Un autre soldat m’a aidée à monter dans le camion. Avec les mains liées, je ne pouvais pas le faire seule. Je me suis allongée la première sur le bois rugueux. Inutile de faire preuve de résistance pour risquer une ultime injection ou une séquence de violence gratuite. Je n’ai pas oublié les coups de crosse le jour de notre enlèvement. Je n’ai pas eu le courage de le forcer à m’abattre dans la cour. Simplement pour ne pas leur donner ce plaisir-là parce que je ne me fais pas d’illusion sur la suite. J’ai décidé d’accompagner Matias jusqu’au bout. Notre vie, nous l’avons construite à deux. Si nous devons mourir, autant le faire ensemble.
Je dis “enlèvement” dans ma tête parce qu’il n’est pas correct de qualifier cela d’arrestation. Ils sont arrivés chez nous de nuit. C’étaient les hommes du 3.3/2, l’un des grupos de tareas* mis en place par la junte pour arrêter, enlever, torturer et exterminer systématiquement les opposants en dehors de tout cadre juridique.
Nous connaissions leurs agissements. Quelques mois plus tôt, des amis de Matias avaient été ainsi enlevés sans que l’on puisse en savoir davantage sur le sort qui leur avait été réservé. On avait appris qu’ils avaient été emmenés dans un CCD, un centre clandestin de détention. Ces lieux de rassemblement, installés du temps de la présidence d’Isabel Perón, étaient déjà de sinistre réputation.
Diego, mon petit bonhomme de trois ans, s’est mis à pleurer en voyant la maison envahie par ces militaires déguisés en civils et armés comme s’ils avaient affaire à des criminels de haut rang. À l’insigne porté par leur chef, j’ai compris qu’ils appartenaient à la Marine. Cela voulait dire que notre destination était probablement l’ESMA.** Mon sang s’est figé dans mes veines.
Mon mari a voulu se défendre. La scène était pathétique. Il était torse nu, pieds nus et juste vêtu d’un short de nuit froissé. Deux hommes l’ont fermement ceinturé avant de le forcer à s’asseoir et de l’attacher solidement sur une chaise. J’ai empêché Diego d’assister à cela. Je l’ai entraîné dans notre chambre. J’ai mis un grand foulard sur mes épaules nues. On s’est blot-tis tous les deux, assis sur le bord du lit. Ils nous ont laissés pleurer ensemble pendant qu’ils frappaient Matias.
L’un d’entre eux est venu me chercher, ce commandant sanguinaire que j’ai retrouvé plus tard au pied de mon lit à la maternité. Diego s’est agrippé à ma jambe gauche, serrant ses petites mains sur ma peau. Ils se sont mis à deux pour le détacher de moi. Mon foulard a glissé par terre. Diego s’en est emparé. J’ai résisté, frappé et mordu avant de recevoir un coup de crosse dans l’épaule. La douleur fulgurante a mis un terme à ma résistance physique.
On m’a indiqué ironiquement que ce n’était pas un spectacle pour un enfant de cet âge et que je le retrouverais plus tard. Des boniments et des mensonges mais je n’avais pas la possibilité d’empêcher la sépa-ration. Je ne voulais pas qu’il assistât à plus de violence.
Je les ai laissés l’emmener.
Oui, rendez-vous compte ! Moi, sa maman, j’ai lâché la main de mon fils ! Je l’ai abandonné à ces bourreaux ! Je l’ai laissé s’en aller avec les tortionnaires de son père ! Je l’ai vu disparaître au bout du couloir, serrant mon foulard sur sa poitrine comme une relique. Un gamin de trois ans. Mon amour.
Depuis ce jour, j’ai gardé dans mes bras la sensation de notre dernière étreinte. Je l’ai embrassé comme toujours, comme jamais. Parce que je sentais tout au fond de moi-même que sa chance de survivre résidait fondamentalement dans cette séparation douloureuse. Ils étaient bien conscients du choix inique qu’ils me mettaient en main.
Pour cela, je les hais.
Qu’un jour, on les pende pour leurs méfaits ! J’ai milité pour la justice, le partage, l’humanité. Mais je ne suis pas pour le pardon salvateur. Il est des choses qui resteront à jamais inacceptables, définitivement imprescriptibles. Si la justice ne poursuit pas ces gens, l’Histoire le fera.
J’ai froid. Le produit, même diminué de moitié, fait son effet. Matias ne réagit presque plus. Je sens qu’il se laisse ballotter par les mouvements du camion. Les deux femmes sont plus loin. Peut-être déjà loin…
Après le départ de Diego, ils m’ont fait revenir dans la salle à manger. Sans ménagement, au point de me faire un énorme bleu au bras gauche.
Matias s’était affaissé sur la chaise. Il avait un œil fermé et le visage tuméfié. Ils avaient tenté d’essuyer le sang qui avait coulé sur son torse, à l’endroit même où j’aimais tant somnoler et m’endormir sous ses caresses. Il en était barbouillé comme une carcasse d’animal à l’abattoir. Je n’ai pas voulu éclater en sanglots pour ne pas leur donner le spectacle de l’épouse éplorée.
Presque nue devant ces hommes se rabaissant eux-mêmes au niveau de la bête, je craignais de donner libre cours à leurs pulsions sexuelles et leur servir de proie facile devant mon mari avant d’être froidement exécutée pour ne pas laisser de trace.
Je n’oubliais pas Diego.
Matias était blessé parce que ces hommes l’avaient tabassé en règle, mais ce genre de pratique, nous la connaissions.
Malheureusement, elle a toujours fait partie du quotidien des tortionnaires et tous les accords hypocrites entre les États n’y changeront rien. Mais nous étions vivants tous les deux. Il fallait chercher à le rester encore. Gagner du temps.
Je me suis assise sur une chaise. J’ai entendu le gradé à l’insigne me signifier que nous étions arrêtés pour subversion et atteinte à la sûreté de l’État et qu’en conséquence, nous allions être transférés dans un lieu de rassemblement pour nous interroger.
C’est quand je me suis levée qu’un des hommes a pointé son doigt vers mon ventre. Il venait de s’apercevoir que j’étais enceinte. Et il l’a dit aux autres.
Le camion ralentit. J’aperçois un morceau de grillage dans l’espace libre entre la bâche et le bord du plateau du véhicule. On roule au pas mais on ne s’arrête pas. J’entends un ronflement caractéristique. C’est le bruit d’un moteur d’avion. Nous devons être arrivés à l’aérodrome militaire d’Aeroparque. C’est là qu’ils emmènent des gens comme nous. Pour nous faire disparaître à jamais.
Je dois fermer les yeux pour paraître somnolente comme les autres. Mais auparavant, je me rapproche comme je peux de Matias pour que ses mains me touchent encore une fois dans le dos.
Quand ils ont compris que j’étais enceinte, ils m’ont mise nue pour s’en assurer. Ma grossesse se voyait à peine. Ils m’ont exhibée devant mon mari en me faisant tourner. Ils lui ont dit de bien me regarder parce qu’il ne me reverrait pas de sitôt. Ils m’ont trouvée belle, piètre consolation, mais ma maternité en cours les a dissuadés d’abuser de moi. Sinon, ils ne m’auraient pas épargnée.
Ils m’ont ordonné de m’habiller complètement. Quand je suis revenue dans la salle, Matias n’était plus là. Ils l’avaient emmené. Je n’ai rien demandé. Ils ne m’auraient rien dit. Je ne l’ai revu que ce matin.
Ils m’ont conduite à l’ESMA. Ils m’ont interrogée des heures durant pour tout savoir sur nous, nos opinions politiques et religieuses, nos goûts, nos pratiques sexuelles. Ils se sont délectés des détails.
La pression était toujours forte. Je me suis pliée à ces exercices. Pas assez sincèrement cependant puisqu’ils m’ont emmenée dans les combles situés juste au-dessus des appartements des gradés pour me torturer plus sérieusement. Des séances harassantes psychologiques et physiques, plus insidieuses aussi en me mentant sur les aveux supposés de Matias pour me déstabiliser. Mais la femme enceinte qu’ils avaient enlevée à trois mois et demi de grossesse forçait un minimum de respect.
Je me souviens très bien des caresses de Matias cette dernière nuit. Il m’avait fait l’amour assez tôt dans la soirée et touchée au petit matin en me réveillant doucement. Je lui en ai voulu au début. Nous avions trop peu dormi et je n’étais pas du matin pour les choses de l’amour. Je lui ai vite pardonné quand il a parlé à l’enfant à venir sa bouche appuyée contre la peau de mon ventre et je l’ai laissé me prendre. Je me souviens très bien de ce moment-là. Je l’ai senti plus doux que d’habitude, plus aimant, plus charnel et je l’ai laissé m’emporter.
C’était juste avant que la porte n’explose sous la poussée des militaires.
Je suis restée trois mois à Buenos Aires avant d’être transférée sur l’aire militaire de Campo de Mayo située à trente kilomètres de la capitale. Une unité de l’hôpital militaire y était dédiée aux accouchements clandestins. C’est là qu’est née Maria, ma fille.
Je suis contente d’avoir pu annoncer la nouvelle à Matias au moment du passage de la grille fermant le tunnel. Il ne l’aura pas serrée dans ses bras. Moi, je n’ai pu la garder que quelques jours auprès de moi avant d’être à nouveau ramenée à l’ESMA. Sans elle. J’espère qu’elle pourra savoir plus tard qui étaient ses parents.
Voilà. Nous sommes arrivés au bout du voyage. Ce n’est peut-être pas le plus dur qu’il nous reste à vivre. La mort n’est rien sauf la perte des personnes aimées. Ils nous en ont tant fait que nous sommes fatigués de n’être plus rien.
Personnellement, je n’ai plus d’illusions depuis longtemps, plus de rêves, plus d’avenir. Juste un espoir pour mes deux enfants. Si jeunes, si fragiles et orphelins par le seul fait de militaires assoiffés de pouvoir. Il n’y a pas une seule raison valable qui justifie notre exécution.
Nous sommes des militants de la liberté, de la justice et de l’égalité. Il faut croire que ces tortionnaires ont bien peur d’eux-mêmes pour éliminer ainsi des citoyens sans défense.
J’espère qu’ils paieront, mais j’ai de sérieux doutes sur la probité de ceux qui les jugeront. Le temps a trop tendance à absoudre.
On nous emmène vers cet avion qui ronronne à quelques mètres. On nous traîne, on nous porte.
Matias semble inconscient. Je fais semblant d’être dans le même état. Je les vois ces bourreaux tirés à quatre épingles pour assister au spectacle. Je les maudis.
On nous jette sans ménagement sur le plancher de l’avion. La marchandise vouée au rebut n’exige pas d’attention particulière. Ils arrivent même à me faire mal au seuil de la mort.
Il y a déjà d’autres passagers. Je ne vois pas bien. Trois ou quatre, pas plus.
Deux hommes s’affairent autour d’eux. J’aperçois la seringue. L’anesthésique comme coup de grâce. La fin est toute proche maintenant.
L’avion s’arrache du sol, prend de la hauteur et vire quelques instants plus tard en direction de la mer. Direction le cimetière marin du Rio de la Plata. La rumeur disait donc la vérité.
Ils en sont à déshabiller les passagers moribonds tandis que la vaccination pour l’au-delà se poursuit inexorablement. Jamais on ne pourra mettre un nom sur ce qui restera de nous.
J’ai peur.
Je n’évite pas l’injection. Ni la nudité. La porte s’est ouverte sur l’océan. Le vent, le bruit s’engouffrent dans la carlingue. Cela ne dérange plus personne. Les tueurs approchent une victime nue de l’ouverture béante et la poussent dans le vide. La deuxième suit puis la troisième. Effroyable régularité des vuelos de la muerte.*
— Diego, mon fils chéri, où es-tu ?
C’est au tour des deux femmes françaises de notre convoi de disparaître sans un mot, sans un cri.
— Maria, ma fille, qui te dira que je t’aime ? Ils empoignent mon mari, le soulèvent.
— Oh, Matias, tu m’as serré si fort pour m’embrasser la première fois ! Je t’aime.
Je l’ai regardé s’envoler.
Maintenant, ils me portent. J’ai un dernier sursaut pour leur montrer que je suis consciente.
Ultime témoin de ma propre exécution. Que le remords les ronge à jamais.
Ils m’approchent du vide.
— Mon amour, mon amour. Attends-moi, je vais te rejoindre…
Ils me poussent.
— …là-bas… où… marchent… des… colombes.
* Nom donné aux victimes de disparitions forcées, arrêtées et tuées pendant la dictature militaire en Argentine (1976-1983).
* Processus de réorganisation nationale : “programme” de la junte.
* Toile de Goya.
* Déplacés.
* Escadrons de la mort.
** École Supérieure de Mécanique de l’Armée qui servait de lieu de détention.
* Vols de la mort.