I-1

2052 Mots
I Nicolas-Edme Restif naquit le 23 octobre 1734 à Sacy près Vermenton, dans le département de l’Yonne, ancienne province de Bourgogne. Son père, qu’il a peint sous les couleurs les plus avantageuses dans un livre qui tranche beaucoup sur le ton ordinaire de ses productions, était cultivateur après avoir abandonné par obéissance filiale un beau parti à Paris. Il s’était marié deux fois ; il avait eu sept enfants d’un premier lit ; Nicolas-Edme fut le premier des sept qu’il devait avoir également du second. En se rappelant les vertus de son père et la douceur par laquelle sa mère, Barbe Ferlet de Bertro, savait corriger ce que son caractère avait de trop pétulant, M. Nicolas s’étonna plus tard de si peu ressembler à ses parents. Devançant une théorie de l’hérédité mise en avant dans ces dernières années, « je fus, dit-il, sans doute conçu dans un embrassement chaud, qui me donna la base de mon caractère : s’il eût été accompagné de dispositions vicieuses, j’étais un monstre ; la preuve de la pureté du cœur de mes parents, c’est ma candeur native. » Nicolas-Edme Restif ne fut pas un monstre, mais il fut un tempérament quelque peu exceptionnel. Dominé toute sa vie par l’érotisme, l’histoire de sa vie est, avant tout, comme l’a bien compris M. Monselet, l’histoire de ses amours. Dès l’âge de quatre ans il se peint comme poussé par l’instinct « vers les filles dont la couleur ressemblait à la rose. » À onze ans il n’avait plus rien à apprendre, il était père, sans le savoir, il est vrai. Il devait aller loin sur cette pente et les listes successives qu’il donne de ses enfants naturels, si elles ne sont pas imaginairement grossies par cette sorte de manie de paternité qu’on voit s’accentuer davantage à mesure qu’il avance en âge pour éclater finalement avec une violence exagérée dans les Posthumes, son dernier livre, atteignent un chiffre invraisemblable, presque tout entier composé de filles, retrouvées successivement, la plupart sous les galeries du Palais-Royal. Et c’est au village que commence cette odyssée galante ! Rien n’est plus gracieux, mais rien n’est moins déguisé, que ces premiers souvenirs de jeunesse où le jeune berger timide, et que les innocents baisers des petites paysannes font d’abord rougir, parce qu’on lui dit qu’il a « une fille à la joue », se montre à nous, s’enhardissant peu à peu, et se vengeant des premiers cris « V’qui M. Nicolas ! v’qui l’Sauvège ! » en devenant le plus téméraire – toujours naïvement et, comme il le dit, instinctivement – des joueurs aux jeux dramatiques du Loup, de la Belle-mère, de la Pucelle. Aussi combien plus tard il a raison, jetant un regard sur ce passé, de s’écrier : « Eh ! l’on parle de l’innocence des campagnes ! Il n’y a de mœurs que chez les gens instruits de la Ville et des champs ! » Il n’y en avait pas à Sacy, à Nitry, à Courgis, à Vermenton, et comme par une fatalité qui tenait peut-être à l’homme lui-même plus qu’au temps et aux lieux où il vécut, il n’y en eut nulle part autour de Restif, pas plus à la campagne qu’à la ville, pas plus au collège que dans le monde, pas plus dans son enfance que dans son âge mûr ou dans sa vieillesse. Son père n’était cependant pas un paysan tout à fait grossier, ni tout à fait pauvre. Il était, avons-nous dit déjà, venu à Paris dans sa jeunesse, il avait été sur le point d’y devenir quelque chose comme notaire ou procureur ; il était dans son village chef de la juridiction, soit à peu près ce que nous appelons maintenant juge de paix, et petit notaire ; il possédait plusieurs métairies parmi lesquelles celle de La Bretonne, dont son fils prit le nom plus tard ; il était allié à de bonnes familles, entre autres aux Cœurderoi, « dont il y a encore des présidents au Parlement de Bourgogne » fait remarquer le fils avec un certain orgueil, mais quatorze enfants ! Cette charge pesa dès l’enfance sur le petit Nicolas et comme tant d’autres de nos jeunes campagnards, encore aujourd’hui, il n’eut de première instruction que celle qu’il put acquérir en fréquentant l’hiver l’école de maître Jacques, à Vermenton. Quoiqu’il fît parfois l’école buissonnière, ce pourquoi ses deux frères aînés, l’un déjà curé de Courgis, l’autre encore séminariste, ne lui ménageaient pas le fouet « pour effacer le péché originel par la douleur », il ne perdit pas tout à fait son temps, et s’il ne sut bien lire qu’à onze ans, il lut dès lors avec une sorte de fièvre qui le poussait à aller réciter ses lectures aux ouvriers de la ferme, aux batteurs en grange, aux bonnes femmes du village. Tous s’extasiaient sur son savoir et le vantaient à tel point, que le père se décida à le mettre en pension à Joux. Il n’y resta pas longtemps ; il y gagna la petite vérole ; la convalescence fut longue, et quand la santé lui revint il fut prévenu qu’il allait recevoir une visite qui déciderait définitivement de son sort : celle du cousin Jean Restif, avocat à Noyers. « Je l’ai supplié de venir, lui dit son père, pour te juger à l’égard de l’avenir comme il a jugé ton frère aîné, aujourd’hui curé de Courgis. Et tout ainsi que j’ai fait la règle de ma conduite de ce qu’il m’a dit pour mon fils aîné, de même ferai-je pour toi, t’exhortant, mon enfant, à graver dans ta tête ce qu’il dira à ton sujet pour ne l’oublier jamais. » Jean Restif, « cet homme respectable et d’une vertu rigide, » arriva pour la fête de Sacy, « mis plus que simplement, un vieil habit de drap gris, ses souliers coupés à cause des cors aux pieds » et l’interrogatoire commença immédiatement : « Mon petit cousin, que lisez-vous ? – La Bible, monsieur l’avocat, et mon père nous la lit tous les soirs. – Qu’y avez-vous remarqué ? » Restif répond, d’abord mal, puis un peu mieux, puis bien, mais il se montre tout entier, et quand le père demande enfin au juge sévère : « Quelle est votre opinion ? En ferai-je un laboureur ? » Ce juge répond « Non ! » Quant à en faire un prêtre comme son aîné, moins encore, « il aime les femmes ; ce n’est pas vice, mais c’est un penchant qui est toujours prêt à le devenir : comme la pauvreté, qui n’est pas vice, tient les pauvres toujours à la veille d’être fripons. » La conclusion fut qu’on ferait instruire l’enfant « dont le fond était propre à l’étude » et qu’on verrait après ce qu’il serait à propos d’en faire. En conséquence, les vendanges terminées, son père le conduisit à Paris, chez l’abbé Thomas, le second de ses fils, alors sous-maître des enfants de chœur de Bicêtre. Le jeune Restif, sous la férule de ce frère janséniste et dont il s’est toujours plaint, ne fut pas des plus heureux. Il aurait même été très malheureux et presque abandonné s’il n’y avait eu dans l’établissement quelques jeunes servantes et deux Mères qui n’avaient rien des maximes rigides du jansénisme, cause cependant des efforts suivis de succès de l’archevêque Christophe de Beaumont pour disperser les prêtres de cette maison ; dispersion à la suite de laquelle notre jeune « confesseur de J.-C. » dut retourner à Courgis. Il avait alors quatorze ans. Ce fut à ce moment que, dans une cérémonie religieuse, il se sentit pris d’un v*****t amour pour Jeannette Rousseau, la seule des femmes qu’il ait aimées qu’il n’ait pas possédée et la seule, par conséquent, dont le souvenir le poursuivit jusqu’au tombeau, à tel point qu’à soixante ans passés, se trouvant libre, il pensait à la demander en mariage, après une séparation de 46 ans. Nous devions signaler cette singularité de son existence. Peut-être n’a-t-il toute sa vie, comme on l’a dit de Don Juan, que cherché partout les fragments de cet idéal impollu et inaccessible qu’il crut avoir atteint un autre jour dans madame Parangon et qui lui échappa, par cela même qu’il l’avait atteint. L’abbé Thomas lui continuait ses leçons de latin. Il en profitait pour écrire dans cette langue toutes ses impressions, toutes ses rêveries. Il achevait ainsi vers quinze ans un poème en l’honneur de ses « douze premières maîtresses, » poème que l’abbé saisit un jour et conserva longtemps, d’abord pour s’en faire une arme, ensuite pour s’humilier lui-même et qu’il brûla enfin. Mais il avait commencé par le communiquer au père. Il y eut à ce propos une belle scène. « Quoi, à peine né, dit ce père respectable », vous ne respirez qu’après la lubricité la plus raffinée !… Il ne vous suffit pas d’une fille, d’une femme, il vous en faudrait douze !… Ô ciel ! qui l’aurait pensé, à voir l’hypocrite modestie que vous avez toujours eue sur le visage ! Quel sera l’étonnement et le chagrin de votre mère. – Cette pauvre mère qui comptait vous voir atteindre par votre mérite encore plus que par la science les garçons du premier lit, va bien rabattre de ses espérances !… Jamais m’a-t-on mandé à Auxerre quand mes deux aînés y étudiaient, pour m’exposer de pareilles turpitudes ? Moi, leur père, j’ai rougi devant eux d’être le vôtre. Il me semblait que je partageais votre infamie !… Je voyais leurs regards et leur surprise me reprocher un second mariage que de premiers enfants blâment toujours et qu’ils peuvent aujourd’hui blâmer puisqu’il a produit des fruits tels que vous… Vous venez, par vos écrits et par vos actions, de faire rougir votre père. » Pendant cette véhémente apostrophe, le jeune poète pensait en lui-même : « Hô, si mon père savait tout ! » et se promettait de ne plus retomber dans la même faute. Serment d’ivrogne ! De ce jour, jusqu’au dernier, ce péché sera le sien. Même en moralisant, il côtoie l’immoralité (un néologisme son contemporain, qu’il n’avait pas trouvé et qui lui déplaisait), quand il n’y tombe pas, sans s’en douter, tout à plat. On voit par ce qui précède que, quoique Restif n’ait commencé à être homme de lettres, dans le vrai sens du mot, qu’assez tard, il écrivait depuis sa plus tendre jeunesse. Il avait la vocation, il devait à son jour entrer dans le cercle et prendre sa part de cette ronde turbulente où se mêlèrent tant de grands penseurs et tant de petits esprits dont le rapprochement fortuit donne à la fin du XVIIIe siècle un caractère si original et si contrasté. Après la scène que nous avons rapportée, il y eut difficulté pour les frères de vivre ensemble. Restif resta quelque temps cependant encore sous la tutelle de l’abbé Thomas. Pour y échapper il voulait à toute force se marier, mais son père lui persuada que de pareils désirs, avant dix-sept ans, étant encore trop prématurés, il fallait songer à choisir un état. On se rencontra un jour à Vermenton chez un parent éloigné avec un maître imprimeur d’Auxerre et sa femme, qui devait devenir pour M. Nicolas la céleste Colette ; à la suite de cette entrevue, il fut décidé que le jeune homme entrerait comme apprenti dans l’atelier de M. Parangon au mois de juillet 1751. Le départ, les conseils, l’arrivée, les gaucheries, les naïvetés du nouvel apprenti, les mystifications des ouvriers, tout cela prend dans le récit de Restif, qu’on lise ce récit dans Monsieur Nicolas ou dans le Paysan perverti, l’aspect d’une photographie dont l’exactitude ne saurait être trop louée. Quoique nous devions plus tard nous étendre davantage sur cette particulière qualité du talent de notre auteur, nous ne pouvons ne pas dire dès ce moment que cet écrivain si fécond, qu’on a présenté comme si inventif et si varié, n’a jamais rien inventé et n’a jamais pris la plume que pour raconter des faits généralement vrais dans leur ensemble et toujours copiés d’après le modèle vivant, dans les détails. Sa passion pour sa maîtresse qui s’était déclarée dès la première entrevue fut exaspérée par les fréquents rapports que son bon caractère et ses complaisances établirent entre elle et lui, mais Mme Parangon était vertueuse ; si elle était flattée de deviner cet amour qui n’osait se déclarer, elle savait en éloigner toujours l’expression catégorique. Pendant ce temps, le jeune Nicolas, employé à porter les lettres des ouvriers à leurs maîtresses, mis de moitié dans certaines parties et sachant déjà trop de l’amour pour en sacrifier le « physique » au « moral » se laissait aller à son penchant ; toutes les grisettes d’Auxerre y passèrent à leur tour. « C’est, dit-il, que j’étais moins amant d’une femme que des femmes et plus épris du s**e que de l’individu, quelque charmant qu’il fût. » Un jour cependant, un jour, toutes les précautions de Mme Parangon, toutes les timidités de Nicolas furent inutiles. Un cordelier débauché et défroqué, qui tient dans le roman du Paysan perverti une place trop considérable, mais qui, en réalité, eut une grande influence démoralisatrice sur Restif, lui avait fait perdre à peu près tout respect humain. Excité sinon directement au moins par une sorte de raillerie à consoler « cette belle veuve » (M. Parangon était en voyage) l’apprenti ne put résister à une pareille tentation. D’après ses aveux mêmes il y eut quelque chose comme un viol, et ce qui tend à le faire croire, c’est qu’il ne s’est jamais vanté d’avoir obtenu plus tard de bonne grâce ce qu’il avait obtenu un jour par la force ou le hasard, et que, depuis ce moment, il a joint dans ses souvenirs respectueux Colette et Jeannette Rousseau, dont il a fait les grandes figures de ce Calendrier fameux rédigé dans sa vieillesse, où chaque jour commémore une femme, chaque dimanche deux, et chaque fête, trois.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER