1. Pressentiment (Partie 1)
Point de vue d'Amy :
Je me redresse sur ma chaise en tenant ma copie devant moi. Après une dernière vérification de routine des points essentiels, je suis enfin satisfaite.
Un sourire se dessine sur mon visage et je me décide enfin à me lever pour rendre ma feuille d'examen.
Tous les regards se posent sur moi mais je n'y fais pas attention.
Je sais déjà ce qu'ils se disent.
« Elle a déjà fini ? »
« Elle a terminé si vite ? »
« C'est sûrement une de ces personnes qui bâclent les dernières épreuves des examens pour en finir. »
En vérité, je n'en ai que faire de ce qu'ils pensent. J'ai terminé l'épreuve et je suis fière de mon travail. C'est tout ce qui compte.
J'avance tranquillement vers le surveillant et dépose ma feuille devant lui sur la table.
Il détache ses yeux de son smartphone pour les poser sur moi.
C'est un homme dans la quarantaine environ, avec des lunettes carrées qui lui donnent un air assez strict et une petite moustache soigneusement taillée.
— Vous avez fini ? Me demande-t-il.
« Bah oui, quelle question ! », ai-je envie de lui dire. Mais je me contente d'un simple hochement de tête.
Il en fait de même, puis je sors enfin de la salle.
J'attrape mon petit sac à main accroché à un battant de la porte, ne contenant que mon baume à lèvres et un peu d'argent. J'y range mon stylo, ma règle et ma carte d'identité scolaire, puis l'accroche à mon épaule. Je traverse le long couloir du centre d'examen, dans le seul but de m'extirper de cet atmosphère imprégné de toutes sortes d'émotions négatives.
Je passe devant plusieurs salles en jetant quelques fois des petits coups d'œil à l'intérieur où les candidats traitent leurs sujets. Je descends les escaliers et lorsque mes pieds foulent le sol en béton de la grande cour, je laisse s'échapper un long soupir.
Un soupir qui aurait dû être un soupir de soulagement. Qui aurait dû mettre fin à cette sensation désagréable que je ressens depuis que je me suis réveillée ce matin. Un soupir qui aurait dû faire disparaître cette boule que j'ai dans le ventre. Défaire ce nœud que j'ai dans la gorge. Dissiper toute cette angoisse, tout ce stress qui ne fait que s'intensifier au fur et à mesure que les heures s'écoulent.
Et pourtant... ce n'est pas le cas.
Non, elle est toujours là... cette sensation est toujours présente.
Qu'est-ce donc ?
Comment puis-je encore la ressentir... alors ce que je pensais être sa cause est terminée ?
Je soupire une fois de plus, mais cette fois-ci d'agacement. Au même moment, quelqu'un m'interpelle...
— Amy !
Cette voix que je reconnaîtrais entre mille n'est autre que celle de ma meilleure amie Saly.
Je me retourne et la vois arriver en courant vers moi. Je lui adresse un grand sourire lorsqu'elle s'arrête à côté de moi.C'est une fille à la taille et au corps de mannequin, au teint presque métissé, tout comme moi. Néanmoins, ses formes sont plus visibles que les miennes. Elle a de grands yeux qui lui donnent un petit air angélique, un nez assez pointu et une petite bouche. Ses lèvres sont recouvertes d'un gloss pailleté qui brille au soleil. Elle est vraiment très jolie, c'est indéniable. Elle et moi sommes amies depuis plus de 6 ans maintenant.
On se comprend et on se complète.En trois mots : Best Friends Forever !
Elle appuie ses paumes sur ses cuisses pour reprendre son souffle. Soudain, elle se met à rire aux éclats en agrippant mes épaules pour me secouer.
— Tu te rends compte, Amy ? Le Bac est enfin terminé !
Je ne peux m'empêcher de rire face à son enthousiasme.
— Oui, je sais !
Elle marque une petite pause pour dire :
— Ce pour quoi on s'est préparées pendant ces neuf mois est maintenant achevé ! Crie-t-elle en me secouant encore plus fort.
Nous rions toutes les deux en profitant de ce petit moment de folie, puis nous nous reprenons.
— Allez, on y va ! Je veux rentrer le plus vite possible pour fêter ça ! S'exclame-t-elle en m'entraînant vers la sortie.
Nous traversons l'immense cour pour nous diriger vers la grande porte lorsque je lui demande :
— Alors, comment était l'épreuve de philosophie ?
Elle me lance un regard complice que je lui rends immédiatement, puis nous éclatons de rire au même moment.
Notre réaction est compréhensible, car nous avions déjà traité ensemble un sujet similaire à celui de l'examen, donc nous savons toutes les deux que l'autre n'a eu aucune difficulté.
— C'était hyper facile à traiter. Cependant, la philosophie est une matière trop subjective pour qu'on lui accorde sa confiance. Dis-je en remuant mon index, telle une mise en garde.
— Oui, je sais, ne t'inquiète pas. Dit-elle en attrapant mon doigt pour le baisser.
En arrivant à la porte, un jeune homme s'empresse de l'ouvrir pour que nous puissions sortir, puis la referme derrière nous.
— Ahhh... Je suis tellement soulagée maintenant ! Fit mon amie en s'étirant sur la pointe des pieds.
— Eh bien, je t'envie pour ça...
Elle me regarde perplexe.
— Pourquoi ? Tu ne l'es pas ?
— Pas vraiment, non...
— Attends... ne me dis pas que tu stresses déjà pour les résultats !
— Non, ce n'est pas ça... Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai encore cette boule d'angoisse dans le ventre... comme si... il allait se passer quelque chose... de grave.
— Un mauvais pressentiment ?
— Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas à cause du Bac. Elle est là depuis ce matin. Je me suis dit que c'était à cause des épreuves, mais maintenant que c'est fini, je la ressens toujours. Et le pire, c'est que c'est de plus en plus intense !
Elle semble réfléchir à ce qui pourrait bien être la cause de mon angoisse, puis elle dit :
— Tu sais quoi ?
— Quoi ?
— C'est sûrement parce que tu as été trop stressée ces deux derniers jours... et en plus, on vient tout juste de finir. Peut-être que ça passera plus tard.
— Pourtant, je n'étais pas autant stressée le premier jour, ni le deuxième d'ailleurs.
— Eh bien, on dit souvent que c'est le dernier jour le plus stressant...
— Bon, si tu le dis.
Elle hausse les épaules puis finit par dire :
— Allez, ne t'inquiète pas pour ça. Ça va passer, je t'assure.
J'esquisse un petit sourire, qu'elle répond en me pinçant la joue.
— J'ai une idée !
J'ouvre grand les yeux pour l'inciter à continuer.
— Et si on passait une journée entre filles demain ? Qu'est-ce que tu en dis ? Me propose-t-elle avec un gigantesque sourire scotché aux lèvres.
— Oui ! C'est une très bonne idée ! Je vais en parler à mes parents.
— Oui, comme ça, on passera toute la journée à se goinfrer de friandises et à regarder des films d'horreur.
— Le plan parfait, quoi !
— Ouais ! Crie-t-elle en sautillant sur place.Eh oui !
Il se trouve que Saly et moi sommes de grandes amatrices de films d'horreur. C'est dur à croire, mais c'est la vérité. Aucune d'entre nous n'aime les films d'amour à l'eau de rose où les héros galèrent avant de se marier à la fin et d'avoir plein d'enfants. On trouve ça trop niais. On préfère les films où la moitié des personnages se font tuer et qu'il ne reste que quelques survivants, voire aucun à la fin, et qui se termine par un passage laissant comprendre que ce n'est pas fini.
Je vous vois venir avec vos regards désapprobateurs et pour notre défense : Chacun ses goûts !
— Quand je rentrerai, je chercherai les plus flippants de ma collection.
— Oui, je ferai de même ! Et je vais aussi préparer le popcorn.
— On va s'amuser...
— Comme des folles !
On se tape dans la main comme pour conclure le marché, tandis que deux candidats venant tout juste de franchir le seuil du portail nous dévisagent comme si nous étions des bêtes de foire.L'un secoue la tête d'un air accablé avant de tracer sa route. Saly, l'ayant remarqué, murmure :
— De quoi je me mêle ?
Je ne peux m'empêcher de rire face à sa réaction.
Il a de la chance, celui-là, qu'elle soit de bonne humeur, sinon elle aurait été capable d'en faire toute une scène. Elle l'aurait affiché devant toute une masse.Cette fille, c'est une vraie panthère aux griffes et aux crocs toujours acérés.
Son regard dévie sa trajectoire pour regarder par-dessus mon épaule.
— Tiens, Youssouf est là !
Je me retourne, et oui, effectivement, mon frère est là, adossé à sa Mercedes, les yeux scotchés à son écran.
Nous nous approchons de lui, et il ne lève la tête que lorsqu'on se trouve dans son champ de vision.