Cette réflexion le laissa sans voix. Ce Lafon, il l’avait intronisé dans le syndicat agricole à l’époque où il y avait encore quelque chose à défendre dans un tel organisme, désormais pourri par la politique, infesté par les communistes. Ce Pierre Lafon ne serait-il plus l’ami fidèle d’autrefois ? Il le jaugea d’un regard noir de reproche.
— Tu ne veux pas m’aider ?
— Pourquoi, se défendit le maire, ne fais-tu pas tout simplement une offre d’achat ?
Le vieux éclata de rire. Ça dirige la commune, se dit-il, et ça ne sait rien de nos petites affaires. De mon temps, les maires avaient de la suite dans les idées. Il n’y avait pas besoin de leur raconter le pourquoi et le comment…
— Fraisset n’a pas besoin d’argent. C’est un sauvage, ce type, un sauvage ! Il vit de rien. Un mange-merde. Un mâche-rave. Autrefois, avant la guerre, mon père, Émile, tu te souviens d’Émile ? avait proposé au vieux Fraisset de lui acheter cette parcelle. Histoire de lui mettre l’eau à la bouche, il lui avait même posé l’argent sur la table. Le vieux Gaston avait fiché les billets par terre d’un geste de colère… Et mon père, avant de mourir en 37 d’une congestion, m’avait fait jurer sur son lit de mort d’acquérir ce fameux Roc haut. Je n’ai pas oublié ma promesse. Chez les Pauliat, on ne se départ pas comme ça d’une parole. Bientôt, je serai mort.
— Ne raconte pas de bêtises, coupa Lafon.
— Va, je sens bien mes forces décroître. Je te jure que, quand je passerai, j’aurai la conscience tranquille. Et en retrouvant mon malheureux père, je pourrai lui dire, la tête haute, que j’ai tenu mon serment.
Gilles se frappait le front de la paume de la main, pour indiquer que, lorsque le vieux avait une idée en tête, rien ne pouvait l’en faire démordre. Le maire vint le prendre par le bras, mais Édouard se rebiffa rudement.
— Je veux savoir si tu es encore de mon côté !
— Cette affaire tombe mal, fit Lafon en se raclant la gorge. Dans un mois et demi, ce sont les élections. Et on va me reprocher de te soutenir…
— Je ne suis pas un pestiféré, tout de même !
— Tu es ce que tu es. Mais…
— Mais, mais, mais, coupa le vieux, tu es du côté des autres.
— Si tu pouvais au moins attendre après les municipales, ça m’arrangerait bien.
— Moi, je ne peux plus attendre, avertit-il d’un ton suppliant.
— Bon, trancha Lafon excédé, nous irons voir ensemble Fraisset avec les relevés cadastraux.
Un large sourire de victoire traversa le visage d’Édouard Pauliat, le menton luisant de bave. J’ai gagné la première manche, pensa-t-il. Et se tournant vers son fils, il lui adressa un clin d’œil de complicité qui demeura sans effet, une complicité qu’il quêtait depuis un mois, sans succès.
1. Trous d’eau.