Chapitre III

2062 Mots
IIIIl ne faisait pas très chaud dans la chambre. À l’extérieur, ce ne devait être guère mieux. Gauguin en tenait pour preuve les vagues de condensation bordant les carreaux de la fenêtre. Il tira vers lui la courtepointe couleur lie de vin qui crissa sous ses doigts repliés. Il leva la tête vers le coin de ciel qui occupait presque timidement la dernière vitre en haut et à gauche de ce qu’il s’amusait à rêver en vitrail. Ce n’était pas du bleu qu’il pouvait apercevoir, de ce bleu outremer dense et profond qu’il aimait écraser sur sa palette. Non, il ne pouvait rien voir d’autre que ce gris cathédrale qu’il n’affectionnait guère. Il lui faisait trop repenser à ces maisons de banlieue où il avait eu l’impression de s’enterrer, il n’y a pas si longtemps, même s’il était avec Mette, sa femme. Il n’avait pas très envie de se lever. Que pouvait-il peindre avec ce temps de chien à ne pas mettre un artiste dehors ? Et puis, tous ces modèles si enclins à s’endimancher aux beaux jours pour poser, on ne les voyait guère à cette époque de l’année, tant ils étaient occupés par leurs travaux d’hiver. C’était peut-être le moment pourtant de saisir sur la toile le sauvage et le primitif comme il venait de l’écrire à Schuffenecker, son ami de toujours. Il avait ajouté : « Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le ton sourd, mat et puissant que je cherche en peinture ». À y repenser maintenant, ces quelques mots le faisaient sourire. Ces derniers jours, le bruit qu’il percevait de sa chambre ressemblait davantage à des courses-poursuites sous la pluie battante qu’à l’expression essentielle de l’âme humaine. Gauguin se sentait très fatigué. Depuis trois jours, il ne quittait guère le lit que pour s’isoler dans l’édicule de bois érigé dans l’arrière-cour et abritant les baquets d’aisance. Les séquelles de dysenterie héritées de son séjour sous les tropiques le faisaient atrocement souffrir et l’épuisaient. Probablement que le fait d’entreprendre le voyage vers Pont-Aven avait été un peu prématuré. Le climat exécrable de ce début d’année n’arrangeait pas davantage les choses. En Arles, le temps aurait pu être plus clément… * * * Un pas régulier fit trembler l’escalier de bois. Dans sa partie supérieure aboutissant à la mansarde, il était un peu plus grossier comme si le l’artisan avait jugé qu’un travail moyen suffisait à l’accès aux combles. Les marches laissaient passer le jour par endroits et la rampe n’était faite que d’une grosse branche presque souple d’un arbre qui n’avait pas eu le temps de sécher. Mais Gauguin appréciait l’endroit. C’était son antre, son pigeonnier où il allait entreprendre de grandes choses. N’avait-il pas pour projet de travailler sept ou huit mois d’affilée pour réaliser de la bonne peinture ? Manifestement, il n’avait pas bien commencé, envahi qu’il était par une affection usante et désarmante. Les pas s’approchaient inexorablement. Il perçut un léger tintement de métal et il comprit que le bol de soupe chaude, seule nourriture qu’il acceptait d’avaler, montait vers lui. De l’autre côté de la porte pleine, on attendit comme pour mieux identifier les bruits pour permettre de s’immiscer sans gêner. Un frou-frou de tissu caressa l’huisserie. Un autre tintement, plus clair, plus distinct cette fois, filtra à travers le bois. La servante avait libéré une de ses mains et tenait le plateau de l’autre. Le court mouvement de recherche d’équilibre avait conduit au petit bruit agréable comblant le malade qui attendait quelque signe d’intérêt pour sa personne. On frappa à la porte. Ce n’était pas de ces coups portés par la maréchaussée à la recherche de quelque voleur de poules. C’était une sorte de signal doux et respectueux à la fois. Une caresse offerte par la main d’une femme. — Je peux entrer, monsieur Gauguin ? demanda une petite voix. Je vous apporte votre soupe ! — Entre Jeannette, entre ! Gauguin se redressa dans son lit. Il se cala le dos avec un coussin que Marie-Jeanne Gloanec lui avait porté, un soir de la semaine passée alors qu’il s’était plaint de son dos au dîner et il accueillit ainsi la petite bonne qui venait de pénétrer dans la chambre. Il avait bien vu le coup d’œil d’ensemble qu’elle venait de porter sur le lit pour s’assurer que le malade affichait une posture correcte et qu’il était présentable. Cela l’amusa même s’il n’en laissa rien paraître. Il avait toujours un faible pour les petites servantes accortes et celle-ci ne dérogeait pas à la règle. Sa pudeur toute naturelle et l’observance des consignes de sa patronne la rendait encore plus intéressante. Il prendrait grand plaisir à croquer son portrait dans un clair-obscur de bleus en tempête. — Vous êtes encore fatigué ou vous rêvez, monsieur Gauguin ? — À ton avis, petite ? Et si c’était de toi que je rêvais en cet instant même où tu te tiens là, si proche de moi et si lointaine à la fois, à demi cachée derrière la vapeur chaude de la soupe ? — Il faut bien que je tienne le plateau ! — Tu as raison ! — Mangez pendant que c’est encore chaud. Cela vous fera beaucoup de bien, j’en suis certaine. — Tu espères donc que je me porte mieux ? — Comme tout le monde ici ! Voici des jours que vous ne quittez presque pas la chambre. Ce n’est pas très bon de rester ainsi enfermé. C’est de l’air qu’il vous faut pour vous requinquer. Voulez-vous que j’ouvre la fenêtre juste un instant ? Un peu d’air frais, ça change tout. De plus, c’est beau. Il y a eu un peu de neige, cette nuit. — Et je vais contracter une pneumonie ! — Vous devenez douillet où c’est un genre que vous vous donnez pour vous faire cajoler un peu plus ? — Tu es bien hardie de parler ainsi à tes pensionnaires ! — Ne le prenez pas mal, monsieur Gauguin. Nous sommes toutes désolées de vous voir alité. Pour tout vous avouer, il nous manque un peu vos éclats de voix et même votre colère pour animer la salle qui reste bien triste en ce moment. — Ne désespères pas de me voir ainsi en mauvaise posture. Bientôt je serai sur pied et vous regretterez ce temps-ci en vivant ce temps-là ! — Mangez cette soupe alors, si vous tenez à vous rétablir plus vite. — C’est entendu. Donne petite ! — Et vous ferez mon portrait ? — Peut-être pas aujourd’hui mais je vais y réfléchir. Tu as la peau du visage teintée de rose et de crème comme on aimait peindre au siècle des lumières. Quelque chose de mystérieux et d’indéfinissable dans un regard candide. Tu es mignonne, tu sais. — Alors, vous allez vous lever pour me faire plaisir ! — On verra, on verra. Apporte-moi mon carnet de croquis qui est sur la table ! La jeune fille avait monté L’Union Agricole et Maritime de Quimperlé, le journal local. Elle le posa sur le lit, à portée de main de Gauguin, puis elle se débarrassa du plateau en le glissant verticalement contre la cloison. Elle déplaça les habits de l’artiste négligemment éparpillés sur la table bancale et saisit le carnet resté ouvert, le morceau de fusain placé au milieu. Elle le referma et revint vers le lit où elle le déposa près du journal. — Reprends le bol, ordonna le peintre. — Vous avez terminé ? — Tu le vois bien, j’ai fait ce que tu voulais ! J’ai mangé ma soupe comme un enfant bien obéissant. — Madame Marie-Jeanne sera satisfaite. Elle se désole tellement de vous savoir malade. — Tu pourras lui dire que je vais beaucoup mieux quand on me dorlote un peu ! — Toujours le même ! — Assois-toi sur le bord du lit, je vais faire un petit travail sur ton portrait. Tu sais, il faut choisir le bon angle sans se tromper et je ne suis pas aussi calé que mon ami Charles Laval pour restituer la ressemblance. — Cela n’a pas vraiment d’importance pourvu que vous ne me dessiniez pas en sorcière ! La jeune servante prit place sur le bord du lit à la manière d’une amazone. Le geste tira sur la robe noire et le mollet apparut. Elle ne chercha pas à le masquer. Au contraire, elle amplifia légèrement le mouvement jusqu’à découvrir la partie inférieure du genou à la grande satisfaction de l’artiste. — Comment se fait-il que vous soyez malade, monsieur Gauguin ? — C’est une longue histoire, dit-il en humectant l’extrémité de la baguette de charbon de bois. — Racontez-moi ! — Et bien voilà l’aventure en quelques mots ! Charles et moi nous sommes partis à Panama pour y travailler. — C’est loin, le pays que vous dites là ? — Très loin ! Il nous a fallu vingt jours de bateau entre Saint-Nazaire et la Colombie. Et la mer était déchaînée. Nous étions malades comme des chiens. Plus tard, sur le chantier du canal… — Celui de monsieur de Lesseps ? — Tout juste ! Tu connais cela, toi ? — J’ai entendu le maire en parler des fois. Il l’appelait même le grand Ferdinand. — Là-bas, les ouvriers le maudissaient plutôt. Il y en a même qui mouraient pour lui sans avoir jamais entendu son nom. — Les gens mouraient ? — Les blancs comme les noirs ! Avec ces moustiques de malheur et tous ces miasmes exotiques. — Vous avez vu tout cela ? — Juste avant notre départ, j’ai été témoin de la mort d’un grand noir pourchassé par les mouches qui visaient sans relâche ses plaies sanguinolentes. Pourtant, c’était un costaud. Terrassé par la malaria, il s’est écroulé devant nous dans la poussière. Il n’y avait plus rien à faire. — Et alors vous êtes rentrés à la maison ? — Pas immédiatement ! Je voulais peindre des paysages de là-bas. Nous sommes partis vivre quelque temps en Martinique. — C’est un autre pays ? — Si tu veux… C’est une île surtout. Tourne davantage ton visage vers moi si tu veux bien. Voilà, c’est parfait. C’est vrai qu’il y a de la neige dehors ? — Dans les rues, elle est déjà fondue mais sur le toit des maisons, elle résiste. C’est signe de froid. Je ne sais pas si je vais pouvoir rendre visite à mes parents comme chaque semaine. — Tu viens de loin ? — De Nizon, simplement ! De Luzuen ! — On dit que c’est le pays des maléfices et des sortilèges, que les druides y ont élu domicile. Tu as peut-être pour projet de m’envoûter ! — Moi ? Mais je n’y comprends rien à ces choses-là ! — Il y avait une jeune noire là-bas qui voulait me faire succomber à ses charmes en usant de quelque magie ancestrale. — Elle était belle ? — Splendide comme sont souvent ces femmes-là quand elles sont jeunes. Elle portait un joli madras noué autour de la tête. C’est une sorte de grand foulard coloré. — Comme une coiffe d’ici ? — Oui, si tu veux. — Qu’est-ce qu’elle vous a fait ? — Dans ce pays, pour s’attirer les faveurs d’un homme, la femme amoureuse utilise un fruit pour transmettre son fluide de désir. — Mais comment peut-elle bien faire ? — Elle choisit une sorte de fruit que l’homme a l’habitude de consommer. Elle en prend un, prêt à être mangé. Elle ouvre un peu l’enveloppe, de la manière la plus imperceptible possible et elle applique la chair du fruit contre sa propre chair. Ensuite, elle frotte de manière à faire passer son message. — Qu’y a-t-il sur le fruit une fois qu’elle a terminé sa préparation ? — Je ne sais pas, cela dépend de l’endroit du corps que la femme a choisi. Il peut y avoir de la sueur, de la salive ou autre chose… de bien plus intime ! — Et cela a réussi sur vous ? — Quelqu’un m’a prévenu des projets de cette jeune fille. Il avait remarqué qu’elle me tournait autour. Une fois averti, je l’ai constaté. — Et vous lui avez quand même ouvert vos bras ensuite ? — Crois-tu que j’allais repousser une marque d’amour si gentiment avancée ? — Vous avez mangé le fruit ? — Avec grand plaisir ! — Et ensuite ? — Je me suis laissé envoûté presque chaque nuit ! Paul Gauguin se mit à rire en saccades faisant tressauter le lit. Jeannette ondulait comme sur des montagnes russes au gré du mouvement que le peintre créait sous la couverture. Il s’en amusa et il prolongea artificiellement sa séquence de fou rire inextinguible. Quand il se fut calmé, il regarda la servante d’un air apaisé. Il resta un moment sans prononcer la moindre parole. Jeannette, elle aussi, le regardait en silence avec un petit sourire empreint de la douceur si particulière aux jeunes filles en fleurs. — Et si tu voulais m’envoûter toi, demanda-t-il le souffle un peu court, tu t’y prendrais comment ? — Pour ça, il faudrait un fruit, monsieur Gauguin ! — Il y en a un, là-bas sur le rebord de la fenêtre. Prends cette pomme rouge que je n’ai pas mangée hier soir. Montre-moi comment tu ferais. — Et si quelqu’un venait ? — Tu sais bien qu’il ne viendra personne. Sinon, tu serais redescendue depuis belle lurette ! — Madame Gloanec pourrait s’inquiéter de mon absence. — Elle connaît la vie, Marie-Jeanne ! — Vous ne direz rien à personne ? — Je serai le plus discret des hommes à condition d’être comblé par ton savoir-faire. Jeannette quitta le bord du lit et marcha jusqu’à la fenêtre. Elle saisit la pomme qu’elle fit briller en la frottant contre sa robe. Elle s’approcha de l’artiste qui s’était redressé dans son lit, avide du spectacle qui s’annonçait. Elle dégagea ses bras jusqu’aux épaules et fit rouler la pomme sur sa peau, remontant le plus haut possible. — C’est bien comme cela, monsieur Gauguin ? demanda-t-elle, un éclair malicieux dans le regard. — Un bon début simplement, ma bonne Jeannette. Passe-là sur ton corps maintenant, sur ton corps. — Il faut que je fasse glisser ma robe, ce n’est pas bien facile ! — Prends ton temps ! — Que se passera-t-il ensuite, monsieur Gauguin ? — Je croquerai la pomme, Jeannette. Je croquerai la pomme !
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