II-1

2006 Mots
II Nous sommes en 1765. Restif vient de dépasser la trentaine. Il a beaucoup vu, beaucoup lu. Il sait assez de latin, un peu de grec, un peu d’anglais. Il se trouve tous les jours en présence de nouveaux ouvrages dont les auteurs l’éblouissent parfois, « surtout ce grand nigaud de Voltaire, que Royou traite en petit garçon ; et que je trouvais, dit-il, inimitable et si élevé au-dessus de ma sphère, qu’il étouffait en moi jusqu’à la velléité d’écrire. » Il finit cependant par en rencontrer qui lui semblent moins difficiles à égaler. Mme Riccoboni est encore d’une élégance trop soutenue, mais Mme Benoît, de Lyon !… C’est devant l’Élisabeth de cette muse de province qu’il se frappe le front et se dit : « Mais j’écrirais bien aussi un roman ! » Qu’il y a de modestie dans cet aveu ! Notre romancier qui va faire tant de tapage n’entre pas dans la carrière avec la haute ambition d’égaler les plus grands, il se fait humble, il descend jusqu’à Mme Benoît ! Il n’a point eu de peine à valoir mieux que son modèle. C’est que s’il n’avait pas l’habileté de main et de facture, il avait au moins quelque chose à dire. Mais quoi ? Il se figure d’abord que le roman est œuvre d’invention. Il cherche, il veut créer, il se perd. C’est alors qu’il s’examine, qu’il regarde autour de lui et qu’il fait cette nouvelle découverte : le roman doit sortir de la vie réelle ; il a besoin d’avoir pour bases des faits vrais. Sur le vrai seul l’auteur peut échauffer sa verve. Et il prend ces faits dans sa propre vie, dans celle de ses amis, de ses voisins, partout où il les trouve. Et il écrit quatre volumes, pour débuter, sous ce titre : La Famille vertueuse. Nous entrerons, lors de notre prochain volume, dans l’examen des progrès de l’idée et du talent chez Restif. Dans celui-ci nous devons nous borner à l’exposé des faits de sa vie et nous ne nous attarderons pas aux réflexions. Pour son premier livre, Restif avait cru avoir besoin d’un conseil. Cet « Aristarq » fut Nougaret, tout jeune alors, débutant aussi, et que son élève finit bientôt par mépriser, non seulement à cause de sa médiocrité, mais surtout à cause de ses mœurs ! Restif, si peu retenu qu’il fût, ne comprenait pas le dévergondage à froid et il s’est toujours excusé de ses plus grands écarts sur la passion, la fièvre qui les lui faisait commettre quand sa raison les condamnait. Les relations littéraires durèrent donc peu, mais il y eut des relations personnelles à la suite desquelles Restif se crut autorisé à placer, partout où il en trouvait l’occasion, dans les notes de ses livres, dans les appendices aux Contemporaines, les plus virulentes injures contre ce Mamonet, ce Gronavet, ce Regret, ce Negret, ce Progrès, qu’il accusait de toutes les bassesses et de tous les vices. Le censeur de la Famille vertueuse fut un certain M. Albaret qui n’aimait pas la métaphysique. Par dégoût des romans philosophiques de l’époque il trouva que celui de Restif avait « le double mérite d’intéresser et de remplir son titre. » « Cette approbation, dit Restif, m’éleva l’âme. » Il voulut alors dédier son œuvre à Mlle Rose Bourgeois, mais le père, qui était décidément un homme sage, lui écrivit de n’en rien faire. La veuve Duchesne paya cet essai 15 livres la feuille ; Restif en dirigea l’impression comme prote et correcteur chez Quillau, et il profita de l’occasion pour essayer sa réforme orthographique qui ne fut point appréciée et repoussa même, à ce qu’il crut, les chalands. Après ce premier demi-succès, Restif quitta sa proterie chez Quillau et s’en fut faire un tour à Sacy pour se montrer dans son nouvel éclat d’auteur imprimé. Il n’y resta que le temps de voir sa famille et n’en rapporta qu’un sujet de roman fourni par son frère l’abbé Thomas : Lucile, qu’il écrivit à son retour en cinq jours et qu’il vendit trois louis. La Confidence nécessaire, d’abord refusée par un premier censeur, puis par un second, fut enfin acceptée par un troisième « qui était fou le matin, et ivre l’après-midi » et auquel Restif ne reproche ce trait de caractère que parce qu’il pense pouvoir l’accuser justement d’avoir empêché Mlle Hus d’accepter la dédicace qu’il lui voulait offrir « en reconnaissance du plaisir que sa beauté lui avait donné sur le théâtre. » Tout cela ne soutenait guère une maison que le petit commerce de mousseline de la femme n’enrichissait pas. D’ailleurs les époux étaient plus souvent séparés qu’unis. Le libraire Rapenot logeait Restif au collège de Presles et lui donnait six livres par semaine. Sur ces six livres il y avait 4 livres 10 sous pour la pension, il restait 30 sous. « Je payais une bouteille à 10 à notre dîner le dimanche, il me restait 20 sous : 3 sous pour une chemise, 1 sou pour un col, il me restait 16 sous ; j’en dépensais encore 4 et j’en épargnais 12 par semaine, pour le besoin, ou pour aller quelquefois au spectacle. » On voit que les maîtresses qui lui prenaient encore des « demi-journées, » ne l’aimaient pas du moins par intérêt. Mais vient la Fille naturelle, mais vient le Pornographe. Les difficultés avec la censure sont toujours vives, mais toujours surmontées. M. de Sartines lui-même lève l’interdit mis sur le dernier ouvrage, les censeurs Crébillon fils et Collé approuvent le Pied de Fanchette et le Ménage parisien, et suggèrent même quelques corrections à l’auteur. Crébillon en dit du bien à ses amis. Les presses gémissent sans relâche sous cette production emportée jusqu’au moment où paraît le Paysan perverti. Pour le coup ce fut un éclat. Un magistrat, M. d’Eprémesnil alla jusqu’à croire que le Paysan était de Diderot. Restif ne se vante pas assez de cette méprise. S’il avait pu comprendre la distance qui le sépare du philosophe et combien les déclamations de son matérialiste Gaudet d’Arras sont éloignées des déductions serrées et logiques de l’Encyclopédie où il puisait une partie de son savoir, il ne se serait pas borné à mentionner ce fait sèchement et comme en l’air. Peut-être d’ailleurs se croyait-il supérieur à celui avec lequel on le confondait et s’est-il dit : Est-ce que Diderot aurait pu faire le Paysan ? Ce succès indéniable, puisque le roman tiré à 3, 000 exemplaires eut plusieurs éditions, fut souvent contrefait, fut traduit en allemand, où il eut quatre éditions, et en anglais où il en eut quarante-deux, mit Restif en lumière. Cet autre esprit vigoureux et chercheur, qu’on oublie trop, Mercier, s’enthousiasma pour le nouveau venu : la liaison avec M. Bultel Dumont, trésorier de France, devint plus intime ; les Contemporaines augmentèrent encore la renommée et les relations de l’auteur qui en vint à posséder une petite fortune. S’il rencontrait toujours de bonnes filles, ou d’éveillées marchandes ; si les actrices de l’Opéra-Comique ou d’habiles intrigantes, comme Sara Debée, qu’il crut être la Dernière aventure d’un homme de quarante-cinq ans, lui donnaient sans cesse des distractions, il reconnaît cependant qu’il en était arrivé à « l’âge où on ne se soucie plus tant d’être aimé, » et il se contentait d’aimer pour le seul plaisir de suivre sa vocation. Ce fut à ce moment qu’il eut quelques grandes dames, mais avec elles il est gêné, il est platonique et le plus souvent il ne les désigne que sous des noms supposés dont nous ne devons pas chercher à soulever le voile. La haute société devenue curieuse, mais sentant bien qu’il y avait entre l’ouvrier parvenu et elle des obstacles difficiles à détruire, s’entendait à les tourner. Un jour de novembre 1789, dit M. Monselet, il reçut une invitation à dîner de M. Senac de Meilhan, intendant à Valenciennes, avec lequel il avait eu quelques relations d’affaires dans le temps. C’était un homme fort aimable, occupé lui-même de littérature et de poésie légère. Restif, cédant sans doute à ces considérations, se rendit chez lui, rue Bergère, à l’issue de l’Assemblée nationale. Il pouvait être trois heures. On attendait encore deux dames et plusieurs messieurs. À quatre heures et demie, tout le monde étant arrivé, on se mit à table. Restif fut placé entre une sorte d’amazone aux mouvements mâles, à la voix haute au regard assuré, qu’on lui dit être une madame Denis, marchande de mousseline rayée, et une autre dame plus timide ou plus fière, à qui l’on ne donna point de qualité. Les autres convives étaient un petit homme, propret, en surtout de laine blanche, un beau garçon de vingt à vingt-cinq ans, à physionomie ouverte, un quatrième un peu boiteux et deux autres qu’il ne remarqua pas. On causa politique. La marchande de mousseline rayée demanda à plusieurs reprises : Que dit le peuple ? Elle fit beaucoup d’amitiés à Restif et lui demanda la permission d’aller le voir, ce qu’il n’eut garde de refuser. Bref, le repas fut des plus animés. Restif, d’ordinaire renfrogné et taciturne, devint fort éloquent dès qu’on le mit sur le chapitre de ses ouvrages. Il charma tout le monde par le feu et l’abondance de son élocution, surtout madame Denis, surtout l’homme à la physionomie ouverte. Le lendemain voici le billet qui lui fut remis de la part de M. de Meilhan : « Madame Denis, marchande de mousseline rayée, est la duchesse de Luynes ; l’autre dame, la comtesse de Laval ; le beau-fils qui se faisait nommer Nicodème, Mathieu de Montmorency ; l’homme un peu âcre, un peu boiteux, l’évêque d’Autun ; l’homme au surtout blanc, Sieyès. C’est pour vous que cette compagnie est venue. On m’avait chargé de vous inviter ». Cette aventure se répéta plusieurs fois, entre autres chez le duc de Mailly, chez le comte de Gémonville. Restif était d’ailleurs un habitué des dîners que donnait Grimod de la Reynière, où il se rencontrait avec Pons, Duchosal, Viguier, Chénier, les frères Trudaine, Fortia de Piles, Larive, Saint-Prix, et Monsieur Nicolas contient le récit de l’un de ces dîners qui ne fut pas le moins excentrique. Il comptait ou avait compté en 1789 parmi ses amis, outre Mercier qui l’avait en grande estime, Crébillon fils, Collé, le docteur Guillebert de Préval, Pidansat de Mairobert, Beaumarchais qui avait voulu le mettre à la tête de son imprimerie de Kehl, le vicomte de Toustain-Richebourg, Lepelletier de Mortfontaine, intendant de Soissons, chez lequel il s’était rencontré avec la « belle marquise de Montalembert, » Speranzac, Fontanes, avec lequel il eut quelques démêlés, mais qui fut un de ceux qui l’accompagnèrent au cimetière Sainte-Catherine (Montparnasse). La comtesse Fanny de Beauharnais fut une de ses dernières inspiratrices en même temps que sa plus constante bienfaitrice. Il y a place dans cet autre livre étrange : les Nuits de Paris, pour mesdames de Marigny, de Valimbert, pour le comte de Clermont-Tonnerre. Il avait donc fini par se désencanailler, et lorsqu’arriva la Révolution, après trente ans d’une vie un peu décousue, mais qui, en somme, ressemble à celle de beaucoup de jeunes gens, après trente autres années d’un travail acharné, il avait amassé assez d’argent pour rappeler fièrement aux libraires ce qu’ils lui devaient, et assez de considération pour ne se croire pas indigne d’entrer à l’Institut lorsque la Convention l’organisa en 1795. Pendant ces mêmes années de travail, il avait marié ses deux filles. La première fut malheureuse, et il a peint d’une façon trop crue les détails de ses malheurs et les torts de son gendre, qu’il désigne souvent sous le nom de l’Échiné, dans Ingénue Saxancour. La seconde devint promptement veuve. Il vivait séparé de sa femme en attendant que le rétablissement du divorce permît à celle-ci de le réclamer en sa faveur, il n’avait plus, comme il dit, que quelques « aventurettes » lorsque les évènements politiques vinrent le surprendre et que deux banqueroutes successives lui enlevèrent le peu qu’il possédait. Ce fut un coup terrible, mais qui ne l’abattit pas. Il reprit le composteur, en même temps qu’il reprenait la plume. À ce moment, il n’a plus le temps, qu’il n’a jamais beaucoup pris, du reste, de réfléchir, et souvent il compose à la casse, sans copie, pour aller plus vite. Il publie son Théâtre (3 volumes, 17 pièces) la Semaine nocturne, supplément aux Nuits de Paris, le Palais-Royal (2 volumes), l’Année des Dames nationales, douze volumes, où il jette pêle-mêle ses propres aventures et des renseignements souvent précieux sur la Révolution. Cet ouvrage le conduit jusqu’en 1794, moment cruel, où sentant la fin venir, l’inspiration manquer, il se replie sur lui-même et, comme un grand poète, notre contemporain, essaie de battre monnaie avec ses sentiments intimes, avec les secrets qu’il avait bien déjà fait pressentir, mais qu’il avait toujours déguisés, avec sa vie et celle des autres écrites, comme il dit, « cyniquement, pour dépolitiquer un peu la nation, comme d’autres l’ont dépantinée et déballonnée. » Restif qui soignait tant l’illustration de ses livres ne put donner que le sujet des planches qui devaient accompagner ses seize nouveaux volumes. Est-ce à cause de cela que l’effet de Monsieur Nicolas fut nul, en France ? Il n’en fut pas tout à fait ainsi à l’étranger. Il nous en est revenu un écho, et si la qualité des lecteurs peut suppléer quelquefois à la quantité, c’est dans ce cas ou jamais qu’il est permis de le croire.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER