II-1

2086 Mots
IIAprès que Mlle Desainte eut frappé des mains, par deux fois ainsi qu’elle en avait l’habitude, les écoliers se dispersèrent comme une volée de moineaux. Seuls Nard et Patrice Goursat étaient retenus pour finir la liste des multiplications. Ainsi l’institutrice punissait-elle les élèves qui négligeaient les devoirs du soir. Le petit Goursat eut beau expliquer, une fois encore, qu’on l’avait réquisitionné pour planter les pommes de terre à Lavialatte, l’argument ne fut d’aucun effet sur l’intransigeante maîtresse qui en avait par-dessus la tête de rabâcher les mêmes recommandations aux parents. Nard, lui, avait déjà redoublé son cours moyen, et cette année encore s’annonçaient de grands déboires. La plume Sergent-Major — l’angoisse de sa vie d’écolier — déversait sans retenue l’encre sur le papier. Et quand les doigts s’en mêlaient, le bas du cahier d’exercices n’était plus qu’une large frise d’empreintes digitales qui eussent mieux convenu sur une carte d’identité en cette époque où l’on pratiquait encore la dactyloscopie. Chaque jour, à cinq heures, les enfants se précipitaient chez Louise Bournat, l’épicière de Galiane-sur-Sévère. Dans ses grands pots de verre, fermés par un bouchon de liège, il y avait d’incomparables trésors. L’œil chargé de convoitise, chacun fouillait ses poches pour quérir la pièce de cinq ou dix francs arrachée aux grands-parents, le plus souvent à l’issue d’âpres négociations. Quand le facteur apportait dans sa grosse sacoche de cuir le mandat de la retraite des vieux, la recette de l’épicière montait en flèche tandis que déclinait le niveau des grands bocaux mirifiques. La mode en ces années-là se portait vers le caramel à un franc. Ce petit carré plat qui fondait sur le fil de la langue avait un incomparable goût de noisette. Un sur dix environ était gagnant. Aussi, Louise Bournat, avec une débordante conscience professionnelle, touillait de la main le bocal et laissait ensuite le client tenter sa chance. Sur l’envers du petit papier d’emballage, souvent on trouvait ce mot magique : « Gagné ». Et invariablement, madame Bournat s’écriait devant les mains chanceuses tendues vers elle : « Oh ! ces petits veinards vont ruiner mon commerce… » Assis sur le rebord du présentoir, Pierrot attaqua la lecture d’une b***e dessinée, les aventures de Buck John, le héros du Far West. Il y avait aussi celles de Tex Tone, Butch Cassidy, Kit Carson. C’était selon l’air du temps. Son fidèle lieutenant, Chris, se tenait devant lui, dépliant un à un les caramels. — Pourquoi tu ne veux pas aller à la cabane ? On a bien deux heures devant nous avant que la nuit tombe. Le garçon dressa la tête, le regard ailleurs. — J’arrête pas de me faire engueuler. Tes parents te disent rien, toi… Moi, c’est la corrida tous les soirs. Demain, c’est jeudi, on ira tous. D’accord ? — Les filles aussi ? — On ne dit rien aux filles pour ce que tu sais. — Alors, c’est entendu, on va chez le vieux ? — Je n’ai qu’une parole, fit Pierrot agacé en se replongeant dans sa lecture. Sur le seuil de la boutique, Coraline découpait avec les dents des brins de rubans en réglisse qu’elle distribuait aux filles, aux filles uniquement car, depuis l’affaire du mot de passe, le climat demeurait tendu avec les garçons. — Je propose, dit-elle, qu’on les laisse à leur cabane. — Qu’est-ce qu’on gagnera en échange ? s’inquiéta Paule Mauricée. — J’ai réfléchi qu’on pourrait faire du théâtre. Dans les dépendances de ma maison, expliqua Coraline, il y a un endroit qui irait bien pour installer une petite scène. Et quand on sera prêtes, on invitera tous les gens du village à venir nous écouter. — Le théâtre, c’est difficile, déplora Paule. Il faut apprendre des répliques. Déjà que j’ai du mal à retenir mes récitations… Coraline haussa les épaules. — Ce n’est pas pareil, c’est pour jouer. Quand c’est pour jouer, c’est plus facile d’apprendre. Sur la marelle tracée à la craie blanche, Solange arpentait les carreaux. Elle fit un voyage terre-ciel sans fautes, au grand désespoir d’Annie qui trouvait qu’elle prenait trop son temps. La discussion s’envenima et, d’un coup de pied rageur, Solange expédia le palet à travers la place. — Tu viens jouer avec moi ? fit Annie à Coraline. Déjà installée sur sa bicyclette, elle répondit non d’un mouvement de tête et s’envola d’un vigoureux coup de pédale. Dans le parc de La Nadalie, où Coraline entra en trombe, tous freins serrés et grinçants, Adeline s’activait à protéger les lauriers-roses d’un écran de paille. — Je crois, fit-elle en se tournant vers son mari, que j’ai commis une bêtise en les sortant du cellier. Le médecin allait et venait sur la terrasse, le cache-nez rouge flottant au vent glacé. Le sort des lauriers-roses lui importait peu. A-t-on idée, songeait-il, d’élever des plantes qui ne résistent pas sous nos climats… — Ça fera comme pour les mimosas, soupira-t-il. Un hiver bon, et l’autre non. Sans compter les rhododendrons qui ne supportent pas nos étés secs… Adeline lui adressa un furieux regard. — À vous écouter, on couvrirait ce joli parc de sapins. Vous le savez, je déteste les conifères, toutes ces végétations de pays froids. — Alors, il ne nous reste plus qu’à vendre ce domaine et à nous installer à Nice ou à Menton. Je ne crains pas de ne pouvoir trouver acquéreur. Franck Fayolle était d’une humeur massacrante chaque fois qu’il passait une longue matinée à consulter dans son cabinet d’Objat. Les grippes, les angines, les bronchites, ça n’arrêtait plus depuis que l’hiver s’éternisait en coups successifs de chaud et froid. Coraline lui vola dans les bras. Et il la souleva de terre comme une plume, la faisant virevolter par-dessus ses épaules avec une force qu’on n’eût point soupçonnée chez cet homme malingre. La valse folle s’acheva dans le salon ; là, épuisé de cette démonstration par laquelle il désirait montrer qu’il était encore un jeune papa plein de vigueur, Fayolle la posa sur ses genoux, appuyant son visage contre la belle chevelure de lumière qui fleurait l’enfance heureuse. Coraline se renversa pour observer les yeux d’un bleu profond de ce père qui, à son avis, lui consacrait trop peu de temps. Elle passa avec agilité les doigts dans la moustache qui assombrissait le regard pénétrant. C’était un geste qu’elle aimait répéter, sachant qu’il y trouvait quelque agacement. L’enfant avait ce don de mettre l’entourage sur le gril pour que toute attention fût mobilisée sur sa petite personne. Il arrivait même qu’elle piquât des colères d’adulte pour des détails insignifiants. Seule Adeline résistait à ces assauts de caprices, tandis que Fayolle feignait de s’en amuser en fuyant assez vite, du moins avant qu’on exigeât de lui un peu de sévérité. Sa situation d’enfant unique, fort gâtée, était la cause des débordements de Coraline. Chacun avait conscience que la venue d’un petit frère ou d’une petite sœur eût tout modifié radicalement. Mais, dans cette famille bourgeoise, c’était là une question qu’on n’abordait jamais, une affaire taboue qui s’épuisait par le silence. — Papa ! fit Coraline en échappant à l’étau des bras paternels, crois-tu que les loups-garous existent ? Fayolle éleva vers sa fille un regard attendri. — Les loups-garous, répéta-t-il. Tiens donc ! Les loups-garous… — Ça n’existe pas ? — Bien sûr que non. Ce sont des légendes que les paysans se racontaient autrefois, les soirs d’hiver, pour se donner quelque distraction. Dans ce domaine, l’imagination est sans limites. À croire que le quotidien ne nous livre pas assez d’horreurs comme ça… Maintenant que tu sais lire couramment, il y a dans la littérature des fantasmagories autrement plus intéressantes que le loup-garou. Cette créature fantastique fait bien pâle figure à côté de nos vampires, de nos striges. Et dans un seul mouvement, Fayolle fondit sur sa petite fille, toutes dents en avant pour la saisir à la gorge comme une de ces goules maléfiques assoiffées de sang. Coraline se débattit avec force cris, ce qui eut pour effet de rameuter Adeline, le sécateur à la main. — Alors, ma chère épouse, dit le médecin en se relevant du tapis où il était tombé à genoux pour s’emparer de sa petite proie toute palpitante d’émotion, on a fini la toilette de notre beau parc ? — En tout cas, répliqua-t-elle, ce n’est pas vous qui irez le faire. — Bah ! laissons donc les arbustes comme la nature les dessine. Croyez-vous que les premiers habitants du jardin d’Éden s’adonnaient à ces activités ? Cette végétation exubérante relevait du sacré. L’homme a voulu dompter l’arbre de la connaissance, et voilà le résultat… — C’est un cartésien comme vous qui dit ça ! Il y a de quoi rire ! Ce grand discours, continua Adeline en fixant sa fille, ne sert qu’à masquer une grande paresse. — Il y a pourtant un loup-garou dans notre forêt, dit Coraline, d’un ton tellement sérieux que le fou rire s’empara des parents. — Dis-moi voir qui est ce prodige, que j’aille de ce pas le consulter, souffla Fayolle. Et après enquête, j’en adresserai une communication à l’Académie de médecine. — Il paraît, dit Coraline, que c’est le braconnier. — Ce misérable Fraisset, rugit le médecin, un loup-garou… On aura tout vu ! Et qui donc t’a raconté cette sornette ? — Christian Lafon. Fayolle haussa les épaules. — Ce petit imbécile n’a pas trouvé ça tout seul. Ce sont les parents qui délirent. Autrefois, j’ai déjà dû soigner le vieux Lafon, Joseph-Louis, qui dépérissait à vue d’œil. Des examens approfondis n’ont rien révélé de sérieux, sinon du cholestérol dont tous ces bouffeurs de cochons gras sont atteints. Après une longue discussion, j’ai compris que le vieux se croyait touché par un sort jeté précisément par notre braconnier. « Je te sécherai ! », lui avait-il juré après je ne sais quelle querelle de bornage. Et, en effet, le vieux était en train de se dessécher comme un vieil arbre. Alors, j’ai joué au sorcier. J’ai rassuré le bonhomme en lui faisant gober que j’allais retourner le sort à l’envoyeur. Et ça a marché à merveille. En un mois, le vieux Lafon a repris des couleurs. — Je ne savais pas, ricana Adeline, que vous vous étiez adonné à ce genre de médecine. — Quand il n’y a pas autre chose à faire… soupira Fayolle en croisant les mains derrière sa nuque. Le soir même, Coraline alla dénicher, sous la poussière, les aventures de Nosferatu, vampire des Carpates. À la lampe électrique, pour tromper la vigilance de sa mère qui refusait qu’elle lise au lit, elle se plongea dans les singuliers commerces des démons de la nuit. Emportée par le sommeil, elle ne sentit pas le livre lui tomber des mains. La lampe de poche glissa le long de l’oreiller, imprimant à travers le tissu du drap un large halo rose. Dans la claire nuit de pleine lune, une petite fille suivait le disque de cuivre qui montait et descendait derrière l’écran des branchages épais. Elle paraissait fascinée par le cadran lunaire qui l’entraînait, pas à pas, vers les profondeurs sourdes de la forêt. Un bruissement… Elle sursauta. Et son sang ne fit qu’un tour. Jadis, il y avait encore des bêtes sauvages dans ces contrées inconnues. Certes, on y avait tracé de longs chemins bordés de murets, aménagé des hameaux, et la peur avait reflué sans jamais disparaître pour autant. Alors, on s’était ingénié à répandre des paroles rassurantes. Mais il suffisait qu’un murmure jaillisse de la nuit pour que celles-ci fussent anéanties. Sur un rocher dominant le chemin creux, un lapin blanc, — d’une espèce angora qui prolifère dans les régions froides et désertiques du globe — se grattait les oreilles avec une patte arrière. Celle-ci frappait le roc en cadence. C’était ce bruit-là qui avait arrêté sa marche, le clappement se confondant avec celui de son cœur battant la chamade. — Où vas-tu, petite fille, par une si belle nuit ? demanda le lapin blanc. — Ça ne te regarde pas, répliqua-t-elle en se détournant, même si l’envie la tenaillait de caresser le poil long et soyeux du visiteur. Mais, songea la petite fille, il est bien connu que les animaux sauvages ne se laissent point attendrir par une semblable douceur, porteuse de tromperie et de pièges savants. — Oh ! ce que j’en disais... ajouta le lapin en sautant sur une souche voisine qui lui fit un trône confortable. — Tu ne vas pas continuer à me suivre ? s’inquiéta la petite fille. — C’est bien ce que je pensais, tu es stupide comme tous les humains, à toujours courir derrière les mirages. La petite fille haussa les épaules. — Nous, au moins, nous avons une âme. Le lapin éclata de rire — Qu’en sais-tu ? Ce n’est pas parce que notre Créateur nous a faits lapin ou tortue qu’il a oublié de nous dessiner une âme. C’est bien une réflexion d’humain, ça ! — Si je te le demandais, offrit la petite fille, accepterais-tu de sauter dans mes bras ? Tu as l’air si doux à caresser, bien plus doux encore que les peluches qui remplissent ma chambre. Le lapin blanc agita ses longues oreilles. — Je n’ai aucune confiance. Vos caresses sont des mirages. Après ça, tu ne songeras plus qu’à m’apprivoiser, à m’imposer tes lois d’humain. Ton désir serait ma prison. — Pourtant, soupira-t-elle, tu me serais d’une excellente compagnie. Un lapin bavard et un brin philosophe, c’est autrement plus intéressant que ces jouets mécaniques qui singent la réalité. Je pourrais te livrer tous mes secrets. Tu ne peux pas imaginer l’immensité de mon univers... — Oh si ! fit le lapin. Je sais plus de choses que tu ne l’imagines. Dans une autre vie, j’ai peut-être été, moi aussi, une petite fille. Qu’en sais-tu, présomptueuse ? Comme elle tenta un mouvement brutal dans sa direction, le bavard disparut dans les profondeurs épineuses d’un fourré. Sur la seconde, elle en ressentit une sorte de chagrin. Ce n’est pas tous les jours, se dit-elle, qu’il est donné de rencontrer un lapin qui vous livre les secrets de la forêt. Et je n’ai même pas su saisir ma chance ! Avec un tant soit peu de ruse, j’aurais réussi à m’en saisir. Et une fois enfermée dans ma main, il n’aurait plus songé à m’abandonner.
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