J'attrape un oreiller sur le lit et m'allonge sur le tapis de prière.
Ce jour-là, je n'avais aucune idée de qui avait bien pu lui arriver. Mais j'avais l'intuition que ça avait un rapport de près ou de loin avec ce qu'elle devait dire à Papa et Maman.
C'est bien plus tard que je l'ai su.
Ma sœur a dû annoncer à nos parents la nouvelle la plus dure qu'une fille puisse annoncer à ses géniteurs.
Qu'elle était enceinte.
En Tunisie, elle avait rencontré un jeune homme un soir alors qu'elle rentrait de chez une amie.
Elle m'a dit que c'est lui qui l'a aidée à trouver un petit boulot pour que Papa ne soit pas obligé de subvenir à tous ses besoins. Je ne sais pas pourquoi, mais elle n'a jamais voulu me raconter l'histoire dans tous les détails.
Alors, tout ce que je sais, c'est qu'elle est tombée amoureuse et enceinte de lui.
Malheureusement, nous sommes dans une société où les situations de ce genre sont très mal vues.
La f*********n est un lourd péché autant sur le plan religieux, culturel et social.
Chez nous, quand une fille tombe enceinte sans être déjà mariée ou même fiancée, elle est considérée comme une souillon. Et il en est de même pour son enfant.
Même lorsque le père assume ses responsabilités et épouse la fille, celle-ci est susceptible de subir les moqueries de ses belles-sœurs et co-épouses. Autrement dit, elle portera le poids de ce péché pour le reste de sa vie.
Djamila s'était retrouvée dans cette situation.
Mais elle a eu de la chance de tomber sur un homme, que je pourrais dire s'est avéré être quelqu'un de responsable, qui a eu le courage d'assumer toutes ses responsabilités et de l'épouser.
Il est venu deux semaines après Djamila et a demandé sa main à notre père, qui n'avait d'autre choix que d'accepter si il ne voulait pas que l'honneur de sa grande fille soit encore plus bafoué qu'il ne l'était déjà.
Ils ont programmé le mariage pour un mois après l'accouchement de Djamila. Car religieusement, il est interdit de faire un mariage de deux fornicateurs sans respecter la période de viduité.
Cette période prends fin après une seule menstruation de la femme. Mais si cette dernière est enceinte, ce délai prendra fin après son accouchement.
Apparemment, le jeune homme vient d'une famille plutôt aisée, et sa mère voulait faire le mariage le plus vite possible pour ne pas que tout le monde s'aperçoivent et comprennent la situation.
Tout comme nous (les maliens), ils semblaient très soucieux du regard de la société.
En ce qui me concerne, ça n'avait que peu d'importance.
Tout ce qui me préoccupais, c'était la santé de ma sœur et de son bébé.
Ils ont organisé les fiançailles très rapidement, et un mois plus tard, sont retournés en Tunisie pour quelques temps. Car Djamila allait rester ici durant toute sa grossesse dont il restait encore sept mois.
Personnellement, je ne pouvais que m'en réjouir. J'allais passer environ dix mois avec ma sœur, au lieu de deux. J'allais pouvoir prendre soin d'elle et être au petit soin avec elle et son bébé. J'étais très heureuse. Tout comme moi, Youssouf le semblait aussi. je suis sûre qu'elle lui avait beaucoup manqué même s'il s'entête à le nier.
Maman, je n'ai pas su déchiffrer ce qu'elle ressentait réellement. Elle semblait heureuse d'avoir sa fille à ses côtés, mais quant à sa grossesse...je n'étais pas en mesure de l'affirmer avec certitude. En tout cas, elle prenait bien soin d'elle. Lui donnait des conseils, les gestes qu'elle doit éviter pour le bien être du bébé. Bref, elle était également au petit soin avec Djamila.
Papa, lui...je ne pouvais absolument rien dire. Il restait totalement indéchirable. Il se comportait normalement avec Djamila, mais personne ne savait ce qu'il ressentait réellement vis à vis de tout ça.
Djamila, elle... semblait plus "soulagée" que "heureuse". En tant que sa p'tite sœur qui la connait sur le bout des doigts, je pouvais affirmer qu'elle avait changé depuis son retour. La Djamila que j'avais toujours connu n'était plus là.
Je la surprennais très souvent perdue dans ses pensées, le regard vide d'émotions. Parfois on pouvait y déceler de la tristesse et de la mélancolie.
Depuis son retour, j'avais délaissé ma chambre et avait pris l'habitude de dormir avec elle. Et toutes les nuits, elle se levait pour s'asseoir au beau milieu de la nuit pour faire une série de prières surérogatoires. Ensuite elle partait s'asseoir à la fenêtre, son chapelet à la main. Elle restait comme ça, le regard dans le vide, pendant des heures. Généralement jusqu'à l'heure du Fajr, où elle me réveillait pour qu'on prie ensemble.
Elle semblait vraiment triste dans ces moments là. Et je m'en inquiétais constamment. Tellement que j'en ai parlé à Youssouf. Ce dernier a donc pris l'initiative de lui demander ce qu'elle avait.
Elle nous assura que tout allait bien, avec un sourire. Un sourire qui semblait maquiller un arrière goût très amer.
Cependant, malgré tout ça, elle aimait son bébé et ce plus que jamais. Ça, j'en étais sûre et certaine.
Les seules fois où son sourire reflétait réellement du bonheur, c'était lorsqu'elle caressait son ventre. Ou lorsqu'elle admirait les vêtements pour bébé que Maman achetait tout le temps.
Je la surprennais très souvent entrain de formuler des douas, les mains jointes devant sa bouche. Et quand elle finissait, elle passait ses mains sur son ventre en disant «Amine !». Elle le faisais après chaque prières, et d'autres fois dans la journée. Malgré mon jeune âge, je trouve ça très mignon, et je ne pouvais m'empêcher de sourire devant ce genre de scènes.
Oui, elle semblait heureuse dans ces moments là...
L'amour maternel est plus fort que tout.
Six mois plus tard, la famille Ben Khalifa ( la future belle famille de Djamila) était de retour au Mali.
l'accouchement de Djamila n'allait plus tarder
le 14 février 2014 à 15h34, ma nièce vu le jour.
À douze ans, j'étais tante d'une magnifique petite fille.
Elle était tellement mignonne avec ses yeux marrons clair, et ses petites joues toutes douces de moelleuses.
Irrésistible !
Même mon père n'a pas pu résister à son charme dévastateur. La première fois qu'il l'a prise dans ses bras, je scrutais sa réaction. Et j'ai été ébahie lorsque je l'ai vu sourire de toute ses dents en caressant la joue de la petite créature.
C'était rare de voir mon Père sourire de cette manière. Ça en disant long...
J'étais au ange devant cette scène.
Maman, elle, a carrément pleuré la première fois qu'elle l'a prise à l'hôpital.
Youssouf lui était trop peureux. Il n'a même pas pu la garder deux minutes. Il avait trop peur et il la tenait vraiment trop bizarrement. Je me souviens avoir bien rigolé à ce moment là. Il l'a très vite donnée à Djamila.
Cette dernière s'est mise à pleurer quelque minutes plus tard en contemplant sa progéniture...qui ne cessait de gigoter dans ses bras. En voyant cela, je me suis rapprochée d'elle et j'ai posé ma tête contre sa poitrine, juste en face du bébé, et je me suis mise à pleurer aussi, sans même savoir pourquoi... tandis qu'elle ne serrait contre elle.
Elle fut prénommée Aïcha...un prénom très significative dans notre religion.
Signifiant littéralement "la vivante" ou "Celle qui est pleine de vie", il est associé à une figure historique importante dans l'islam. Aïcha bint Abi Bakr était l'une des épouses du prophète Mahomet (paix et bénédictions soient sur lui) et une importante narratrice de hadiths (paroles et actions du prophète). Elle est reconnue pour sa sagesse et sa contribution à la préservation de la tradition islamique. En raison de cette association historique, le prénom Aïcha est particulièrement apprécié par de nombreuses familles musulmanes.
Ce prénom, choisi par son Papa ,lui allait à ravir.
Je voulais sans cesse la porter, mais les adultes ne voulais pas me la laisser, soit disant parce que je ne sais pas bien la tenir.
Ça m'énervait !
Mais j'avais l'occasion de bien profiter la nuit, car je dormais encore dans la chambre de Djamila. J'avais donc tout le loisir de m'occuper d'elle lorsqu'elle se réveillait au beau milieu de la nuit. Pendant que sa maman était entrain de prier, ou, quelque rares fois, de dormir.
J'adorais ma p'tite nièce !
Et ça semblait être le cas pour tout le monde. Sa naissance à considérablement détendue l'atmosphère qui régnait au sein de nos familles.
Le beau père était le plus accro. À chaque fois qu'ils venaient, il ne voulait pas lacher la petite. Les autres membres avaient du mal à avoir la petite pendant cinq minutes.
Mais c'était compréhensible. Elle était définitivement trop mignonne.
Tout le monde semblait adorer la petite Aïcha.
Dans tout ça, moi je n'aimais pas du tout la belle famille de ma sœur. Car ils commençaient déjà à parler de mariage.
Dans ma tête c'était : "Mariage= voler ma sœur"
Et c'était un peu vrai. Car ils allaient l'amener chez eux pour toujours. Non seulement elle mais également ma petite nièce que j'adorais tant. C'était donc doublement cruel.
Mais je n'y pouvais rien.
Je faisais en sorte de profiter au maximum de leur présence.
Dans tout ça, il y avait une exception...
Quelqu'un que j'appréciais beaucoup moins que les autres. J'irai même jusqu'à dire que je le détestait.
Vous l'aurez certainement deviné, il s'agit bien de lui..
Amir...
Je le regardais d'un œil mauvais à chaque fois que je le voyais. Et lorsqu'il était dans la même pièce que Djamila, je scrutais le moindre de ses faits et gestes. Il passait son temps à fixer Djamila, et vu que j'étais constamment collée à ma sœur, je n'en ratait rien. Je le regardais tellement mal que parfois je recevais une petite tape de la part de Djamila lorsqu'elle s'en apercevait.
Parfois nos regards se croisaient. Il m'adressait un petit sourire à chaque fois...que je répondais par un regard noir ou en détournant le regard d'un geste hautain.
Il semblait ne pas comprendre les raisons de mon comportement à son égard. Personnellement, je m'en moquais complètement de ce qu'il pouvait bien en penser.
«Je ne parle pas aux voleurs de grande sœur » me disais-je à l'époque.
En effet, c'était très puéril de ma part. Faut croire que j'étais encore très jeune dans ma tête même à douze ans.
Après leur mariage, ils sont rentrés en Tunisie... mais avec ma Djamila et ma Aïcha. Et c'est ça qui m'a dérangé. Je n'avais même pas eu le temps de profiter de leur présence qu'on les avait encore amenées loin de moi.
Après avoir respecté et exécuté toutes nos coutumes et traditions, ils ont dit qu'ils devaient aller exécuter les leurs également dans leur pays, pour enfin finaliser le mariage.
Ils avaient quelques formalités à remplir.
Après le départ de ma sœur, j'étais extrêmement triste. Car je ne savais pas quand est-ce qu'on allait se revoir.
Néanmoins, la présence de Saly m'aida a surmonter cette tristesse. Car elle est devenue une seconde sœur pour moi.
Un an et demi plus tard, Djamila et Aïcha sont venues au Mali. J'ai donc pu revoir ma p'tite nièce. Elle avait bien grandi à ce moment là. Le séjour ne dura qu'un mois malheureusement. Après quoi, elles sont retournées en Tunisie.
Depuis, je n'ai plus revue Aïcha. Néanmoins, je discutais souvent avec elle au téléphone lorsque j'appelais sa maman. C'est une petite fille trop adorable.
Elle a six ans actuellement.
Six ans et déjà orpheline de mère...
Cette pensée a suffi à accentuer ma tristesse.
Elle est tellement jeune et elle a déjà perdu sa mère.
C'est dans ce genre de situation qu'on se rend compte à quel point la vie est injuste.
Je ramène les jambes à ma poitrine et laisse des larmes silencieuses inonder mes joues.
C'est avec le cœur lourd que je me laisse transporter dans les bras de Morphée.
Dans un endroit où tout sera paisible.
Où je serai anesthésiée pendant quelques instants...