I-2

1842 Mots
Il obtint du reste un pardon qu’il sollicitait avec larmes. Bien plus, Mme Parangon sut trouver un moyen de le tenir en respect en flattant sa passion même. Elle lui fit croire qu’elle lui donnerait sa sœur en mariage. Il la crut, et lorsqu’elle fut morte, ce qui arriva peu de temps après, alors qu’étant passé maître il travaillait à Paris, il attribua le refus de M. Parangon de consentir à ce mariage à la haine que celui-ci lui avait vouée après avoir découvert son « crime », ce qui ne l’empêcha pas d’accepter des mains de ce même homme une autre femme avec laquelle il passa la vie la plus malheureuse et la plus troublée. Cette période de la vie de Restif est celle sur laquelle, quoiqu’il s’y étende longuement, il a accumulé le plus de nuages. Je ne crois pas qu’il ait menti sciemment en faisant de M. Parangon un débauché de la pire espèce, ni d’Agnès Lebègue, une fille aussi perdue qu’il nous la dépeint. Il a bien certainement jugé les choses ainsi, après coup, sans quoi on ne s’expliquerait pas son mariage. Il a dû y avoir là une de ces surprises des sens dont il s’est repenti plus tard et alors que trouvant des torts chez les autres il n’a plus voulu en voir chez lui-même. Son séjour à Paris pendant son compagnonnage, n’avait pas contribué à réformer ses mœurs, il y avait vécu misérable. Il s’y était associé avec deux autres ouvriers, comme lui, de l’Imprimerie Royale. « Les charges du ménage, raconte-t-il, étaient partagées entre nous. Boudard, comme le plus entendu, allait à la boucherie : je portais le rôti au four et j’allais avertir de nous le rapporter, j’achetais en outre les racines, les légumes, le charbon, le bois. Chambon mettait le pot-au-feu, le soignait : nous lavions notre vaisselle tous les huit jours le dimanche après dîner. Cet accord subsista jusqu’à ce que deux femmes… » Toujours les femmes ! Et quelles femmes ! L’une des plus honnêtes d’entre elles qu’il obtient par surprise, dans l’obscurité, lui conte, le prenant pour « l’abbé » qu’elle attendait, que sa tante avec laquelle elle vit, « mange… les rats… de l’Oratoire !… qu’elle paie un sou pièce les gros, deux liards les petits, au garçon portier… » Les autres sont des maîtresses d’hôtel garni qui croient se devoir à tous leurs locataires. Les autres… mais n’allons pas plus loin. Quoique Restif ait fait de Zéfire l’un des épisodes les plus dithyrambiques de ses souvenirs, cette peinture passionnée se termine à la mort de cette fille par une révélation assez révoltante pour que nous nous croyions obligés de la taire. La rage du mariage persiste toujours malgré cette débauche permanente ; il veut épouser tout le monde. Après Zéfire, Suadèle ; après Suadèle, une anglaise, Henriette Kircher. Avec celle-ci la chose va même assez loin, il y a un simulacre de cérémonie religieuse et il se croit aussi bien marié que « s’il avait été à Gretna-Green, » jusqu’au moment où il trouve sa chambre vide et une lettre où on lui dit : MONSIEUR, Notre mariage est rompu, je ne saurais donc plus demeurer avec vous. Je m’en retourne dans mon pays avec ma chère tante qui veut bien encore me servir de mère. Adieu, monsieur ; oubliez-moi, comme je vous oublie et tranquillisez monsieur votre père. HENRIETTE KIRCHER. Dégoûté par ce dernier déboire, car la fille s’était fait passer pour une riche héritière, poursuivant un procès qu’un mariage seul pouvait lui faire gagner, Restif se décide à quitter Paris. Il retourne à Auxerre, à Courgis, va à Dijon où il travaille quelque temps, tout en s’apercevant, suivant une de ses réflexions d’alors, que « les mœurs sont un collier de perles : ôtez le nœud, tout défile » ; revient à Paris, n’y reste pas et repart le 7 novembre 1759 pour Auxerre où il rentre chez M. Parangon, par les conseils duquel il prend pension chez la mère d’Agnès Lebègue. Celle-ci devient sa femme, pour de bon, le 22 avril 1760. J’étais beau, ce jour-là, s’écrie-t-il, en se rappelant ce grave passage de son existence ; j’étais beau, ce jour de ma mort morale ; on loua ma figure en disant qu’Agnès ne me méritait pas. Arrivés à l’église, le fatal serment de mariage fut prononcé. Un mot frappa mon oreille, au moment où jetant les yeux sur ma cousine Edmée, je la voyais en prière à l’écart : Enfin, la voilà donc mariée !… Et moi je pensais tristement : « Infortuné ! te voilà donc lié !… Je revins de l’église avec le sentiment pénible que j’étais perdu ! Et je l’étais… » Il avoue cependant un peu plus tard qu’il avait bien ce que sa conduite méritait. S’il s’en était toujours souvenu il n’aurait pas sans doute écrit son roman : la Femme infidèle, où il ne ménage plus aucune attaque contre son épouse. Celle-ci, qui très probablement eut aussi quelque chose à se reprocher, a eu au moins la sagesse de ne point répondre à ces attaques violentes par des attaques semblables. Lorsque Restif mourut, quoique le divorce eût été prononcé entre eux, pendant la révolution, elle crut devoir ne point souiller sa mémoire. Nous demandons pardon d’anticiper ainsi sur les évènements, mais comme nous ne reparlerons plus de Mme Restif, nous placerons ici la lettre qu’elle écrivit en 1806 à Cubières, qui lui avait demandé quelques renseignements biographiques pour mettre à la tête d’une édition de l’Histoire des compagnes de Maria : Paris, 18 octobre 1806. « Je suis trop charmée, monsieur, de l’honneur que vous m’avez fait, par la demande de quelques traits qui puissent être insérés dans l’éloge de mon mari, pour ne pas y répondre avec empressement ; mais des malheurs, que toute la prudence humaine ne pouvait prévoir, m’ayant séparée de cet homme de mérite dès 1784, je ne puis me livrer au plaisir que j’aurais à chanter ses louanges, si le démon de la discorde n’avait pas empoisonné l’esprit de cet homme naturellement bon. Cela fut cause que, durant vingt années, je n’eus aucune connaissance ni de ses affaires ni de sa conduite : en vain je lui écrivais, on interceptait mes lettres. Ainsi tout ce que je puis dire, c’est que durant tout le temps que j’ai passé avec lui, j’ai eu la satisfaction de voir dans mon mari un homme fort utile au public, de plusieurs manières. J’ai vu avec admiration plus de vingt pères de famille ne subsister un nombre d’années considérable que sur le travail que leur procurait cet auteur si laborieux. Il donnait toujours la préférence aux pères et mères chargés de nombreuse famille, car il était fort charitable. Si un vieillard, homme ou femme, lui demandait l’aumône, il le conduisait dans une petite auberge pour lui faire donner un ordinaire et une chopine de vin. Pour refuser un homme âgé, il aurait fallu qu’il n’eût rien eu sur lui ; etc. Veuve RESTIF, née LEBÈGUE. » Le « démon de la discorde » dont parle sa femme n’avait pas pour Restif le même nom. Il eût été heureux probablement si sa femme l’avait laissé vivre à sa fantaisie, sans lui faire aucun reproche, se bornant à le recevoir, lorsque, fatigué de ses maîtresses de passage, il serait revenu au logis. Il l’eût été davantage s’il n’avait pas craint les représailles et, avec son œil toujours éveillé sur ces points délicats, cru voir qu’après les avoir provoquées elles répondaient à son appel. Il était heureux de rencontrer des femmes « ayant dans le cœur une disposition adorable à la générosité. » Il ne pouvait se faire à l’idée que la sienne pût être ainsi pour d’autres que pour lui. La jalousie avec tous ses accessoires de colères, de ruptures s’ensuivit presque aussitôt, et ce fut lui qui s’en plaignit le plus, tout en donnant à sa femme les plus justes sujets de plainte. Deux enfants, deux filles, vinrent au monde dans les intervalles de tranquillité. La mère les mit en nourrice en Bourgogne. Pendant un voyage qu’elle y fit pour les voir, tout changeait comme par un coup de théâtre dans la vie de Restif. Elle avait laissé à Paris un pauvre ouvrier de l’imprimerie du Louvre, elle allait retrouver à son retour un homme décidé à devenir littérateur. Voici ce qui s’était passé : Le directeur de l’imprimerie, « l’arabe Anisson Duperron, » n’était pas très aimé des ouvriers. Il les payait mal et s’enrichissait, croyaient-ils, à leurs dépens. Quand « cet ours » surprenait Restif en train de lire, quoique ce fût l’un de ses meilleurs compositeurs, il lui rabattait la demi-journée de 25 sous. Le pauvre diable n’osait se plaindre ; il enviait ceux de ses camarades qui trouvaient dans des relations féminines intéressées qu’il méprisa toujours une vie plus douce. « La probité de mon père, dit-il, sauva la mienne, je me rappelais en pleurant ce titre de l’honnête homme que lui avait donné le canton, et je me disais : – Mourons plutôt que d’y porter atteinte. » Il accueillit donc avec enthousiasme la proposition qui lui fut faite d’entrer comme prote chez Quillau où il devait gagner 18 livres par semaine, outre une copie de tous les ouvrages, ce qui pouvait valoir 300 livres. Ce nouveau poste ne le fit pas cependant négliger les aventures amoureuses qui lui arrivaient si facilement quand il ne les cherchait pas et qu’il cherchait quand elles tardaient trop à venir. Ce fut une de ces chasses aux aventures qui décida de son sort. Il y avait rue Saint-Honoré un marchand de soieries qui avait deux filles. L’une d’elles, l’aînée, avait « le genre de figure de Mme Parangon. » La voir, l’aimer, le lui écrire, ce fut l’affaire du premier jour. Restif avait pris cette habitude de porter, dans ses habits de travail, qui ressemblaient un peu à ceux des commissionnaires, les lettres qu’il adressait à toutes les jolies femmes qu’il rencontrait et qu’il suivait, ou qu’il voyait dans leur comptoir. Mais Rose Bourgeois était tenue de près, on ne pouvait l’aborder. L’amant veut jouer le rôle de Sylphe. Il réussit à déposer ses missives sans être aperçu. Son agilité corporelle et la promptitude de son coup d’œil lui permettent de se dérober aux recherches pendant plusieurs semaines. Mais le père averti fait faire bonne garde, un beau matin, trois garçons de magasin saisissent le sylphe, et après avoir voulu le mener chez le commissaire, se contentent de le remettre aux mains de M. Rousseau. Protestations d’amour épuré, délicat, honnête. Père sensible et sans doute amateur de littérature, qui se prend de tendresse pour l’épistolier, et qui finalement lui dit, comme les coquettes de théâtre disent je ne vous défends pas d’espérer : « Mon cher ami, je sens ce que vous valez par vos lettres et par vos réponses. Faites-vous connaître ; tirez parti de vos talents ; vous en avez et venez me voir dès que vous aurez quelque chose d’avantageux à m’apprendre. L’amour peut faire en vous des miracles, je l’ai vu à vos expressions. Ma fille est belle ; elle a plus de qualités que de beautés ; si vous la méritez un jour pourquoi ne l’auriez-vous pas ? » Restif part sans dire, sans se rappeler peut-être, qu’il est marié, mais il ne revient pas, si ce n’est plus tard, pour saluer la maison vide de ses hôtes par ces paroles : « Salve, ô Domus, quæ me fecisti scriptorem ! » Il l’était déjà – en vers – quoiqu’il ait dit un jour en signant la préface de la Confidence nécessaire, Pour moi Phœbus est sourd et Pégase est RESTIF, il avait écrit des volumes de poésies aux filles d’Auxerre et à celles de Paris, il va le devenir en prose, c’est-à-dire de la manière qui convient le mieux à l’expression non plus de ses sentiments passionnés mais de ses investigations dans le domaine du réel. Il va s’adresser au public. Il est en droit de terminer l’histoire de cette première partie de son existence, en la qualifiant de honteuse, parce que c’est celle « de sa nullité, de sa misère, de son avilissement. » Nous l’allons voir maintenant aux prises avec un autre genre d’occupation où le travail de la pensée modérera quelque peu, sans l’éteindre tout à fait, sa fougue sensuelle.
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