— Moi, grommela Gauguin, j’ai ma chambre à la Pension Gloanec, comme d’habitude.
— Il me semblait bien vous avoir déjà vu. Tant pis si vous préférez la maigre pitance et la tristesse des lieux. Vous êtes libre de votre choix.
— Les artistes ne progressent pas souvent dans le luxe et la profusion. Savez-vous cela ?
— À la meilleure saison, mon établissement en est rempli de tous ces peintres qui créent sans retenue. Ils viennent même d’Amérique spécialement pour prendre pension chez moi. C’est dire !
— Des peintres ? Cela se saurait. Dites plutôt des barbouilleurs pour la plupart, mis à part mon ami Granchi-Taylor bien entendu.
Julia redressa le buste, prête à faire front mais elle resta silencieuse, les lèvres un peu serrées. Manifestement, elle voulait couper court à cette conversation néfaste pour les affaires.
Elle prit le jeune homme par le bras et s’éloigna de Gauguin penché vers ses bagages pour en assurer les lanières.
— Vous monsieur, vous cherchez bien une chambre ? lui demanda-t-elle sur un ton qui se voulait être de confidence tout en restant perceptible aux alentours.
— Oui madame !
— Alors, venez séjourner chez moi ! Nous serons comme une famille avant que le soleil ne nous ramène un flot de touristes. Vous ne serez pas déçu, je vous l’assure !
— C’est que… hésita le dandy.
— Vous n’allez pas suivre ce peintre désargenté !
— Si le prix de la pension est plus abordable…
— Elle en sera d’autant moins agréable ! Faites un essai d’une semaine. Vous ne partirez plus !
— Il le faudra bien pourtant à un moment ou à un autre.
— Parler de partir quand on arrive, c’est intéressant pour mes affaires, ironisa le cocher enfin descendu de son perchoir. Si je faisais des allers retours répétés avec la même clientèle, ma fortune serait assurée !
— Ce monsieur ne s’en va pas ! dit fermement Julia qui n’avait pas lâché le bras de son futur client. Entre donc te désaltérer, Jean Guyader, au lieu de dire des bêtises !
Paul Gauguin saisit son bagage, réajusta son havresac sur le dos en plaçant correctement les jambes du chevalet pour ne rien accrocher en marchant. Il jeta un regard circulaire à la place redevenue silencieuse. Les deux femmes qui avaient fait le voyage depuis Quimperlé, continuaient leur conversation. Elles venaient de passer devant la maison du débitant Barzic, vendant aussi du bois et du sable, et elles s’engageaient lentement dans la rue du Gac. Elles avaient certainement encore beaucoup de choses très importantes à se raconter.
Les pavés de la place luisaient d’humidité. Derrière les fenêtres de l’Hôtel du Lion d’Or, les rideaux frémissaient comme si une brise irrégulière les faisait bouger. On épiait sans se montrer.
Il n’en avait cure d’être observé. Cela le satisfaisait même d’être un peu remarqué. N’accomplissait-il pas là une démarche originale devant lui ouvrir toutes grandes les portes de la notoriété. En tout cas, il en était intimement persuadé. Il l’avait écrit à Mette : « Sur le point d’être lancé, je dois faire encore un effort suprême pour ma peinture ».
Il lui restait les autres, tous les autres à convaincre.
Il toussa. Tout d’abord, ce fut une simple quinte. Puis d’autres se succédèrent. Enfin, vint l’essoufflement. Il dut attendre encore un instant, le souffle court, avant de descendre vers l’angle de la place en direction de l’immeuble où il allait séjourner quelques mois.
* * *
Il lui suffit de faire quelques enjambées pour apercevoir un coin de l’enseigne si caractéristique de l’établissement. Lors de son précédent séjour, il avait été amusé d’y lire « Tribu Gloanec ». C’était l’œuvre de Quignon et de Van Den Anker, accrochée là depuis 1881, mais il avait trouvé l’appellation très bien choisie !
Plus loin, vers le pont, un attelage bruyant cheminait très lentement sous la pluie fine et hésitante. Une vieille femme, tout de noir vêtue, courbait le dos sous un fardeau indéfinissable. Les ailes de sa coiffe rythmaient le mouvement de ses pas d’un balancement régulier probablement amplifié par le poids de l’humidité. Elle avait les yeux délavés fixés vers le bas, vers le sol nourricier qui la faisait travailler dur et souffrir. Quand elle arriva à la hauteur de Gauguin, elle hasarda, furtivement, un regard. Qu’avait-elle de commun avec ces rapins qu’elle voyait, aux beaux jours, envahir les chemins creux avec leurs chevalets ? La nuit venue, elle entendait leurs rires et leurs chants quand l’heure arrivait de fermer les estaminets. Ils n’avaient pas comme elle, du moins le croyait-elle, leur vie à gagner à la sueur de leur front.
Gauguin la regarda passer. Elle avait ce visage buriné que l’on prêtait souvent aux personnages des toiles figuratives de son époque. L’ardeur au travail et la ferveur à l’église ciselait de ces rides qu’une vie suffisait à peine à expliquer comme si, quelque part, un artisan suprême donnait au modèle les stigmates de l’essentiel.
Il reprit lentement son chemin comme s’il retardait le moment d’être au chaud à l’intérieur d’un havre de paix. Il fit quelques pas de plus, dépassa la pointe du triangle de la place matérialisée par un bandeau de pavés réguliers et il s’arrêta enfin devant la Pension Gloanec.
Il leva les yeux vers la façade. Son visage afficha une sorte de soulagement en retrouvant le nom de l’établissement inscrit au-dessus des fenêtres de l’étage. Lors de son précédent séjour, Joseph Gloanec lui avait expliqué qu’il avait choisi lui-même la forme des lettres rappelant celle qu’utilisaient les charpentiers pour nommer les navires. Il lui avait vanté la terminaison des barres verticales rappelant l’ancre de marine peut-être pour se rapprocher un peu du savoir-faire du peintre. Gauguin se souvenait précisément de cet échange par ailleurs bien banal qu’il avait eu avec le propriétaire des lieux. Ceux-ci d’ailleurs n’avaient pas changé : toujours ces murs chaulés soulignés par ces pierres de granit taillé, toujours ces ouvertures avec des petits bois arqués comme on en voyait parfois en ville et toujours ces bancs à lattes si pratiques aux beaux jours pour rassembler une faune d’artistes enclins à la facétie.
* * *
La pluie dégoulinait de la petite gouttière de l’auvent protégeant le tableau servant d’enseigne. Dirigeant le jet vers l’extérieur, elle épargnait au visiteur une douche glacée en guise de bienvenue.
Paul Gauguin fit deux pas en avant, l’un pour monter sur le trottoir et l’autre pour s’approcher de la porte d’entrée. À travers les carreaux curieusement divisés par les arceaux de bois, il distingua avec peine quelques silhouettes qui s’agitaient. Quelques éclats de voix lui parvinrent, étouffés par les murs épais de la bâtisse.
Il poussa la porte.
— Monsieur Gauguin enfin, tonna une voix claire.
L’arrivant referma le battant derrière lui et posa son bagage. Un spectacle original s’offrait à son regard. Un photographe avait planté le trépied de son appareil pour immortaliser une scène qui se voulait naturelle. Marie-Jeanne Gloanec, en coiffe de basin, tenait une bassine de cuivre. Ses servantes, en costume breton, portaient la petite coiffe, celle de semaine. Leur taille agréable était rehaussée d’un tablier gris à petites fronces. Elles formaient un arc de cercle autour d’un grand escogriffe moustachu. Pour les besoins du cliché, on l’avait affublé d’un gilet breton à deux rangées de boutons. Le pantalon, probablement peu reluisant, était occulté par un large torchon. Avec l’ustensile qu’il tenait gauchement, il était censé apporter son concours à la confection d’un repas imaginaire. Un jeune garçon complétait le tableau en observant les adultes s’amuser comme des enfants. Les servantes faisaient mine de s’intéresser au contenu du chaudron qui était vide en vérité.
L’arrière-plan était constitué de plusieurs lits-clos où dormaient les jeunes bonnes, une fois les clients couchés. Il fallait attendre que les parties de cartes ou les discussions interminables prennent fin pour qu’elles puissent s’y retirer. On disait que certaines savaient être très accueillantes pour les habitués esseulés en déficit de tendresse. Sur la corniche des meubles étaient alignés les bougeoirs attribués à chaque pensionnaire pour la nuit.
— Mais qu’est-ce que vous faites là ? demanda Gauguin, d’une voix qui se voulait incrédule.
— Mais vous ne voyez donc pas, monsieur Gauguin, que monsieur Charles s’apprêtait à nous tirer le portrait ? expliqua Marie-Jeanne.
Elle s’approcha de l’artiste et l’aida à enlever son havresac de l’épaule.
— C’est Norbert qui fait le pitre. Il prétendait savoir faire la cuisine… Et la grande ma foi, disait-il. Les filles et moi l’avons pris au mot et l’avons déguisé comme vous le voyez là avec ce grand torchon. Nous avons disposé sur la table jatte et ustensiles pour qu’il puisse nous prouver son talent…
— Et c’est à ce moment que je suis entré, continua une petite voix haut perchée.
Le photographe ôta le chiffon noir qui lui masquait le visage et s’avança vers le peintre pour se présenter.
— Goeneutte, Charles Goeneutte pour vous servir ! S’il vous prend le désir d’immortaliser une de vos scènes de travail ou quelque événement particulier, je suis votre homme. Je n’ai d’ailleurs pas beaucoup de travail en ce moment. Vous arrivez à Pont-Aven au plus fort de cet hiver froid et pluvieux.
— J’essaierai de me souvenir de votre proposition.
— J’espère bien vous compter parmi mes clients. Voulez-vous vous joindre à eux et figurer sur la photo ?
— Non, merci. Je suis fatigué. Ce voyage m’a paru interminable et j’ai besoin d’un vrai repos. Mais que cela ne vous prive pas de terminer votre travail !
— Amusement aussi, vous l’aurez compris ! précisa l’espiègle photographe.
— Il faut bien rire un peu, expliqua Marie-Jeanne, l’hiver est si triste. Nous ne sommes pas obligés d’être comme lui tout de même !
Elle saisit le bagage de Gauguin et l’entraîna vers l’escalier :
— Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre. D’ailleurs, vous la connaissez. C’est celle que vous avez occupée, il y a déjà presque deux ans !
Gauguin retrouva sa petite mansarde sous les toits. Par la fenêtre aux carreaux mouillés de pluie, il jeta un regard en direction du pont désert. Il n’y avait pas âme qui vive au centre de la cité. Il passa sa large main sur le bas de son visage mangé d’une barbe sauvage héritée de son voyage vers l’ouest. Enfin, il allait pouvoir s’imprégner du caractère du pays et des habitants pour visiter sa peinture. Pourvu que la santé…