PROLOGUEBuenos Aires, 13 décembre 1978
Je suis comme dans un brouillard.
J’ai l’impression d’être tombée au fond de moimême comme dans un puits, de m’être détachée de mon enveloppe charnelle, comme si cette séparation était aussi naturelle qu’inéluctable. Je sais que je suis en train de vivre la toute dernière partie de mon parcours. Il n’y a pas d’autre issue.
L’espoir m’a abandonnée ce matin quand ils sont venus me chercher. Je l’ai senti tout de suite au fond de moi quand la porte s’est ouverte. Ce sont des vérités que l’on doit comprendre sans qu’on vous les dise. Il y a le cours des choses sur lequel on n’a aucune prise. Le malheur en fait partie.
Je ne peux plus imaginer une fin heureuse à mon histoire. Ils ne pourraient pas. Ils sont allés trop loin. Ils effacent les traces de leurs méfaits au fur et à mesure. Ils manquent bien de courage ceux-là qui affirment si fort leur bon droit, la légitimité de leur pacification nationale et le respect de leurs valeurs.
Que n’osent-ils se mesurer à leurs détracteurs pour les confondre et chercher démocratiquement à avoir raison au lieu de se corrompre par la torture et l’abus de pouvoir ?
Si tout cela s’arrête un jour, on ne pourra rien prouver. Ni actes ni paroles. Ils auront fait le nécessaire pour qu’on ne soit plus là pour témoigner. Il n’y aura personne pour leur demander des comptes. Juste une liste interminable de desaparecidos.*
Il n’y aura pas de justice pour eux. Ils n’entendront pas la sentence, ils ne subiront pas de condamnation. Ils passeront au travers. Le calme reviendra parce que c’est dans l’ordre éternel des choses et ils couleront des jours tranquilles avec leurs enfants.
Pas moi.
Le dieu dont ils se réclament parfois, s’il existe, je lui demande de nous assister le moment venu. Pourvu qu’on nous épargne un nouveau lot de souffrances. Je n’ai plus la force. Je suis fatiguée par cette lutte iné-gale. Seule, reste ma dignité.
Même s’ils m’ont brutalisée, torturée et déshonorée, ils ne m’ont pas asservie. Même s’ils ont fait de moi leur objet de jeu et de plaisir, je n’ai pas léché leurs bottes. Je n’ai pas imploré leur clémence. Je ne me suis pas soumise.
Le corps plaqué sur le plancher, je ressens chaque mouvement du véhicule. J’entends le bruit sourd du moteur du camion. À la manière d’une mécanique qui est en train de nous broyer inexorablement. Destination inconnue. Les gardes n’ont rien dit. Ils n’ouvrent la bouche que pour ordonner et crier. Nous progres-sons avec lenteur. À faire peur. Une marche funèbre avec un petit peu d’avance. Du cynisme d’État. De quoi laisser le temps aux rares badauds de comprendre, puis d’imaginer, avant de craindre pour leur vie. C’est déjà ça de gagné pour le pouvoir. La terreur est une alliée qui ne coûte pas cher.
Le chauffeur fait grincer les vitesses. Fébrile ou inexpérimenté, les deux peut-être. Il veut bien faire, se conformer aux ordres pour ne pas risquer réprimandes et brimades. Il a vu ce que l’on fait aux prisonniers. Il sait ce que pouvoir veut dire. Il a peut-être aidé lors des tortures. Regardé certainement. Il n’a pas envie de changer de camp. Les tortionnaires sont toujours fascinés par leurs actes.
À chaque hoquet du moteur, une bouffée de gaz brûlés me passe sur le visage en coup de vent. De la pestilence comme toute cette horreur.
Je ne peux pas bouger. Je suis enfermée dans un monde situé à côté de l’autre, un monde qu’on n’imagine même pas. Une sorte de création du mal sous couvert de sursaut national. On ne me laissera plus en sortir. Mais, ironie du sort, on me permet d’être spec-tatrice impuissante de mon destin.
Je ne peux pas crier non plus. On m’en a tant fait que la parole m’est presque devenue étrangère. En détention, on vous apprend le silence avant de tolérer un chuchotement. Pour mieux vous le faire payer. Les tortionnaires ne manquent pas d’imagination.
Mes yeux ont bien du mal à rester ouverts comme si une chape de plomb s’employait à me couper du monde. D’ailleurs, il n’y a rien à voir qu’un plancher rugueux, des ridelles et une bâche salie. Celle-ci a été bordée à la hâte pour masquer les colis à transporter. Les morts-vivants que nous sommes.
Elle flotte un peu, claque sur les montants de temps en temps et elle tire sur la cordelette qui passe dans les œillets métalliques comme si elle voulait s’en libérer. Elle est comme moi, prisonnière.
Ainsi, par l’espace éphémère, je peux apercevoir des petites choses naturelles et dérisoires : un bord de trottoir, un pied de réverbère, un paquet de cigarettes écrasé, le bout des chaussures d’un passant.
Ce dernier, je l’imagine immobile au bord de la chaussée, volontairement indifférent au convoi militaire qui passe dans la rue pour ne pas risquer de connaître le même sort que nous. Il va se dépêcher de rentrer chez lui, se presser, la tête baissée de peur de devenir une cible, un suspect, un coupable. Il va oublier ce qu’il a vu. Par lâcheté. Par nécessité vitale.
Il n’y a plus de héros disponibles. Simplement des martyrs.
Matias a été extrait de sa cellule en même temps que moi. Je l’ai vu de face le temps qu’il prenne sa place dans la colonne. Il m’a regardée avec cet éclair si particulier dans les yeux. C’est dans ce regard-là que j’ai lu l’amour le jour où je l’ai rencontré la première fois. Cette intensité préservée m’a réconfortée, m’a redonné un peu de courage. Parce que nous allons faire ensemble le dernier voyage.
Tortionnaires de tous poils, vous n’arriverez jamais à éteindre cette flamme ! Elle n’appartient qu’à nous. Elle restera éternellement même si vous prenez nos vies. Vous aurez notre sang et nos larmes mais la douceur de sa peau contre la mienne, la sensation de ses mains sur moi et l’élan indicible de nos corps avant de s’épouser charnellement pour un grand bonheur partagé, vous ne pourrez jamais nous les prendre !
J’ai été heureuse de le voir marcher devant moi dans ce tunnel sans âme. Il me manquait terriblement. Ils m’ont changé de lieu de détention. Je suis revenue dans la capitale, il y a deux ou trois jours. Peut-être. Je ne saurais pas dire exactement. J’ai été enfermée seule dans un réduit exigu. Je n’imaginais pas le revoir. Ils ne l’ont pas épargné. Il m’a semblé avoir vieilli de dix ans. Il avait l’air très fatigué et il portait les traces des tortures qu’on lui avait infligées. Pourquoi ?
Mon soulagement de le savoir vivant n’a été que de courte durée. Notre pérégrination vers le jour comme des fourmis au fond d’un trou n’augurait rien de bon. D’habitude, le prisonnier était souvent seul avec ses gardes avant de retrouver d’autres détenus dans le camion. À nous voir à quatre, j’ai eu un pressentiment. En plus, Matias était du convoi.
Je veux que mon mari meure le premier. Pour qu’il n’ait pas la douleur de me voir mourir. Je serai plus forte que lui. Du moins, j’essaie de le croire. J’aurai le dernier sursaut pour le rejoindre. Ils peuvent bien prendre nos vies. Notre amour, ils ne le détruiront jamais.
Je sens ses mains me toucher quand le camion brinquebale sa marchandise au gré de la conduite hasardeuse du jeune chauffeur. Peut-être qu’il ne sait même pas ce qu’il transporte à l’arrière de son véhicule… Peut-être qu’il trouve normal de participer au Proceso de Reorganizacion Nacional…* Peut-être qu’il s’en fout… Tout simplement.
Que les mains de Matias ont été douces sur mon corps ! Des centaines de fois, je me suis laissée aller sous leurs caresses et je ne regrette pas un seul instant de m’y être soumise comme de les avoir sollicitées. Pour la tendresse comme pour le plaisir.
Je suis allongée sur mon côté gauche, les mains liées devant par une ficelle grossière. Ensuite, il y a Matias, dans la même position. Puis les deux autres détenues, deux femmes que je ne connais pas. Françaises, je crois. Nous sommes disposés comme des ballots. Certainement pas comme des humains qu’on nous refuse d’être pour établir la distance nécessaire à notre avilissement. Je crains pour les générations à venir. Les peuples qui ont entaché leur histoire de ces pratiques, en ont fait des marques indélébiles que même le temps ne parvient pas à effacer.
J’ai replié les jambes pour tenter d’atténuer un peu la douleur qui sourd dans mon épaule. Mes mains sont glacées. Mon corps aussi, à l’intérieur. J’ai le cœur qui ralentit, trébuche et s’emballe avant de se calmer un peu. Le propre des morts-vivants.
Ils sont venus nous chercher en fin de nuit. Je n’ai pu le vérifier qu’en sortant dans la cour. Ma dernière cellule ne faisait qu’un mètre sur deux. Elle n’avait pour seule ouverture que la porte métallique plaquée comme une verrue sur un côté de ce cube blanc me servant de logement depuis quelques jours. Difficile de repérer le déroulement de la journée avec des temps de repas toujours approximatifs et parfois carrément supprimés. Quand j’ai trouvé que les portes ne claquaient presque plus, j’ai supposé que c’était la nuit.
Quand ils m’ont enlevé l’immonde capuchon me coupant du monde, j’ai pris en pleine figure cette lumière agressive nous rendant tous blafards, gardes comme détenus. Dure cette pression oculaire soudaine qui vous vrille le cerveau, vous le taraude mieux qu’un outil pour vous affaiblir encore un peu plus ! À vivre dans le noir du capuchon, on se construit un environnement virtuel et la perception qu’il nous reste se débrouille sans ça. Elle s’organise alors en sons et en odeurs. Le toucher est réduit à sa portion congrue avec des mains liées en avant. La vie passe pour une illusion.
J’ai vu que nous étions quatre à cheminer dans le couloir du sous-sol.
Conformément aux ordres, nous étions légèrement habillés. Matias en simple short et sandales. Nous les femmes avec un chemisier blanc en plus. Pour afficher une sorte de pudeur hypocrite. La couleur des suppliciés. Tres de Mayo.*
Il n’y avait que le bruit des bottes et le cliquetis de nos menottes pour meubler le silence imposé d’une main de fer. Au bout du boyau cimenté, nous sommes arrivés devant une grille fermée. J’ai pensé aux gladiateurs attendant la rumeur de la foule avant de pénétrer dans l’arène. Je me suis souvenue de ces images montrées dans les livres d’histoire. Je me suis dit que j’étais en train d’en écrire la suite. À mon corps défendant.
Un gradé a déverrouillé la grille de l’extérieur et nos sbires nous ont poussés dehors sans ménagement. Les deux femmes ont prononcé à voix basse quelques mots en français. Comme une prière. Je me suis rapprochée tout près de Matias pour lui chuchoter qu’il était le papa d’une petite fille splendide. J’ai eu le temps de voir le bonheur envahir son beau regard. À quelques mètres, un camion de l’armé nous attendait, hayon arrière abaissé. Il y avait là un comité d’accueil composé d’un infirmier militaire cachant mal son uniforme étriqué sous sa blouse blanche, d’une assistante androgyne et de trois soldats en tenue de campagne chargés des translados.*
On nous a annoncé qu’en ce mercredi 13 décembre 1978, on allait être transportés dans une prison du sud du pays et que nous allions être vaccinés pour éviter les maladies contagieuses. Nous avons dû nous résoudre à subir la piqûre. J’ai remarqué que le flacon dans lequel l’assistante trempait l’aiguille pour remplir le réservoir de la seringue avant de la tendre à l’infirmier ne comportait pas l’étiquette habituelle avec la bordure bleue. Celle-ci était rouge. Rouge sang. On m’a fait avancer les mains pour m’enlever les menottes. J’ai immédiatement pensé à un autre voyage. Trop de coïncidences, trop de signes…
Pendant que j’ai eu le bras nu tenu fermement par sa main tandis que l’homme en blouse blanche officiait, je l’ai fixée elle, l’assistante aux seins plats. Je l’ai regardée intensément. J’avais envie de savoir. Elle a baissé les yeux. Juste assez pour me signifier que j’avais compris. Amère victoire…
Puis elle a eu ce geste inattendu que je ne saurais qualifier d’humanité. De sursaut féministe peut-être… Je n’aurai jamais la possibilité de m’en expliquer avec elle. Dans nos regards, qui se sont croisés, il y a eu quelque chose, un lien éphémère d’une femme à une autre. D’une mère à une autre peut-être… Le poids d’une culpabilité… Je ne sais pas. Elle a simplement retenu la main de l’infirmier pour interrompre l’injection et je n’ai reçu qu’une petite moitié de dose au lieu du contenu d’une seringue entière. Quand j’ai rabaissé ma manche devant l’infirmier qui maugréait à cause de ce travail gâché, j’ai cherché son regard à elle pour qu’elle lise une sorte de remerciement dans mes yeux. Elle venait de me laisser un peu de lucidité pour assister moi-même à mon exécution.
Tandis que Matias passait devant l’infirmier, un garde m’a lié les mains avec une ficelle grossière. En serrant fort et en ricanant. J’ai eu envie de lui cracher à la figure mais je ne l’ai pas fait. Ne jamais donner aux bourreaux de quoi justifier leurs gestes.