Voici, en effet, ce que Schiller écrivait à Goethe, le 2 janvier 1798 :
« Avez-vous lu par hasard le singulier ouvrage de Restif : le Cœur humain dévoilé ? En avez-vous du moins entendu parler ? Je viens de lire tout ce qui en a paru, et, malgré les platitudes et les choses révoltantes que contient ce livre, il m’a beaucoup amusé. Je n’ai jamais rencontré une nature aussi violemment sensuelle ; il est impossible de ne pas s’intéresser à la quantité de personnages, de femmes surtout, qu’on voit passer sous ses yeux et à ces nombreux tableaux caractéristiques qui peignent d’une manière si vivante les mœurs et les allures des Français. J’ai si rarement l’occasion de penser quelque chose en dehors de moi et d’étudier les hommes dans la vie réelle, qu’un pareil livre me paraît inappréciable. »
On voit par là que le « citoyen Gille, » comme l’appelait la Convention, jugeait Restif comme nous désirerions qu’il fût jugé par tout le monde. Il trouvait chez lui deux choses essentielles et qui éclipsent toutes les autres : une individualité nette, tranchée ; un peintre exact et coloré.
Restif traversa la Révolution sans s’y mêler autrement que comme spectateur. Il nous a conservé une longue et curieuse conversation de Mirabeau, il nous a dépeint dans la Semaine nocturne les effrois des rues de Paris pendant cette période agitée. Il a vu passer, et il les a croquées au passage, les figures de presque toutes les femmes qui ont joué un rôle ; « Mariannecharlotte-Cordai, la Vierge Renaud, la Genlis, la Teroueigne, la Rivarole, la Momoro, la femme Danton, la femme Hebert, la jeune Duplessis, femme de Camille Desmoulins, etc. » Il continuait ses promenades nocturnes qui furent parfois dangereuses et qui le firent arrêter dans une ou deux occasions. La seule fois où il courut quelque danger, ce fut quand, sur la dénonciation de son gendre, Augé, on l’accusa d’être l’auteur de trois libelles : Moyens sûrs à employer par les deux ordres pour dompter et subjuguer le tiers état. – Domine salvum fac regem. – Dom B… aux États-Généraux. Arrêté le 28 octobre 1789 à 10 h. 1/2 du soir, il fut traduit devant la commission du district de Saint Louis la Culture. Il nia, il n’était d’ailleurs pas coupable et au sujet de Dom B…, il répondit :
« Nous ne sommes pas l’auteur de cette production dont nous n’avons lu qu’un passage où nous sommes cités comme auteur du Pornographe ; nous savons qu’on en connaît l’auteur, l’éditeur et le libraire. Il est bien gauche autant qu’atroce d’accuser son beau-père de ce qui n’existe pas ou de ce qui est connu pour être d’un autre, mais cette scélératesse a été commise à deux, par un colporteur, ancien domestique infidèle, chassé de chez un auteur et de chez un libraire, lequel l’a soufflée à Augé et à son partenaire. »
La dénonciation attribuait l’impression de cette dernière brochure à Maradan ; Restif fit observer que Maradan était en effet son libraire ordinaire, mais qu’il n’était pas imprimeur. Il déclara en outre qu’on pouvait faire des recherches chez lui et qu’il était prêt à montrer tous ses papiers. L’affaire en resta là.
Quant à ce que disent les Biographies, générales ou autres, pour lesquelles Restif est un homme capable de tous les crimes et digne de tous les mépris, sur les avanies que lui fit la foule, sur l’assassinat de sa femme par son gendre, sur ses relations avec la police qui autorisait ses ouvrages – on ne voit pas trop dans quel intérêt – il faut considérer tout cela comme fables. Si Restif avait voulu demander du pain à quelque métier déshonorant, il n’eût pas sans doute été obligé de travailler manuellement, malgré les infirmités que l’âge avait amenées avec lui ; il n’eût pas obtenu en 1795 un secours de 2, 000 francs sur la somme allouée par le Gouvernement aux hommes de lettres dans le besoin ; il n’eût pas été obligé de tenter une dernière partie, en publiant ce livre à peu près insensé, qui s’appelle les Posthumes, et à la fin duquel il dépeint ainsi sa triste situation :
« Que le lecteur sensible se représente un vieillard de 68 ans commencés, qui a tant travaillé pour l’utilité publique : utilité plus grande que celle de beaucoup d’autres ouvrages dont les auteurs se croient de grands hommes, pour avoir établi la distinction d’une ligne droite à une ligne courbe… Pour moi, je ne me suis jamais occupé qu’à indiquer à mes semblables, différentes routes de bonheur, surtout dans l’état du mariage qui est le plus ordinaire et celui de tous les hommes. Dans les Contemporaines j’ai tracé 272 de ces routes, 34 dans les Françaises, 45 dans les Parisiennes, 610 dans les Provinciales, plus de 60 dans le Palais royal, plus de 80 dans l’Enclos et les oiseaux. Voilà des productions véritablement utiles. Je ne parle pas de la Vie de mon père, du Paysan et de sa sœur pervertis, du Nouvel Abeilard et de tant d’autres ouvrages. Ils m’avaient procuré un avoir de 74 mille francs qui ont été engloutis par les assignats. Ainsi ont disparu l’espoir et la dernière ressource de ma vieillesse : Car que ferais-je, à 68 ans ?
L’homme qui vient de s’épuiser pour imprimer cet ouvrage n’a que son prompt débit pour tout moyen de subsister, avec 3 orfelins en bas âge. Miseremini mei, miseremini mei, saltem vos, amici mei, (vous dirait Job). Aidez-moi du moins à imprimer 4 ou 5 ouvrages mss, dont j’hypothéquerais sur la première rentrée pour les frais. Ô Corbeau !… Suisse respectable, viens à mon secours, s’il est possible ! Jamais on en eût autant de besoin. »
Cet appel désespéré joint à quelques mots dans la Préface en l’honneur du « magnanime général Buonaparte, ce sauveur de la nation française » et à l’entremise de Fontanes et de M. Le Comte, lui valurent au moment même où les Posthumes étaient saisies, une place au ministère de la police générale. Cette place est la cause probable des accusations portées contre lui, mais il ne put la remplir, il donna presque immédiatement sa démission, et en 1806 il mourait dans sa maison de la rue de la Bucherie, près de ses deux filles Anne et Marion Restif, laissant à celles-ci des ballots de papiers imprimés et manuscrits, dont elles ne purent tirer qu’un médiocre parti, et en même temps le soin de le défendre contre les attaques auxquelles il s’attendait de la part de ses ennemis littéraires, car il n’en eut pas d’autres.
M. Monselet a retrouvé et publié une lettre que les deux sœurs écrivirent quelques jours après cette mort en réponse aux rédacteurs du Journal de Paris où avait paru un article malveillant et anonyme.
« Messieurs,
La lecture de votre article sur notre père, M. Restif de la Bretonne, nous fait sortir de l’état d’accablement où nous a jetées le sentiment de sa perte pour rétablir quelques vérités.
Plus instruites que vous, à cet égard, nous ne devons pas souffrir que le public qui fut toujours le confident de notre père, que ce public impartial qui a tant de fois daigné l’accueillir, soit a***é sur le compte de l’ami de la vérité.
Notre respectable père a terminé sa vie à 72 ans, le 8 février, à midi, entouré de sa maison, composée de ses enfants, de sa domestique et de sa garde, sans souffrances, sans crainte. En le disant mort à 68 ans, vous avez sans doute daté de l’époque où il est devenu infirme.
Jamais il n’a manqué d’un honnête nécessaire : ses enfants et petits-enfants, ses sœurs, ses amis et même ses voisins ne l’auraient pas souffert. Son infortune venait de malheurs et non d’un manque de conduite ; quel homme fut plus que lui laborieux et infatigable ? Certes, il ne pouvait être dans l’aisance, après avoir essuyé des banqueroutes et des remboursements en mandats ; mais sa position, pour avoir été difficile, n’a point été humiliante. Le gouvernement d’un Empereur aussi humain que grand pourvoit à tout avec dignité.
Si cet hommage public, que nous devons à la mémoire du plus digne des pères, est accueilli de vous, messieurs, notre reconnaissance égalera la considération distinguée avec laquelle nous avons l’honneur d’être vos très humbles servantes.
A. RESTIF, femme VIGNON.
M. Vve RESTIF D’ANNAY. »
Une telle lettre prouve au moins que les causes des dissentiments de Restif avec sa femme, n’avaient pas été toutes mises à son compte par sa famille. Nous avons retrouvé de notre côté une autre lettre de Marion Restif seule à l’occasion de la publication par Dorat-Cubières-Palmezeaux de l’Histoire des compagnes de Maria ou Épisodes d’une jolie femme, œuvre posthume de Restif accompagnée d’une notice de la façon de l’éditeur. C’est dans cette notice que se trouve la lettre d’Anne Lebègue que nous avons reproduite plus haut et qui est datée de 1806. Anne Lebègue était morte peu de temps après, et Cubières, dans son travail biographique, l’avait un peu trop louée aux dépens de son mari. Marion Restif écrivit alors au Journal de l’Empire qui avait donné, le 1er février 1811, un article sur le livre de Restif et sur Cubières, article où l’on s’égayait beaucoup sur le compte de ce dernier, la lettre suivante :
« Quelque peine que j’éprouve à rappeler les malheurs de Restif de la Bretonne, mon père, je ne puis m’empêcher d’adresser hautement de vifs reproches à M. Cubières de Palmezeaux dont le ridicule ouvrage a été l’occasion d’articles affligeants pour une famille infortunée.
J’ai d’autant plus à me plaindre de M. de Palmezeaux que l’ayant fait prier par M. Mercier de ne rien publier sur mon père, il n’a eu aucun égard à ma juste demande. Il n’a pas voulu non plus se rendre aux sollicitations que je lui ai fait faire par M. Guillaume de supprimer un écrit qu’il a mis en tête de sa notice et dans lequel, à travers des louanges outrées qu’il prodigue à mon père, il ose se servir de mon nom pour donner crédit à de scandaleuses injures dont tout le monde est révolté. Ma mère du fond de son tombeau rejette avec indignation un éloge tel que celui de M. Cubières de Palmezeaux et lui dit par la voix de la plus faible des mortelles qu’il sera toujours le maître de faire de l’esprit tant qu’il voudra, pourvu que ce ne soit pas aux dépens de la tranquillité et du bonheur des familles.
M. RESTIF de la Bretonne. »
C’est dans la notice dont il est ici question que Cubières donne ce portrait physique de Restif :
« La taille de Restif de la Bretonne était moyenne, c’est-à-dire d’environ cinq pieds deux pouces ; il avait le front large et découvert, de grands yeux noirs qui lançaient le feu du génie, le nez aquilin, la bouche petite, les sourcils très noirs, qui, dans sa vieillesse descendant sur ses paupières, formaient un mélange singulier qui rappelait à la fois l’aigle et le hibou. Je l’ai vu, dans les jours d’été, travaillant à une imprimerie avec l’habit d’ouvrier et par conséquent la poitrine découverte, velue comme celle d’un ours. Il n’y avait pas dans sa jeunesse un homme plus robuste que lui l’ensemble de sa figure était admirable. Une dame fort honnête le voyant pour la première fois dans sa vieillesse s’écria : – Oh ! la belle tête ! et lui demanda la permission de l’embrasser. Restif ne se fit pas demander cette permission une seconde fois. »
Ce portrait peut passer pour exact. Il se rapporte à celui qu’a fait de Restif son dessinateur habituel, Binet ; il est surtout des plus ressemblants quand on le lit en regard de la petite figure en pied drapée dans un manteau et coiffée d’un chapeau à larges bords surmonté d’un hibou, qui est placée en tête des Nuits de Paris. Cette figure a été dessinée par Gaucher et se trouve au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale dans l’œuvre de cet artiste. On la retrouve sous différents costumes dans toutes les gravures de cet ouvrage et dans plusieurs de celles qui illustrent les autres livres de l’auteur.
Telle fut la vie de cet écrivain qui inaugura chez nous une époque littéraire toute nouvelle. Cette vie, telle que nous l’avons esquissée à grands traits, est instructive. L’homme était né avec des passions vives. Il a pu, pendant une assez longue jeunesse, – longue parce qu’elle avait été précoce, – se laisser entraîner à des excès de libertinage condamnables. Mais son plus grand tort a été surtout de n’avoir rien oublié de cette exubérante floraison de ses passions et d’avoir voulu en montrer la gerbe à tout le monde. Bien différent en cela de J.-J. Rousseau, dans lequel on ne peut avoir aucune confiance, il n’a pas paré sa marchandise. Il l’a étalée sur le marché avec la plus naïve bonne foi. Ç’a été une raison pour les critiques majestueux et prud’hommes, de se voiler la face et de se frapper la poitrine. Mais dussions-nous passer pour trop faible et trop complaisant, nous croyons qu’on aurait mauvaise grâce à se plaindre de l’occasion que Restif nous a fournie de voir comme il le dit un « homme tout entier », un « cœur mis à nu ». À côté des gentillesses souvent scélérates des Mémoires de Casanova, à côté des amplifications rhétoriciennes de Desforges dans le Poète, et tout en abordant les mêmes sujets délicats, il doit être mis à part, en ce qu’il ne nous donne pas l’idée d’un homme vicieux. C’est comme Schiller l’a bien compris une nature violemment sensuelle, mais ses peintures ne sont pas licencieuses. Il ne s’y complaît pas, ne les excuse pas, et le plus souvent il se borne à relater les faits en latin ou en style de procès-verbal. Il est le seul de ceux qui se sont offerts à la curiosité du physiologiste, chez lequel on soit assuré de trouver l’homme intime, peint sans apprêt comme sans déguisement.
Celui-ci aurait pu finir érotomane dans une maison de fous, comme son contemporain le marquis de Sade, dont l’ouvrage l’avait tant bouleversé, qu’il avait essayé de le combattre avec ses propres armes. Il a été sauvé de cette extrémité par son perpétuel et exalté désir de servir l’humanité. S’il s’est trompé sur la voie réformatrice qu’il devait suivre, il n’en a pas moins été de bonne foi en s’y engageant. Cette bonne foi nous permet de n’être pas trop sévère sur les moyens qu’il a cru devoir employer. Un de ses triomphes, c’est l’essai que fit de son projet de règlement pour les prostituées, indiqué dans le Pornographe, l’empereur d’Autriche Joseph II. Un autre, comme nous le dirons prochainement, c’est d’avoir éveillé l’esprit d’amélioration sociale chez Fourier, chez Saint-Simon et chez plusieurs des utopistes du commencement du XIXe siècle. Que les puristes et les « préjugistes, » comme il les appelait, se plaignent de cette introduction de la fougue et des exagérations populaires dans la littérature, la philosophie et la politique françaises ; ce n’est pas à nous fils du dix-huitième siècle à nous en offenser. Quoique Restif n’ait pas eu personnellement à se louer de la Révolution, il avait contribué à la préparer au moyen de ses écrits destinés aux classes les plus inférieures, surtout aux femmes dont l’influence est si grande dans ces moments de trouble et de rénovation sociale, et au début du mouvement, il avait raison de réclamer la part qu’il y avait prise.
Mais nous nous laissons entraîner et c’est l’écrivain, plus que l’homme, que nous jugeons en ce moment. Cette tâche est réservée à la seconde partie de notre étude. Nous nous arrêterons donc ici.
Le seul tableau par lequel nous voulions terminer cette courte esquisse, c’est celui du pauvre vieillard, ayant conservé jusqu’à ses derniers jours le culte de ses premières et pures amours ; se promenant sur les berges de la Seine, relisant les inscriptions qu’il avait tracées à diverses reprises sur le parapet des quais pour se rappeler certains moments fortunés de son existence ; suivant des yeux l’inconstante Sara venant effacer celles de ces dates qui la concernaient ; remontant par ses souvenirs vers ses belles années ; choisissant parmi les noms de son Calendrier ceux qui lui semblaient les plus dignes ; bâtissant avec eux sur de nouvelles bases ces édifices de bonheur possible qu’il appelle ses Revies ; pleurant madame Parangon, désirant toujours revoir la bonne Jeannette Rousseau, et, pensant parfois à cette Colombe d’Auxerre qu’il avait failli épouser, pour dire aux flots passants : « Ô fleuve qui viens de baigner le pied de la maison de celle que j’ai tant aimée, dis-moi si elle est heureuse ! »
Ce tableau, c’est l’homme, tel qu’il fut toujours, enthousiaste de la femme. Il lui faut pardonner beaucoup parce qu’il a beaucoup aimé. Ne sait-on pas que les grands amoureux sont les grandes dupes et par suite les vrais malheureux ?
J. ASSÉZAT
1er janvier