Chapitre IV-1

2048 Mots
IVLe ciel laissait le bleu l’envahir peu à peu. Le gris du matin avait perdu du terrain. Gauguin avait suivi les conseils de Jeannette. Il était sorti prendre l’air. Il gardait au bord des lèvres le souvenir sucré de sa peau nacrée. Il gravissait à pas mesurés la côte de la vieille route de Concarneau. À mi-pente, il s’arrêta, l’oreille attirée par le gazouillis musical de l’eau coulant dans la fontaine Saint-Joseph. De menus amas de neige s’étaient formés au-dessus de la petite voûte de pierre et ils commençaient à fondre, créant de fines stalactites d’où s’écoulait un chapelet de gouttelettes dégoulinant sur la vieille statue de bois, gardienne du lieu. Du plat de la main, il caressa la margelle de pierre récemment surélevée pour préserver la fontaine des eaux sales dévalant la rue, les jours de pluie. L’artiste reprit son ascension avec la même allure régulière comme s’il se souciait du mouvement qu’il animait ainsi. Arrivé près d’une grosse roche moussue, il se faufila dans un étroit passage longeant le petit mur de la propriété de Lezaven pour se retrouver dans un bosquet de chênes et de hêtres mis à nu par l’hiver. Il obliqua derrière un chaos de roches humides et il remonta lentement le chemin menant au sommet de la colline de Keramperchec. Quand il parvint sur la partie plate de l’endroit, il put apercevoir les toits de chaume de la ferme. Quelques draps de neige s’accrochaient encore aux pentes faites de bottes de jonc. Plus loin, un panache de fumée grise hésitait au-dessus de la cheminée avant de se décomposer en écheveaux épars qui disparaissaient dans l’air frais de ce milieu de journée d’hiver. Gauguin s’appuya un instant contre une stèle conique marquant la limite du domaine de Kerangosker et il sortit de sa poche son carnet de croquis ou plutôt ce petit livre de comptes ou couraient de fines lignes rouges. Il crayonna quelques minutes voulant sans attendre saisir quelques volumes de toits imbriqués et cloisonnés par ces plaques de neige. L’effet lui apparaissait comme intéressant non pas pour l’aspect anecdotique d’un jour neigeux sur la campagne bretonne mais plutôt par cette juxtaposition d’aplats colorés se partageant l’espace. Il avait renoncé à tout académisme et il savait bien qu’il aurait du mal à faire admettre ses nouvelles idées. Peut-être que ces toits de neige pouvaient servir de support à une nouvelle piste. C’est avec un trait de satisfaction vite estompé qu’il reprit sa pérégrination. Il descendit le coteau suivant les chemins de terre allant d’une parcelle à l’autre. Des constructions étaient en train de voir le jour de ce côté de la rivière mais l’hiver avait jeté un voile d’hibernation sur les activités. Gravats et matériaux attendaient de loin en loin l’intervention de la main de l’homme qui ne s’activerait que le printemps venu. Paul Gauguin s’arrêta à mi-pente pour contempler l’effet de la lumière sur l’autre rive. Le soleil très clair de la mi-journée accentuait l’aspect désertique de la montagne Saint-Guénolé. La sente qui serpentait en direction du Bourgneuf balafrait le versant comme un trait de blanc de Meudon. Quand il descendit plus bas au point de se trouver au niveau du port, il fut assailli par le remugle de la vasière qu’atténuait pourtant la fraîcheur du jour. Plus loin, vers l’aval et sur l’autre rive, des squelettes de bateaux en construction attendaient la pose des bordés. Un chasse-marée de belle allure mouillait dans le dernier virage du port. Devant la propriété Courant, les sabliers s’activaient même, par ce temps froid. Les hommes levaient leurs pelles en cadence et jetaient sur le bord du quai de généreuses pelletées reprises par d’autres hommes chargés d’en faire des collines et des monts. De la cheminée du café Maréchal, montait une fumée droite. Gauguin s’approcha, quelque peu transi par son séjour trop prolongé à l’extérieur. Il marcha jusqu’au trottoir encombré de baquets de terre plantés de buis. Il eut envie d’entrer pour se mettre au chaud avant de remonter vers la place. Comme il hésitait encore, une main frappa au carreau. Un visage rubicond s’anima. De l’intérieur, on l’invitait à rejoindre ceux qui s’y trouvaient déjà. Il poussa donc la lourde porte à double battant et tourna à gauche dans le couloir sombre pour entrer dans le bistrot. — Tu te décides enfin, l’artiste ? claironna une voix forte. — Laisse-moi le temps… — De geler tout debout par ce froid ? — Il commençait à faire meilleur. — Meilleur qu’ici, ce n’est pas Dieu possible ! L’homme qui parlait ainsi d’une voix forte et autoritaire n’était personne d’autre que Kerluen, le capitaine du port, personnage incontournable de la vie quotidienne de Pont-Aven. Ce n’était pas la première fois que Gauguin le rencontrait et il gardait le souvenir plaisant et douloureux à la fois de libations poussées à l’extrême en sa compagnie. — Alors Paul, on boit à la Royale ? — Aux pirates des sept mers et aux peintres maudits ! — Voilà un excellent toast ! Louise-Marie sers-nous quelque chose de viril qu’on s’échauffe un peu. Mon ami Paul a besoin d’un médicament. Puis il se pencha vers la bonne qui emplissait les verres. — N’essaie pas de verser à l’économie, dit-il sur le ton de la confidence, tu as ici, devant toi, un artiste pas comme les autres ! Ensuite, il se redressa et, s’adressant à tous, il expliqua : — Paul n’est pas un de ces peintres brouillons qui abandonnent leurs couleurs au pied des arbres au point que, si je m’oublie en cet endroit, je finis par me demander ce que j’ai bien pu ingurgiter en regardant par terre… Non, c’est une autre pointure. Il a fait le tour du monde sur… sur quelle baille déjà, Paul ? — Le Luzitano, un trois-mâts de 654 tonneaux appartenant à l’Union des Chargeurs. J’avais dix-sept ans. — Vous entendez, vous autres : dix-sept ans ! Et, à la fin de la première traversée, il en a profité pour s’initier aux choses de l’amour dans les bras d’une belle de Rio de Janeiro. Pas vrai, Paul ? Gauguin qui jouait le jeu avec une évidente délectation, baissa la tête comme s’il voulait faire amende honorable. — Oui, j’avoue ! — Quelle grandeur d’âme, ne trouvez-vous pas ? — Et ensuite, pilotin Gauguin, qu’avez-vous fait ? demanda Kerluen faisant office de procureur. — J’ai recommencé à chaque fois que j’ai pu ! Les joyeux drilles, attablés depuis une partie de la journée, se mirent à rire bruyamment. On apporta quelques verres et d’autres verres encore. Plus tard, quand Gauguin annonça qu’il s’en allait, Kerluen insista : — Viens faire un peu d’escrime dans ma salle d’armes, un de ces jours. Bouffar, mon bretteur, aime se mesurer à ton adresse ! — J’y penserai, promit Gauguin, mais je dois travailler. Là maintenant, je vais commencer une toile. Il faut que j’y aille d’ailleurs si je ne veux pas passer ma soirée avec cette damnée lampe à pétrole qui finit toujours par me faire tousser. Le capitaine du port accompagna Gauguin sur le seuil de l’établissement et lui donna une tape amicale dans le dos. — Travaille bien et n’oublie pas de passer me voir. On ira boire un coup chez Guéguen, mon coquin de voisin, tu sais celui qui a un pied en Nizon et l’autre à Pont-Aven ! Gauguin fit un signe de la main sans se retourner mais ne répondit pas. Dehors, il faisait froid. Il enfonça davantage la tête dans le béret et remonta le col de son chandail bleu marine. Il avança rapidement pour entrer au plus vite dans la rue du quai. Les nombreux moulins et habitations allaient le protéger du vent. * * * Sur le bief du moulin de Ty-Meur, le meunier s’affairait autour de sa roue à aubes comme si quelque chose empêchait celle-ci de tourner normalement. Le peintre l’entendit jurer à plusieurs reprises. À hauteur de la petite cale, il ralentit l’allure. À bien écouter, il comprit que l’artisan accusait son voisin d’être le responsable de tous ses malheurs. Les éclats de voix disparurent derrière les murs du moulin du Grand Poulguin quand il reprit son chemin. L’artiste pressa le pas. Arrivé devant la vitrine de chez Chagrin, il entendit une rumeur, là, plus loin que le moulin de la Porte-Neuve. Des cris, des plaintes même lui parvenaient. Il se mit à courir effaçant en quelques enjambées la distance restante. Sous l’œil goguenard de l’inquiétante gargouille de pierre marquant l’angle de l’édifice, un étrange ballet noir était en train de se jouer. Des gens attirés par le bruit se penchaient sur le parapet de pierre. L’artiste fit de même. Et il vit. Une forme humaine était encastrée sous les pales de la roue principale du moulin. Le corps, ballotté par la puissance de l’eau ne trouvant pas son chemin habituel, montait et descendait comme une prame qui réagit quand on embarque. C’était une femme habillée d’une longue robe noire que l’onde audacieuse retroussait sur des jambes maigres et blanches. Gauguin s’approcha davantage. Deux hommes s’avançaient dans le courant du bief. Ils avaient traversé le déversoir donnant sur le moulin de Rosmadec. Ils tentèrent d’extraire la femme de sa fâcheuse posture en la tirant par un bras. Ils rencontrèrent la puissante résistance de la roue. La tentative avait cependant fait bouger le corps vers la droite et la tête de la femme apparaissait maintenant à tous les badauds. Ses cheveux longs lui mangeaient le visage et de fines rigoles de sang dilué serpentaient du crâne vers le cou. Les yeux étaient clos et la bouche entrouverte sur des dents noirâtres. — La Louve, c’est la Louve ! cria une femme avec une pointe d’effroi dans la voix. * * * Manda était une vieille femme logeant dans une masure située en haut de la rue de Rozambidou. Le logis aux murs à demi affaissés ne payait pas de mine. Quand elle y faisait du feu pour réchauffer ses vieux os, la fumée n’avait que le choix des échappatoires et, vu de l’extérieur, l’endroit prenait des allures de brasero. La décompteuse rasait les murs quand elle se déplaçait dans la cité. Son regard fuyant, éclairé d’une si étrange lueur, glaçait d’effroi les piétons qu’elle rencontrait. Il suffisait qu’elle essaie de sourire pour que ses dents abîmées donnent la dernière touche à sa panoplie de sorcière. Son surnom lui allait bien. Elle vivait d’aumônes et d’expédients. On lui prêtait quelques pouvoirs maléfiques qui devaient lui rapporter quelques subsides en retour. Du moins, on le supposait. Les ragots des commères du marché transformaient allégrement ce qui n’était peut-être qu’une bien piètre réalité. Quand une jeune fille se trouvait enceinte sans l’avoir voulu, Manda officiait pour redonner un semblant de virginité à la fautive. Pour le mariage encore à venir, il y avait une impérieuse nécessité. Les parents en colère et désemparés savaient alors gravir la côte de Rozambidou, une fois la nuit tombée, pour présenter leur enfant à la sorcière aux mains sales. Ils faisaient moins la fine bouche et ravalaient leur dignité pour accéder au sordide rituel de la faiseuse d’ange. * * * Le maire, flanqué de deux gendarmes, était arrivé sur les lieux. Il fendit la petite foule afin de parvenir au bord du parapet. De son poste en surplomb, il harangua les deux volontaires qui pataugeaient dans l’eau froide. — Sortez-la de là, voyons ! — Mais elle est coincée sous la roue à aubes, monsieur le maire. On ne peut rien faire contre la force du courant ! — Essayez tout de même. Elle est encore vivante ? — On ne sait pas. Elle ne réagit plus. Le maire se retourna vers la foule et ordonna : — Que quelqu’un se saisisse d’un madrier assez long ! Nous allons faire reculer la roue. Quelques centimètres suffiront pour la dégager. Allez ! Deux hommes s’engouffrèrent à l’intérieur du moulin espérant trouver la pièce de bois idéale. Ils revinrent deux minutes plus tard, avec le nécessaire. Ils engagèrent l’extrémité de leur levier improvisé entre les rayons de la roue, s’assurèrent que les points d’appui bloquaient complètement l’ensemble et s’arc-boutèrent avec d’autres hommes robustes pour manœuvrer la structure. La roue trembla et hésita, le temps de quelques secondes interminables pendant lesquelles se mesuraient très précisément la force des hommes et celle de la matière. Puis la résistance de la roue faiblit et elle accepta de revenir en arrière de quelques pouces. Cela suffit pour que l’on sorte Manda de l’étau qui l’emprisonnait. Une fois libéré, le mouvement circulaire s’affola durant quelques rotations puis il reprit sa vitesse de croisière comme s’il ne s’était rien passé. Les deux hommes pataugeant dans la rivière se chargèrent de leur macabre fardeau. L’un saisit les jambes comme s’il tirait une charrette tandis que l’autre assurait difficilement sa prise sous les épaules de Manda dont la tête ensanglantée ballottait à chaque pas. L’eau dégoulinait du corps en longs filets sonores. — Elle est morte ? demanda à nouveau le maire. — On n’en sait rien, elle ne bouge pas ! — Secouez-la, que l’on sache ! — Attendez qu’on sorte de la rivière tout de même ! Ils s’approchèrent de l’escalier de pierre pratiqué par les lavandières. À d’autres moments, le matin et le soir, cet accès à la rivière servait au récurage des seilles. Le premier porteur se retourna pour tirer le corps vers lui tandis que l’autre homme levait les bras pour ne pas avoir à supporter tout le poids du fardeau. Ils se frayèrent ensuite un passage dans le groupe d’enfants agglutinés sur les marches moussues. Parvenus au niveau de la chaussée, ils déposèrent le corps sur une toile de charrette, prêtée de mauvaise grâce par le sellier qui tenait boutique juste en face, de l’autre côté de la rue.
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